mercredi 1 juin 2011

Asli Erdoğan - Tezer Özlü

© Actes Sud, 2003 – Editions YKY, 2009


Une violence lyrique : la voix nue de la « cruauté » dans les romans d’Asli Erdoğan et Tezer Özlü

par Sinem Meral

Deportate, Esuli, Profughe, n° 15, janvier 2011


[Résumé : Les romans qui se confrontent au thème de la violence ou des conséquences de la violence sur les êtres humains ne sont pas si communs. L’écriture de ce type de récits requiert un engagement personnel et une identification avec le contenu et les objectifs de la narration. Au sein de la littérature turque contemporaine, deux écrivaines de haut vol ont abordé ce thème : Tezer Özlü et Asli Erdoğan. Après avoir retracé les profils biographiques des auteures, l’essai qui suit, à partir des réflexions de Foucault sur l’utilisation de la cruauté en tant qu’instrument de discipline sociale, analyse quelques-unes de leurs œuvres : Les Nuits froides de l’enfance [Çocukluğun Soğuk Geceleri] et Voyage au bout de la vie [Yaşamın Ucuna Yolculuk] de Tezer Özlü, La Ville dont la cape est rouge [Kırmızı Pelerinli Kent] et L’Immeuble de pierre et autres [Tas Bina ve Digerleri] d’Asli Erdoğan. La conclusion s’attarde en particulier sur les expériences subjectives de la violence par les auteures.]

Introduction

Les ténèbres de la violence sont omniprésentes : dans nos maisons, nos prisons, nos casernes, nos rues, nos lits, nos écoles et nos universités, mais aussi dans le périnée des femmes, les mains des hommes, leurs doigts brandissant des couteaux ou des fusils, dans les tanks de l’armée. Elle dévore l’individu. Elle observe jusqu’à ce que l’on soit seul pour attaquer, puis nous abandonne dans l’isolement. Elle hait le collectivisme et est habile au point de détruire les mémoires puissantes, ces résistances hardies, afin de les influencer et être le « seul dominant » ou être vive dans les esprits et éternelle dans la langue.
Un des aperçus clé de Foucault est qu’à partir du 18ème siècle le pouvoir et la violence de l’Etat et de la société sont passés lentement d’une violence physique extérieure explicite envers le sujet à une menace subjectivisée, implicite, de violence qui est exercée par les amis, la famille, les supérieurs, jusqu’au sujet lui-même. La nature intériorisée de cette forme insipide de violence est à la fois plus difficile à identifier et à combattre. Or, tout comme Foucault nous enseigne que le savoir constitue un pouvoir en tant que violence, le savoir peut aussi constituer un pouvoir en tant que résistance. Dans cet article, je mets en lumière deux exemples de femmes écrivaines turques contemporaines, dont l’œuvre traite directement des aspects physiques et sociaux de la violence ordinaire dans la société turque. Ma thèse est que leur écriture constitue une attaque sur deux fronts. Premièrement, en traitant de cette violence, elles mettent efficacement à nu ce qui resterait, autrement, dissimulé dans le débat public ; les mécanismes de répression sont montrés à travers la fonction disciplinaire qu’ils ont réellement. Et, deuxièmement, grâce au style de leur prose, les deux auteures prennent le contrôle du processus de violence intériorisée, opposant ainsi de manière active un contrepoids à ces actes de violence et de répression. En résumé, bien que la violence ait pris une forme intériorisée et dispersée dans de nombreuses sociétés contemporaines, leur œuvre éclaire ces atrocités, tout en montrant des modes actifs de résistance.
Alors que la mélodie amère de la violence résonne au sein des murs des prisons, des hôpitaux, des foyers ou des écoles, la ville reste sourde. Elle nie ce que l’on entend et défend par son mécanisme interne ce qui n’est qu’une hallucination, du fait simplement que le poids d’être témoin de la violence est parfois plus lourd que celui d’être victime. Ce qu’elle désire, c’est fuir, éviter, ignorer, exclure. Elle se défend en soutenant que le lien entre la violence et la victime est double et qu’amplifier les choses est donc vain.
Or, pour un écrivain, témoigner est inévitable. Ces deux écrivaines turques, Tezer Özlü et Asli Erdoğan, partagent une même vision, mais expriment des voix différentes. Toutes deux dévoilent la violence en Turquie qui fait partie de leur histoire, modelée par la souffrance et les larmes, et nous la donnent à voir au travers de leur témoignage personnel sur ces événements.
Tezer Özlü, qui préfère exposer ses blessures personnelles, son vécu de la violence et sa biographie, choisit de communiquer la « cruauté » directement à partir de ses souvenirs, en utilisant une langage (ouvertement) directe. Sa cruauté se déploie dans un cadre plus étroit que celle du tyran d’Asli Erdoğan, qui est omniprésente. Afin de mieux saisir son point de vue, deux de ses romans, Les Nuits froides de l’enfance [Çocukluğun Soğuk Geceleri] et Voyage au bout de la vie [Yaşamın Ucuna Yolculuk], sont analysés.
A l’opposé, Asli Erdoğan, passée maîtresse en textes poétiques et l’une des doyennes de la littérature turque contemporaine – elle a récemment obtenu l’un des plus importants prix littéraires de son pays – montre l’influence de la violence à travers son univers intérieur et la confusion de ses contemporains dans son œuvre. Influence directe, qui rend ceux-ci plus particuliers et plus complexes, les isolant du monde réel. Le langage dont usent les personnages d’Asli Erdoğan est d’un lyrisme échevelé, fracturé et incertain, comme issu d’un esprit dérangé, profondément endommagé par une violence pesante. Dans le cadre de cet article, deux de ses œuvres, L’Immeuble de pierre et autres [Tas Bina ve Digerleri] et La Ville dont la cape est rouge [Kırmızı Pelerinli Kent], sont abordées.

