samedi 11 juin 2011

Cimetière de Djoulfa / Julfa cemetery

Khatchkars de Djoulfa, [s.d.] – Cliché Jurgis Balturšaitis, 1928
© www.djulfa.com


La destruction des pierres-croix arméniennes en Azerbaïdjan : le cas du cimetière de Djoulfa

par Christine Jeangey

Akhtamar on line, n° 117, 01.06.2011


Expression de l’art sacré arménien, les khatchkars [pierres-croix] sont un peu le symbole de la fidélité au Christ du peuple arménien, fidélité proclamée dès l’an 301 de notre ère. L’art ancien des khatchkars, qui remonte au 9ème siècle après J.-C. et intimement lié à l’identité même du peuple arménien, a été récemment inscrit par l’UNESCO dans sa liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Officiellement donc, depuis le 17 novembre 2010, cet art bénéficie de la protection inhérente à la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, adoptée par les Etats membres de l’UNESCO en 2003 et en vigueur depuis avril 2006.

L’intervention de l’UNESCO arrive, à vrai dire, un peu tard, après qu’une des manifestations les plus importantes de cet art très ancien, le cimetière de Djoulfa, ait été purement et simplement rayé de la carte par les militaires azéris, dans l’inaction déconcertante de la communauté internationale. Cette indifférence apparaît encore plus surprenante, si l’on considère les vigoureuses réactions de cette même communauté, suite à la destruction en 2001 des bouddhas de Bamiyan en Afghanistan, à la veille de l’intervention militaire des Etats-Unis.

Les principaux faits

Le cimetière de Djoulfa se trouve dans la région du Nakhitchevan, territoire historiquement habité par les Arméniens, de même qu’est incontestablement arménienne l’étymologie du nom, mais qu’en 1921 Staline attribua à l’Azerbaïdjan. Aujourd’hui, néanmoins, le Nakhitchevan est une exclave azérie avec statut autonome, dans laquelle ne vivent pratiquement plus d’Arméniens, suite à une politique d’épuration ethnique particulièrement efficace, exercée de manière systématique par les autorités azéries à l’encontre de la population arménienne, laquelle représentait en 1921 80 % de la population totale du Nakhitchevan.

Le cimetière de Djoulfa constituait une des manifestations les plus significatives de l’art des khatchkars, pour la période comprise entre le 16ème et le 18ème siècle, et se présentait, avant sa destruction, comme une vaste étendue de croix en pierre d’environ 12 000 exemplaires.

Cette destruction s’est produite de manière progressive à partir de 1921, tout d’abord d’une manière voilée – via le prélèvement de quelques pierres à des fins d’utilisation comme matériaux de construction -, puis de façon systématique de la part des militaires azéris, moyennant l’utilisation de bulldozers. Il s’agit d’une tragédie en trois actes, respectivement mis en scène en 1998, en 2002 et en 2005.

Les réactions de la communauté internationale

A vrai dire, sans atteindre le tumulte suscité en comparaison par les bouddhas de Bamyan, une certaine réaction - en vérité, plutôt modérée – s’est pourtant manifestée au sein d’une partie de la communauté internationale :

- 1998 : les protestations de l’UNESCO retardent l’action destructrice des autorités azéries ;
- 1999 : le représentant de l’Arménie auprès des Nations Unies informe la Commission des Droits de l’Homme de ce qui se passe, précisant que ces destructions se produisent durant une période et dans un territoire où ne s’exerce ni une guerre ni un conflit ;
- 2003 : dans son Rapport sur la liberté de religion et de conscience, le Rapporteur spécial pour la Commission des Droits de l’homme des Nations Unies mentionne le cas de Djoulfa, soulignant le fait qu’il ne s’agit pas d’une quelconque œuvre d’art, mais de symboles chrétiens ;
- 2002/2003 : dans son Rapport intitulé Patrimoine en péril, l’ICOMOS, agence spécialisée de l’UNESCO, après avoir constaté le caractère irréversible des dommages causés au cimetière de Djoulfa, souhaite une action de protestation visant à empêcher des destructions ultérieures, déclarant ce qui suit : « Il est à espérer qu’une protestation énergique prévienne au moins la démolition d’autres sites du patrimoine arménien d’Azerbaïdjan à l’avenir. La destruction intentionnelle du cimetière de Djoulfa doit être regardée comme un crime contre le patrimoine commun de l’humanité. Mis à part cela, tout ce qui en reste fait profondément regretter une perte irremplaçable. »

