vendredi 3 juin 2011

Amanda Pope - Tchavdar Georgiev / Interview - The Desert of Forbidden Art

© Amanda Pope Productions, 2010


The Desert of Forbidden Art

Entretien avec les réalisateurs Amanda Pope et Tchavdar Georgiev

par Michelle Michalos

www.thirteen.org


Sur un marché aux puces à Moscou, Amanda Pope et Tchavdar Georgiev découvrent un ouvrage sur l’art de l’avant-garde russe, qui avait miraculeusement survécu à la censure soviétique. Cette trouvaille due au hasard suscita durant de nombreuses années maintes allées et venues entre Los Angeles, Moscou et l’Ouzbékistan, reconstituant l’histoire du trésor le plus remarquable de l’art moderne qu’il nous ait jamais été donné de voir. Résultat, The Desert of Forbiddent Art, dont la première [a eu] lieu à Thirteen, le 5 avril 2011, à 22 heures.

Independent Lens a rencontré les réalisateurs afin d’évoquer leurs voyages et la conception du film (1).

- Michelle Michalos : A votre avis, quel impact aura ce film ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Nous espérons que ce film servira de catalyseur afin d’attirer l’attention internationale pour protéger et préserver ce trésor artistique en péril du 20ème siècle. Même si le musée (2) abrite une collection valant des millions, les salaires versés par le gouvernement à ses employés sont en moyenne inférieurs à 100 dollars par mois. Ce n’est qu’un exemple des pressions économiques exercées sur le musée. 97 % de la collection a un besoin urgent de restauration. Nous nous servons du film afin d’encourager une exposition itinérante des tableaux du Musée de Noukous vers plusieurs musées à travers les Etats-Unis. Notre action finale de militantisme artistique sera de créer le premier ouvrage en anglais sur cette collection.

- Michelle Michalos : Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce film ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : En 2000, on venait d’achever en Ouzbékistan une production de deux années sur les mouvements réformistes dans l’ancienne Union Soviétique. Aucun de nous ne s’était jamais rendu en Asie Centrale auparavant, mais les récits sur la Route de la Soie en Ouzbékistan et les dômes légendaires en tuiles bleues de Samarcande, une des capitales les plus fascinantes du monde musulman, suscitait notre intérêt. C’est alors qu’on nous apprit l’existence d’un trésor culturel contemporain, un musée dédié à l’art de l’avant-garde, interdit à l’époque soviétique, dans un désert éloigné situé à la frontière occidentale de l’Ouzbékistan. Le caractère improbable de l’histoire était saisissant : une fantastique collection d’art, créée par un homme sans le sou, dans l’une des plus pauvres régions du monde, dans un pays musulman méfiant à l’égard de l’art produit par ses anciens colonisateurs.

- Michelle Michalos : Quels furent les défis que vous avez rencontrés en réalisant ce film ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : D’habitude, dans un documentaire historique, où les principaux personnages ne sont plus en vie, les réalisateurs s’appuient sur des journaux et des correspondances, mais le régime soviétique était si répressif que peu de gens osèrent consigner par écrit leurs opinions sur l’art et leur frustration quant à l’absence de liberté artistique.
Peu à peu, en fouillant dans les archives et les dossiers du KGB, nous avons pu reconstituer cette histoire. Et nous avons eu la chance de retrouver des amis et une famille qui se souvenaient très bien de cette époque révolue. Les enfants des artistes, maintenant octogénaires, étaient charmés de revivre leurs expériences durant l’ère soviétique. Et le personnage principal, le collectionneur Igor Savitsky, était si charismatique que tous ceux qui ont été en contact, même de loin, avec lui, l’évoquaient et nous régalaient de ses facéties.
Autre gageure, le cadre choisi pour l’histoire. La saga de notre film se déroule dans une région lointaine du monde, sur une époque historique rude et éloignée pour un public américain. Nous avons dû trouver des visuels pour rendre cette période vivante. Nous avons eu le bonheur d’apprendre que les Soviétiques avaient envoyé un homme, Max Penson, en Ouzbékistan afin de documenter la Révolution. Il prit plus de 15 000 images des mutations historiques, sociales, religieuses et politiques, qui eurent lieu à la même période où les artistes concernés peignaient. Grâce à son fils, nous avons eu pleinement accès à cette collection par cet équivalent d’Asie Centrale soviétique d’Henri Cartier-Bresson, le père du photojournalisme moderne.