Tezer Özlü et le lyrisme passif : la violence de la folie

Semra Topal, une écrivaine turque de premier ordre, pour qui une femme écrivain renvoie toujours à elle-même dans ses œuvres, a déclaré dans un entretien :

« L’organe sexuel féminin, qui est associé au sang menstruel, est un orifice ouvert sur la vie et la mort. Quel genre de traumatisme éprouvons-nous à cause de lui et devons-nous alors en guérir ? De ce point de vue, comme l’a dit Foucault, l’écrivain et son œuvre constituent un ensemble qui ne peut être dissocié l’un de l’autre. » (1)

En accord avec le constat de Foucault, Tezer Özlü – considérée comme la princesse infortunée des lettres turques – ne cesse de se référer à son existence brève et douloureuse. Après avoir été une figure éminente dans le monde des femmes écrivaines en Turquie, Tezer Özlü, disparue en 1986, a récemment retenu de nouveau l’attention et l’intérêt des lecteurs turcs. La biographie d’Özlü peut être considérée comme le catalogue d’un musée de la violence. Dès son enfance, Tezer dut faire face à la force masculine et à la discipline instaurée par son père ; elle s’enfuit de sa famille à 17 ans et abandonna ses études secondaires, voyageant ensuite en Europe et épousant un acteur turc rencontré à Paris. En retour, ce mariage dévasta complètement sa vie et sa psychologie. Elle passa finalement plusieurs années dans un hôpital psychiatrique et subit des traitements à l’électricité très violents.
Au tout début des Nuits froides de l’enfance, elle rappelle le climat familial oppressant :

« Mon père, qui enseignait de temps à autre le sport, cachait son sifflet. Le matin, il sifflotait avant d’ôter son pyjama et nous criait : « Si vous êtes aussi gâtés, pourquoi êtes-vous venus dans l’armée ? Debout ! Debout ! » Il crie en tonnant telle une trompette… Je me demande quel genre de lien mon père peut établir entre cette maison et le service militaire. Mon père exige un ordre militaire dans la vie familiale. C’est sûr. S’il était riche, il ferait sonner des trompettes à la porte… Tellement est puissante la passion de l’armée pour la génération de mon père. » (2)

