lundi 27 juin 2011

Agop Ourfalián (1911-1989)

Minas Avetissian, Fenêtre ouverte, 1969
Huile sur toile, 60x52 cm, coll. particulière, Erevan
© www.armsite.com


96ème anniversaire du génocide arménien
L’histoire d’un homme, l’histoire d’un peuple

par Norma Alicia Ourfalián

Sardarabad, 04.05.2011


Agop Ourfalián, survivant du génocide, est décédé le 29 mai 1989 dans la ville de Córdoba, en Argentine.
L’histoire des peuples se construit avec les histoires des individus, leurs visages, leurs noms et patronymes.
Dans cette histoire du peuple arménien s’écrit la vie d’Agop Ourfalián, mon père.
Né à Adana, il avait quatre ans en 1915, année des massacres ordonnés par le gouvernement des Jeunes-Turcs.
Un nuage orageux enténébra son existence, lorsque arriva la gendarmerie turque et qu’elle expulsa la population avoisinante (quelque 300 habitants). Ils fusillèrent tous les hommes ; s’agissant des personnes âgées, des femmes et des enfants, ils les déportèrent via un immense convoi en direction du désert.
Ils n’avaient guère marché, lorsqu’ils les attaquèrent eux aussi afin de les tuer. Des heures ou des jours se passèrent ainsi… A son réveil, mon père vit son corps couvert de fourmis, à cause du sang répandu. Tout autour, ce n’était que gémissements et mort. Il parvint à apercevoir sa mère, la tête penchée, couvrant de son corps et protégeant sa petite Madlen, âgée de deux ans.
Ils survécurent à ce carnage et se relevèrent comme ils le purent, de bric et de broc. Ma grand-mère était grièvement blessée, balafrée des deux côtés du cou ; mon père se souvenait de son ample chevelure emplie de sang.
Et ils continuèrent d’avancer sous un soleil de plomb, une température qu’il estimait très élevée, car ses petits pieds nus ne lui permettaient pas d’avancer, du fait de la chaleur du sable, tandis que sa mère, ma grand-mère, tenait dans ses bras sa petite fille et se relayait avec mon père pour la porter, jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus. Ils durent abandonner Madlen au milieu du désert. Cet épisode le marqua à jamais jusqu’au jour de sa mort, sa voix dans sa tête en train de demander : « Tchour ! » [De l’eau !]
Agop continua de marcher à travers le désert, aidant sa mère, déjà sans forces, jusqu’à ce qu’ils découvrissent un homme obèse, monté sur un âne, qui s’approcha d’eux, le saisit par les cheveux et le fit monter avec lui, le conduisant au campement de bédouins qui n’était guère éloigné.
Il fut remis au chef de la tribu et à son épouse. Ils le lavèrent, l’habillèrent, le nourrirent, puis il s’endormit. A son réveil, il demanda en pleurant à voir sa mère, mais n’obtint aucune réponse. Les jours passèrent et ses pleurs attendrirent un groupe de femmes, qui lui apprirent que sa mère était morte.
Dès lors, une autre vie commença pour lui. Il devint berger, au sein du foyer du chef et de sa femme, qui le chérissaient comme leur fils.
Il était arrivé dans ce campement en jeune garçon tourmenté par le génocide, sur le plan moral, physique et intellectuel, et de là devint un homme, portant un calvaire sur ses épaules. Onze années s’écoulèrent ainsi.