- Michelle Michalos : Comment avez-vous gagné la confiance des gens dans votre film ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Le fait que Tchavdar parle couramment le russe était essentiel et nous étions recommandés par des organisations et d’autres personnes en lesquelles nos sujets avaient déjà confiance.
Les enfants des artistes étaient disposés à faire connaître au monde les récits des combats de leurs parents. A un moment donné, Amanda s’est envolée pour Moscou dans le seul but d’interviewer le fils, âgé de 81 ans, du peintre Alexandre Volkov. Il accepta un interview filmé non stop de six heures, déclinant chaque heure ses propositions de faire une pause.

- Michelle Michalos : Qu’auriez-vous aimé inclure dans votre film et qui n’aurait pas été coupé ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : On aurait voulu montrer plus de choses sur la vie quotidienne des conservateurs et des gens qui vivent autour de cette magnifique collection – car le contraste est tellement saisissant entre leurs luttes quotidiennes pour survivre et cette collection d’art, qu’ils préservent, valant des millions. Ce décalage en dit beaucoup sur l’avenir précaire d’un trésor culturel dans un pays pauvre.

- Michelle Michalos : Parlez-nous d’une scène dans le film qui vous émeut en particulier ou qui résonne en vous.
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Une de nos préférées est l’histoire d’un artiste, Ural Tansykbaev, qui peint brillamment dans sa jeunesse, puis vend tout et devient célèbre en peignant des œuvres de propagande. Puis, devenu vieux, il décide d’aller voir ses premières créations qu’il n’a pas revues, puisqu’il les a remises au collectionneur, Igor Savitsky. Nous ne révèlerons pas ce qui va se passer alors, mais c’est un moment fort.

- Michelle Michalos : Quelle a été la réaction du public jusqu’à maintenant ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Pour les amoureux de l’art, qui sont au début sceptiques sur de « nouvelles » découvertes, la hardiesse des couleurs et l’originalité de cet art les étonnent et les séduisent. Nous nous sommes prêtés à des rencontres à guichet fermé à travers le monde. Nous avons réalisé que le film aborde un contenu historique très sombre, mais d’une manière divertissante, parfois même humoristique. Les gens réagissent vivement à la bande-son de Miriam Cutler, richement ponctuée d’instruments authentiques d’Asie Centrale et de Russie, ainsi qu’à certaines de nos séquences d’archives jusque là inédites.

- Michelle Michalos : Les gens présentés dans le film l’ont-ils vu et, si oui, qu’en ont-ils pensé ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Nous avons envoyé une copie du film à la directrice du Musée de Noukous, au printemps dernier, et elle l’a montré tout d’abord à son équipe. Lorsque ceux-ci nous ont vu pour la dernière fois, nous avons été très discrets sur notre manière de filmer. Nous avons appris que leurs yeux ne sont pas restés secs à la fin. Malheureusement, un de nos chers personnages, Militza Zemskaya, la meilleure amie de Savitsky, mourut avant de pouvoir se voir dans le film, ce qui nous a rappelé que nous avons réalisé ce film au moment où il le fallait.

- Michelle Michalos : L’économie du cinéma indépendant est rude. Qu’est-ce qui vous a maintenus motivés ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : C’est un mode de vie plus intéressant. Il y a cette poussée d’adrénaline, lorsque tu réussis une suite après une journée éprouvante de tournage ou de production ou bien lorsque le public « reçoit » ton film. Réaliser des films est une chose enivrante, de par ce pouvoir de motiver et d’inspirer.