Le « pater familias » de Tezer Özlü la livre entre les mains de la mort et c’est durant ces années-là que furent semés les germes de sa folie. Adolescente, elle tente de se suicider :

« Tard dans la nuit noire, je m’éveille. Tout le monde dort. Il fait froid dans la maison. Je prends soin de ne faire aucun bruit. J’avale les médicaments que j’ai stockés depuis quelques jours, un par un. Je mange du pain avec de la confiture pour ne pas vomir. Je suis une jeune fille. Je me prépare pour que mon cadavre ait belle allure. Comme si je voulais me venger de certains à travers mon cadavre. Des maisons, des canapés, des tapis, des musiciens et des professeurs auxquels je veux m’opposer. Des règles à contrer. Un hurlement ! Retourne à ton petit univers. Un hurlement ! Je reviens en silence à mon lit. Il n’est plus temps de songer à la mort et à l’absence. Des images passent devant mes yeux telles des prairies éclatantes. Il n’y a rien à craindre. Je cours dans une prairie. Comme si je ne vivais pas dans une ville maritime. Partout la prairie. Je suis seule avec l’herbe qui ploie sous le vent. La mort prête à m’emporter à l’instant. » (3)

Or cette tentative échoua et Tezer séjourna quelque temps dans un hôpital psychiatrique. Finalement, le comportement de son père changea, mais il continua de la harceler pour sa tentative, lui demandant : « Comment peut-on penser à la mort, quand la vie est si belle ? » (4)

Tezer fut élève au Lycée Autrichien, réputé pour sa discipline et son style d’enseignement prussien. Un environnement éducatif conçu pour les minorités en Turquie, mais ouvert à la bourgeoisie turque, désireuse de s’assurer que ses enfants apprennent commodément une langue étrangère. Grâce à sa connaissance de l’allemand, elle put étudier dans ce lycée, puis Tezer travailla comme interprète dans diverses institutions publiques et privées, gagnant ainsi sa vie.
C’est durant cette période que Tezer décida d’épouser un jeune comédien turc, Guner Sumer, mais malheureusement ce mariage violent au plan émotionnel affecta profondément son état psychologique. Dans Les Nuits froides de l’enfance, elle décrit ainsi ses tout premiers jours dans l’hôpital où elle se rendit, suite à ces traumatismes :

« La vieille infirmière demanda à maman : « Peut-elle se jeter du balcon ? » Oh, non. J’aime la vie. Je veux vivre des années et des années. Je pense à ce qu’ils pensent de moi. Je ne réponds rien ; maman répond à ma place. » (5) […] On me donne mes médicaments. Tout en cherchant le sommeil durant de longues heures, mon seul soutien est la musique qui provient d’un petit poste de radio. Torelli et Marcello m’apportent quelque réconfort. Cet hôpital sera suivi par d’autres dans la ville ; je rencontrerai différents patients ; je me lierai d’amitié et je me querellerai avec certains. Parfois, je les convaincrai en leur arrachant les cheveux. J’apprendrai à recevoir des électrochocs en riant sans réagir. Si je veux sauver ma peau. » (6)

L’impact des pilules concentrées, l’insomnie, l’odeur de l’hôpital, les gens bizarres, les médecins indifférents, les infirmières cruelles et certaines relations dénaturées que médecins et infirmiers créent avec Tezer, alors une jeune et belle patiente, perturbent l’univers intérieur de Tezer, qui réalise alors que survivre à l’hôpital signifie obéir aux règles et ne pas créer de nouveaux problèmes. Instrument direct de violence, les médecins de l’hôpital appliquent une thérapie à base d’électrochocs, à laquelle Tezer consacre un passage dans le roman :