Retrouvailles

Jamais il ne sut ce qui s’était passé dans le désert de Deir-es-Zor, accoutumé à vivre avec sa famille dans un foyer aisé, où ne manquaient ni glaces, ni tapis, ni fontaines, ni vignes, ni surtout la chaleur d’une famille. Il vécut ces onze années dans une tente.
Une nuit, alors qu’il dormait, on lui vola les brebis confiées sous sa garde. Le chef, qui disait tant l’aimer, le réveilla soudain du haut de son cheval et le frappa de son fusil. Grande fut sa désillusion, plus encore sa tristesse.
Le temps du départ s’approchait. C’est alors qu’il vit arriver une voiture noire avec deux messieurs : ils appartenaient au Comité de Recherche des orphelins arméniens. Plus ils tentaient de persuader le chef de le laisser partir, plus la réponse de ce dernier était négative. Mais ils revinrent et mon père les supplia de le laisser partir, moment déterminant dans l’existence d’ « Agop Ourfalián, Arménien », les seuls mots dans sa langue dont il se souvenait. Il monta dans la voiture du Comité et entreprit un voyage vers Alep, où il se retrouva, trois années durant, dans un orphelinat, entouré de garçons et filles de tous âges.
Il lui paraissait étrange que beaucoup d’entre eux fussent recherchés et s’en allassent, contrairement à lui.
Le temps passa. Un jour, la directrice l’appela et lui exposa ce qui allait arriver. Il rencontra une dame qui le prit dans ses bras avec tendresse, toute émue : c’était sa tante Teshjoun qui, comme son oncle Kevork Ourfalián, était partie à sa recherche.
Ils le conduisirent dans une maison, où il fit la connaissance de sa chère grand-mère Akabie et d’autres parents qu’il ne connaissait pas encore.
Il apprit alors le motif du retard de ces retrouvailles : à l’orphelinat il avait partagé son existence avec un garçon un peu plus âgé que lui, qui était parvenu à connaître quelques détails de sa vie personnelle, les ayant appris de lui.
Il découvrit que sa famille était venue le chercher et, lorsqu’ils demandèrent à voir Agop Ourfalián, ce garçon se fit passer pour lui et ils l’emmenèrent, lui faisant fête, tout heureux et convaincus d’avoir retrouvé le véritable Agop.
Néanmoins, sa grand-mère ne reconnaissait pas son petit Agop dans ce garçon et se méfiait de lui, lui ayant posé quelques questions sur des événements et certains détails de la famille, auxquels il n’était pas capable de répondre. Les autres lui disaient que cela était dû au fait qu’il était tout petit lorsqu’il avait perdu sa famille et que, pour cette raison, on ne pouvait s’attendre à ce qu’il se souvînt davantage.
Or, au fil du temps, ils eurent la confirmation qu’il n’était ni le petit-fils, ni le neveu qu’ils avaient perdu, mais bien un imposteur. Pendant ce temps, trois autres années avaient passé, jusqu’à ce qu’enfin aient lieu les retrouvailles avec les survivants de sa famille.

Voyage en Argentine

Avec le temps, sa tante et son oncle, Gulenia et Roupen Bouldoukian, l’accueillirent au sein de leur foyer et c’est avec eux et ses cousins (leurs enfants) qu’il arriva en Argentine, à bord du paquebot Florida, en provenance de Marseille, en août 1928.
Il y fondit une famille avec Arménouhie (Carmen), avec qui ils eurent trois filles : Isabel, Alicia et Marta Madlen, lesquelles furent un baume pour ses blessures (ainsi que ses petites-filles et petits-fils qui vinrent ensuite).
C’est en l’honneur de sa mémoire et de la nôtre, pour la souffrance héritée, mais aussi pour le courage d’avoir surmonté la tragédie subie, d’avoir survécu à l’horreur d’une cruauté inhumaine et, néanmoins, été capable de bâtir, grâce à l’amour et une foi inébranlable, un mariage, une famille, un foyer… qu’aujourd’hui, avec une profonde émotion, j’ai raconté ici son histoire.

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Source : http://www.sardarabad.com.ar/wp-content/uploads/2011/05/1604color1.pdf
Article paru originellement in La voz del Interior (Córdoba, Argentine), 25.04.2010 - http://www.lavoz.com.ar/content/la-historia-de-un-hombre-la-historia-de-un-pueblo
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 06.2011.