- Michelle Michalos : Pourquoi avoir choisi de présenter votre film sur les chaînes publiques de télévision ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Les téléspectateurs de PBS (3) représente notre public idéal – ouverts d’esprit, sophistiqués sur le plan culturel, curieux des arts (en particulier, de l’art qui ne leur est pas familier), sensibles à une musique de film de qualité, à l’aise avec les langues étrangères et les sous-titres et, par dessus tout, appréciant la démarche consistant à raconter des histoires complexes.

- Michelle Michalos : Quelles sont les questions que le public a tendance à poser, après avoir vu le film ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : « Comment puis-je aller moi aussi à Noukous ? » Nous donnons quelques conseils pour visiter et soutenir le musée sur notre site internet (4).
« Quel avenir a cette collection ? » Il est compromis, incertain. Voilà pourquoi nous avons réalisé ce film.

- Michelle Michalos : Quels sont vos regrets, s’agissant de la réalisation du film ?
- Tchavdar Georgiev : J’aurais aimé avoir du matériel de pointe, comme un travelling, un steadicam ou une grue vidéo à notre disposition au musée, qui nous aurait permis de nous faufiler sans bruit à travers les oeuvres et de les approcher d’encore plus près, d’éprouver le grain de leur facture. Malheureusement, en tant que réalisateurs indépendants, nous n’avions pas le budget nécessaire pour amener physiquement un équipement aussi lourd en Ouzbékistan et nous avons fait de notre mieux en recourant à de vieilles astuces lorsque notre caméraman russe devait filmer les tableaux.
- Amanda Pope : J’aurais voulu pouvoir parler avec les villageois de Karakalpak, qui se souvenaient de Savitsky venant recueillir leurs héritages de famille et entendre leurs réactions en découvrant que ces objets étaient admirés du monde entier. J’aurais aussi aimé pouvoir passer plus de temps à suivre les traces de Savitsky lors de son retour en Russie, retrouver davantage de personnes, témoins de première main à son sujet.

- Michelle Michalos : Quels sont vos trois films favoris ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Soldiers of Music, de Bob Eisenhardt, Susan Frömke et Albert Maysles [1998] ; F for Fake [Vérités et mensonges], d’Orson Welles [1975] ; Little Dieter Needs to Fly [Petit Dieter doit voler], de Werner Herzog [1998].

- Michelle Michalos : Quels conseils donneriez-vous à des apprentis réalisateurs ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Trouver une histoire et avec des personnages suffisamment originaux pour maintenir votre intérêt durant les quelques années qui vous seront nécessaires pour achever le film. Si vous le pouvez, dénicher une communauté de gens qui pensent comme vous et vous soutiendront, souvent au sens littéral du terme. Si vous êtes attirés par les problèmes de société, repérer les petites histoires individuelles qui révéleront vos thématiques plus larges. Faites toujours honneur au pouvoir de votre moyen d’expression.

- Michelle Michalos : Il n’existe pas le moindre service d’assistance pour le tournage d’un documentaire indépendant au beau milieu du désert d’Asie Centrale. Sur quoi vous êtes-vous appuyé ?
- Amanda Pope et Tchavdar Georgiev : Pour nous, c’est la vodka à base de miel et de piment doux qui nous a aidés à gérer le décalage horaire de douze heures entre Los Angeles et l’Ouzbékistan. Et toi, quand as-tu pour la dernière fois tenté de négocier des visas avec des bureaucrates, après avoir travaillé dix heures durant ?

Ndlr

1. Entretien publié avec l’autorisation d’Independent Lens. Pour plus d’entretiens et autres informations cinématographiques d’Independent Lens, consulter leur blog – www.pbs.org/independentlens/
2. Musée Igor Stavitsky de Noukous (Ouzbékistan) – site http://www.savitskycollection.org/
3. Site internet : http://www.pbs.org/
4. http://www.desertofforbiddenart.com/links

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Source : http://www.thirteen.org/insidethirteen/2011/04/05/the-desert-of-forbidden-art-a-qa-with-filmmakers-amanda-pope-and-tchavdar-georgiev/
Article publié le 05.04.2011.
Traduction : © Georges Festa – 05.2011.