« Je suis retrouve alors dans un coma dû aux électrochocs. Me retrouver dans ce genre de coma est une chose à la fois extraordinaire et très bizarre. Vivre cette expérience horrible c’est plus que mourir une fois. Pas de milieu dans l’électrochoc. Juste un début et une fin de l’électrochoc. Pour un être humain ou un patient. J’éprouve cette mort en son milieu et maintenant je suis au milieu de l’électrochoc. Je pense et je ressens tout en ayant l’électrochoc. Maintenant ils m’appliquent l’électrochoc car les événements déraillent / ou ils veulent me faire parler / le docteur devrait être chez lui / en plus le mécanisme de l’électrochoc est très étrange / comme le fonds d’un peintre / peut-être n’a-t-il pas bien réglé l’électricité / » (7)

Ces traitements affectent tout l’univers intellectuel de Tezer. Son second livre, en particulier, pour lequel elle reçut le Prix Marburg de littérature en Allemagne en 1983, montre clairement qu’elle ne put s’adapter à la vie normale – être une épouse, une mère, une citadine, une révolutionnaire engagée (compte tenu du climat politique ambiant d’alors et de ses visées politiques). Elle choisit donc de quitter la Turquie et de vivre à l’étranger. Grâce à une bourse du Goethe Institut, elle écrivit son roman Voyage au bout de la vie, qui retrace principalement son périple en quête de ses trois écrivains favoris – Kafka, Svevo et Pavese -, roman où l’on décèle aussi les traces d’un lyrisme passif.
La tension de la mort (le suicide), l’allégresse de l’existence et l’amour (pour un homme), une puissance d’intuition des plus impressionnante et la solitude, tout cela délimite sa manière de penser. Cette intuition, ainsi qu’une inexplicable tristesse ontologique, la relient à la philosophie pessimiste de Pavese et de Kafka. Dans ce roman, elle recourt à des phrases empruntées à Pavese : « Du fond de ma douleur, il ne reste rien de moi. Même l’honneur d’éprouver ma solitude a disparu. »
Cette phrase de Pavese résonne à travers l’univers de Tezer, qui déclare :

« Je gagne chaque pièce de cette ville (Berlin) avec les murs qui me précèdent. Avec le mur de ma famille. Avec le mur oppressif de mes mariages. Avec les murs des bureaux et leur odeur de cigarettes. Avec les murs indolores des écoles. Avec les murs des maisons, des prisons devant lesquelles des gens ont tué et dirigent. Les murs des hôpitaux. Les murs des cliniques, murs de marbre, les murs de la pauvreté, les murs des maisons de repos et des chaumières, murs des bidonvilles, murs de ville et murs des systèmes. » (8)

Entre les lignes de cette citation se lisent les cicatrices profondes d’un passé qui souhaite être oublié et d’un désespoir accompagné du sentiment de révolte qu’apporte la solitude. Tenter d’échapper au passé revient en réalité à s’en rapprocher. La révolte malheureuse amoindrit ainsi la tonalité lyrique, tandis que se manifeste toute une série de textes brefs, plus directs, discrets.
Tout en retraçant les effets de la cruauté sur Tezer – ses journées d’enfance à la fois solitaire et étouffante, les séances de torture dans les hôpitaux – le sentiment d’isolement provenant de sa présence nous guide. A la lumière de cet accompagnement, l’on peut dire que son style et son langage direct font de sa biographie et de ses expériences vécues le thème principal, s’en servant comme d’un matériau « nu » ; son langage fait de phrases courtes, mais très ouvert, se détache d’un lyrisme intense et minutieux, tout en l’enfermant dans un style que l’on pourrait qualifier de « lyrisme passif ».
Lyrisme passif qui sont le cri et les larmes de l’auteure, et non celui du texte. Une mince volute de fumée se dégage des lieux où l’auteur et le texte « s’embrassent » ; le choc de la lecture n’est pas aussi discordant que l’on pourrait s’y attendre, laissant au contraire une inoubliable mélancolie. Par exemple :

« Jamais le terme de la vie ne m’est apparu lointain. J’observe le terme de la vie dans chaque souffle, chaque visage, chaque adulte, chaque personne âgée, chaque étreinte, et chaque matin. Même dans mon enfance, j’observais le terme de la vie dans un champ de seigle, le crépuscule de l’été, et dans l’obscurité profonde des nuits de mon enfance. » (9)