Pourquoi maintenir la pression sur cette question : les implications sur la justice et sur la paix

Au delà de la perte du point de vue artistique, la politique de destruction, de la part des autorités azéries, a une portée qui va bien au delà de celle immédiatement visible. Il s’agit, pour le gouvernement azéri, d’éliminer toute trace de la présence des Arméniens sur son territoire, dans le but de réécrire l’histoire de ce pays dans lequel aucune présence arménienne ne doit être identifiable. Ainsi, d’autres monuments arméniens présents dans le pays sont classés officiellement comme albanais, partant d’origine turco-azérie. Il est clair alors que la politique actuelle de l’Azerbaïdjan constitue le prolongement, au niveau culturel, du génocide ethnique, lancé en 1915 en Anatolie par les Jeunes-Turcs en application de l’idéologie du panturquisme (ou pantouranisme), dont le but est de rassembler au sein d’une même région tous les peuples d’origine turque, du Bosphore au Touran, éliminant toute présence étrangère, perçue comme une menace.

Le cimetière de Djoulfa étant désormais complètement détruit, l’on peut se demander pour quelle raison cette question continue d’être mise en avant par les communautés arméniennes. La principale raison réside dans le fait que le Nakhitchevan contient d’autres formes d’art sacré arménien, si bien que l’ensemble que constituent plus de 250 monastères et sites arméniens se trouve sous une menace constante de destruction.

D’un point de vue purement culturel, cette question semblerait pouvoir intéresser principalement des organismes dont la mission est la préservation du patrimoine culturel des nations. Or la situation internationale difficile dans le Caucase fait que la destruction du patrimoine culturel arménien a des répercussions sur la paix dans cette zone.

L’on sait, en effet, qu’entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan un conflit décennal est en cours, lié à la région du Nagorno-Karabagh. Aujourd’hui, la politique de destruction, menée par l’Azerbaïdjan, du patrimoine culturel, artistique et religieux arménien présent sur son territoire, loin de favoriser le dialogue menant à la paix, ne fait qu’exacerber les esprits, probablement dans le but de relancer le conflit. L’on sait, de fait, que l’Azerbaïdjan investit depuis des années dans l’acquisition d’armements et dans la modernisation de son appareil militaire, et que, depuis un certain temps, le Président Ilham Aliyev renouvelle ses déclarations de guerre et sa volonté de rouvrir les hostilités contre l’Arménie.

L’on ignore si cette stratégie sert en réalité à accroître le pouvoir de négociation dans le domaine diplomatique de l’Azerbaïdjan ou s’il existe une véritable volonté de rouvrir le conflit armé, mais une chose est sûre : sans justice et sans le respect réciproque de l’identité, de l’histoire et de la religion de chacun, il sera difficile de parvenir à une paix durable.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20117%20%281%20giugno%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 06.2011.
Avec l'aimable autorisation d'Emanuele Aliprandi, rédacteur en chef d'Akhtamar on line.

NdT :

Rappelons que le Conseil National d'Arménie Occidentale a saisi la Cour Européenne des Droits de l'Homme afin que l'Azerbaïdjan puisse répondre devant la justice de la destruction du cimetière médiéval de Djugha, de l'appropriation illicite des biens religieux et sites sacrés des Arméniens autochtones du Nakhitchevan et de l'occupation de leur territoire. Site internet : http://www.western-armenia.eu/stat.gov.wa/fr/index_fr.htm