Asli Erdoğan et le lyrisme actif : la violence de la vie

Les écrits d’Asli Erdoğan sont en général considérés comme lyriques et hautement poétiques. Or, en lieu et place de ce style, l’on réalise rapidement l’importance qu’elle accorde à la violence et à ses effets. Le tableau de la cruauté dans l’œuvre d’Asli Erdoğan n’est ni direct, ni personnel. Elle ne parle pas de ses histoires personnelles. Son langage est indirect, empreint d’un lyrisme actif. Dans les romans d’Asli Erdoğan, la violence est omniprésente, mais non irrésistible. Les personnages ou les personnes vivent la violence, sans jamais la questionner. C’est nous, les lecteurs, qui questionnons les raisons de cette violence intense, une fois refermé le roman.
Asli Erdoğan – qui a connu une carrière scientifique très brillante au C.E.R.N. en tant que physicienne – a choisi d’écrire et de voyager. Mais Erdoğan n’est pas un professeur qui montre les vérités de la vie, plutôt une employée qui note ce qu’elle vit et perçoit.
La violence compose, de fait, la totalité de la vie. Point de vue remarquable en particulier dans La Ville dont la cape est rouge. Dans ce roman écrit lors de son séjour à Rio de Janeiro, la violence urbaine et l’isolement qui en résulte sont présentés à la manière d’un fil d’Ariane. Bien qu’elle ne soit pas originaire de cette ville, la sincérité de son expression sensible la distingue des auteurs traitant de la violence à cet égard. Elle ressent la violence dans sa chair, son âme, aptitude qui atteint au lyrisme accompli.
L’histoire narrée dans La Ville dont la cape est rouge compose en fait le tableau réussi d’une folie ancrée dans la violence. Le personnage principal du roman, Ozgur – qui rédige sa thèse de doctorat – découvre Rio, au milieu des feux d’artifice et des fusillades :

« Le fracas de la fusillade résonne à nouveau ; ébahie, Ozgur sursaute, le verre qu’elle tient de sa main gauche tombe à terre. Son corps entier se tend et commence à frémir comme si elle avait reçu un choc électrique. La sueur s’écoule de tous ses pores, tandis qu’elle tremble de froid. Les larmes amères lui montent aux yeux, sans parvenir à s’écouler. « Assez ! Assez ! Mon dieu, faites cesser ce supplice, maintenant ! Ne vois-tu pas que je suis sans forces ? » (10)

Et la guerre accompagne son existence :

« Qui aurait pu imaginer que la pire guerre à laquelle il serait donné à Ozgur d’assister lors de ses deux années à Rio éclaterait à Santa Teresa ? Depuis samedi dernier, le bruit des fusils d’assaut, des Uzis et des grenades à main avait fait irruption sans discontinuer. Deux soirs plus tôt, de passage à Santa Teresa, réputé pour ses bars, tandis qu’elle arpentait ses rues au silence de mort, bordées de réverbères hors d’usage, Ozgur observa une demi-douzaine d’autocars – phares en veilleuse, bondés de soldats, fenêtres hérissées de canons de fusil – remonter en silence la colline. Au lieu de faire cesser le conflit, l’intervention de l’armée mit au contraire le feu aux poudres. » (11)

La violence gagne jusqu’aux éléments climatiques et la chaleur envahit Ozgur :

« A Rio, isolé des vents océaniques par des anses déchiquetées et des montagnes abruptes, pas une feuille ne bouge durant les mois de la soi-disant « saison sèche », pas un nuage n’entache son ciel radieux, bleu indigo. La chaleur vous tombe dessus telle la folie, vous prend à la gorge et vous étouffe. La ville devient un four immense, rôtissant lentement les êtres vivants. Le soleil ôte le masque de reine bienveillante qu’il a porté toute l’année et agit à la manière d’un dictateur brûlé du désir de tuer. L’air absorbe toute l’humidité possible, épaississant la consistance de l’eau. » (12)

Le tyran est-il horrible, des plus haï et omniprésent ? Dans les romans d’Asli Erdoğan, les marques de la brutalité et sa manière de la présenter ne répondent malheureusement pas à ces questions. Elle cherche davantage à savoir comment une société disciplinaire, du type de celles analysées par Foucault, fut créée à travers des micro-récits et des macro-souffrances collectives.
D’après Foucault, à partir du 18ème siècle, le pouvoir recourt à d’autres mécanismes de micro-pouvoir destinés à infiltrer le corps social. La violence étatique directe se mue en une discipline intériorisée, propagée essentiellement via les organes institutionnels de l’Etat : écoles, hôpitaux, prisons, etc. Or ces micro-mécanismes de pouvoir qui régissent la discipline sociale ne se fondent pas sur une structure légale, à savoir la politique, mais sur l’information élaborée à cette fin par les sciences humaines, par la science. La violence est sublimée sous couvert de vérité.
L’instance principale de la société disciplinaire de Foucault réside dans la logique de « l’Etat vu comme tout-puissant » ; inscrit dans notre âme et notre chair. Tandis que les forces étatiques de domestication envahissent notre environnement, nous ne pouvons que faire entendre notre souffrance et nos cris. Une fumée dense émane du texte d’Asli Erdoğan, ayant partie liée avec l’humeur, l’état d’esprit et les impasses qui succèdent à la violence.
Cette fumée, c’est l’odeur de ceux qui brûlèrent dans les camps de concentration, celle des chevelures brûlées par la panoplie électrique du bourreau, de ceux qui moururent vivants chez eux, du fait d’incendies racistes. Et, de fait, l’odeur du bourreau se mêle à celle du supplicié ; la forme suprême de répression est de torturer un être humain. Lors d’un entretien avec l’A. sur cette question, elle répond :

- Question : Impossible d’évoquer une défaite totale de l’humanité, s’il reste encore un dominant et un dominé, non ?
- Asli Erdoğan : Je pense que c’est possible. Voilà pourquoi je ne critique pas les bourreaux, alors que je mentionne la torture dans L’Immeuble de pierre et autres. Parce que nous sommes tous victimes.
- Question : Mais la part de souffrance n’est pas égale…
- Asli Erdoğan : Tout ce qui est fait au nom de la justice aggrave l’injustice. La souffrance n’est pas répartie équitablement entre les gens. Mais ceci ne fait pas du bourreau un vainqueur ; simplement, il ne souffre pas, c’est tout ; cela dit, il est lui aussi une victime. » (13)

Dans ces impuissances concordantes, la langage est brisé, fracturé ; une langue et une fiction fragmentaires dominent le texte de l’auteure. La description des endroits où se vit une souffrance intense et l’analyse émotionnelle accroissent la proximité du langage, ainsi que la tonalité lyrique. Particularité qui atteint au paroxysme dans L’Immeuble de pierre et autres.
Les murs froids du lieu de torture, un mystérieux et « bohème » immeuble de pierre, où les murs absorbent les hurlements de tortures draconiennes. Dans un entretien, l’A. précise qu’avant de taper la suite du récit, elle voulait écrire quelque chose au sujet de la torture systématique et continue pratiquée en Turquie à partir du coup d’Etat militaire des années 1980 et son impact sur les individus. Ajoutant qu’elle découvrit la métaphore de l’immeuble de pierre en observant le commissariat de Beyoğlu, un des plus anciens de Turquie.
Nous assistons à la cruauté en acte du point de vue de Filiz, un réfugié politique, A., qui a perdu l’esprit du fait des tortures et d’un ange imaginaire. L’immeuble de pierre symbolise l’insensibilité et la barbarie de la violence et, partant, de toutes les sociétés. Dans ce récit, A. se révolte et proteste :

« Vous ne me croyez pas ? vous pensez que j’ai rêvé cet immeuble de pierre, c’est ça ? Et pourtant, n’avons-nous pas été créés à partir du levain des rêves ? Finalement, l’aube arrive, des marques rougies de sang surgissent à l’horizon, vers l’Est… Les étoiles restent solidifiées dans le ciel nerveux, terne, plat, chacune d’elles invisible, éparse. L’étoile ultime nous présente une corde. Corde que l’on peut remonter dans le silence de la nuit, les mots noyés dans le sang, les ombres errantes, rêves d’une couleur du cœur dont personne ne veut […]. » (14)

Témoin ou conscience, l’ange imaginaire transcrit la torture, accroissant finalement le lyrisme :

« Tu entends des voix, des murmures, des pas, des hurlements, des appels venus de l’extérieur… Le monde qui t’a déjà effacé de la carte. Echos de voix généreusement communiqués par les murs, où tu ne peux distinguer la réalité, les rêves ou les souvenirs… Talons qui résonnent, portes qui se referment, téléphone qui n’arrête pas de sonner, mais laissé sans réponse. Un hurlement surgit, déchirant, se fait gémissement, repart à nouveau… Un hurlement où tu n’arrives pas à savoir s’il émane d’une femme, d’un homme, d’un être plus innocent ou non. Issu du corps ou de l’âme… » (15)

Conclusion

Tezer Özlü : « Jusqu’à mes dix ans, j’ai essayé de comprendre le silence de l’univers. Entre vingt et trente ans, je suis partie en quête des frontières entre ratio et folie. Comment expliquer avec des mots ce basculement éclair entre raison et folie ? Le monde mental devait être autre. J’ai accompli le périple le plus profond qui soit au sein de ma folie. Non sans courage, j’ai montré comment je me suis sauvée de la folie. »

Asli Erdoğan : « J’étais face au dilemme de rester là où j’étais ou de passer au travers. Je pense être une éternelle passagère, exilée à jamais. Au sens figuré, j’estime que chaque expérience est aussi un voyage. »

Même si ces deux femmes écrivains, qui se décrivent ainsi, ne peuvent être considérées comme représentatives de l’attitude générale des femmes écrivains de Turquie à l’égard de la souffrance, de la torture et de la folie, elles sont parvenues à ciseler leur sensibilité personnelle via leur perception, leur posture et leurs techniques narratives. Autant d’aspects qui continueront de les rendre intéressantes, à mesure que la compréhension de l’existence ne cessera de se manifester de plus en plus au fil du temps. Saluons la sensibilité féminine de ces deux femmes écrivains dont les révoltes originaires contre la violence de la folie et de la vie se révèlent avec force.

Notes

1. S. Topal, Mesele Dirgisi (revue de politique et de littérature), 40, 2010, p. 24.
2. T. Özlü, Çocukluğun Soğuk Geceleri [Les Nuits froides de l’enfance], éd. YKY, 2006, p. 1. Toutes les traductions en anglais sont de moi [Sinem Meral].
3. Id., p. 14.
4. Ibid., p. 15.
5. Ibid., p. 35.
6. Ibid.
7. Ibid., p. 51-53.
8. Id., Voyage au bout de la vie, YKY, 2006, p. 15-16.
9. Ibid., p. 36.
10. A. Erdoğan, The City in Crimson Cloak [trad. américaine de La Ville dont la cape est rouge], New York : Soft Skull Press, 2007, p. 14.
11. Id., p. 16.
12. Ibid., p. 17.
13. İrfan Aktan, Entretien avec l’auteure, Zaman Gazetesi, 2010.
14. A. Erdoğan, The Stone Building and Others [traduction anglaise de L’Immeuble de pierre et autres], New Delhi : Everest Press, 2010, p. 48.
15. Id., p. 68.

[Chercheure indépendante, Sinem Meral vit à Izmir, en Turquie. Elle s’intéresse principalement aux questions de genre, aux conflits et aux notions juridiques liés à l’identité dans le cadre d’une approche interdisciplinaire, et traduit des œuvres littéraires de l’anglais et du français en turc. Elle travaille actuellement dans une optique comparatiste et interdisciplinaire.]

___________

Source : http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=84751
Traduction : © Georges Festa – 05.2011
Avec l'aimable autorisation de Bruna Bianchi (Université Ca' Foscari, Venise) et Sinem Meral.