jeudi 2 juin 2011

Finding Zabel Yesayan / A la recherche de Zabel Essayan

© The Armenian Weekly, 2011


New York : Finding Zabel Yesayan [A la recherche de Zabel Essayan]

par Aram Arkun

The Armenian Mirror-Spectator, 14.05.2011


NEW YORK – Ecrivaine, militante et féministe de premier plan, Zabel Essayan assista et survécut à nombre de tragédies que vécurent les Arméniens ottomans, avant d’être elle-même victime du régime stalinien en Arménie. Auteur de plusieurs œuvres littéraires d’importance, ainsi que de témoignages documentaires, elle sombra dans l’oubli après sa mort, mis à part quelques petits cercles littéraires et certaines écoles arméniennes de la diaspora. Un documentaire de 40 minutes, réalisé par Talin Suciyan et Lara Aharonian en Arménie entre 2007 et 2008, intitulé A la recherche de Zabel Essayan, tente de remédier à cette situation.

Ce film a été projeté fin mars et début avril [2011] à l’Ecole Alex et Marie Manoogian de l’UGAB [Union Générale Arménienne de Bienfaisance], à Southfield (Michigan), avec le soutien de l’Ecole ; au Centre de Recherches Arméniennes de l’Université du Michigan à Dearborn et à l’Association Culturelle des Arméniens d’Istanbul ; auprès de la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), ainsi que de l’Armenian International Women’s Association ; à l’église arménienne Saint-Léon ; à l’Université de New York, avec l’aide de l’Armenian Hokee locale ; à l’Université de Pennsylvanie, via l’association locale des étudiants arméniens et les Young Professionals de l’UGAB de Philadelphie ; à l’Institut Franklin des Sciences Humaines de l’Université Duke et au Centre Krikor et Clara Zohrab du diocèse de l’Eglise Arménienne d’Amérique. Cette tournée aux Etats-Unis fut rendue possible grâce à l’initiative du docteur Ara Sanjian, directeur du Centre de Recherches Arméniennes cité plus haut. T. Suciyan évoqua le film à chacune de ces manifestations et son voyage lui donna l’occasion d’en apprendre davantage sur son travail.

L’idée du film surgit lorsque Talin Suciyan, originaire d’Istanbul et reporter pour l’hebdomadaire arméno-turc Agos entre janvier 2007 et octobre 2010, se rendit à Erevan en 2007 pour participer à un séminaire d’écriture féministe de trois mois, animé par Nancy Agabian, de New York. Ce séminaire était organisé par le Centre de Ressources pour Femmes d’Erevan, sous l’égide de Lara Aharonian et de l’ONG Utopiana, un collectif d’artistes. Originaire de Beyrouth, Lara Aharonian émigra au Canada durant la guerre civile libanaise, mais vit depuis neuf ans à Erevan, où elle a fondé avec Shushan Avagyan et Gohar Shahnazaryan, le Centre de Ressources pour Femmes. Elle a étudié la psychologie et la littérature comparée, tandis que Suciyan entamait son troisième cycle en 2008 à l’Institut des Etudes sur le Proche et Moyen-Orient de l’Université Ludwig Maximilian de Munich. Talin Suciyan travaille maintenant dans cet Institut en tant que chargée de cours et mène des recherches doctorales sur la presse arménienne d’Istanbul après la Seconde Guerre mondiale.

Lors de ce séminaire à Erevan, Suciyan et Aharonian lurent des extraits d’Averagneroun metch [Dans les ruines], ouvrage d’Essayan consacré aux massacres de Cilicie en 1909. Suciyan expliqua qu’elles s’étaient aperçues qu’en tant qu’Arméniennes occidentales, « nous savions certains pans de la vie de Zabel, tandis que nos amies dans le groupe, Arméniennes d’Arménie, connaissaient une autre part de son existence. En outre, nous avons réalisé que pour le grand public, Zabel était inexistante en Arménie. Bien qu’elle ait partagé le même sort de Tcharents ou Bakounts [écrivains en arménien oriental], elle n’acquit jamais de célébrité en Arménie. Cela nous parut étrange… » Essayan écrivit en arménien occidental durant la plus grande partie de sa vie, ce qui a pu constituer un obstacle pour certains Arméniens occidentaux désireux de se familiariser avec son œuvre. Elle écrivit néanmoins en arménien oriental après 1933.

Les deux auteures furent ainsi amenées à lire davantage d’œuvres d’Essayan et lorsqu’elles apprirent par Artsvi Bakhchinyan que Zabel Essayan comptait des descendants vivant à Erevan, elles s’empressèrent d’aller les voir. Elles firent la rencontre de son petit-fils, Alexandre Essayan, et d’autres membres de la famille, ainsi que d’une amie, Clara Terziyan. Elles lurent les mémoires de sa fille, Sofi Essayan, et écoutèrent des enregistrements du fils de Zabel, Hrant Essayan. Nos deux chercheures découvrirent que les affaires personnelles de Zabel Essayan, ses manuscrits et photographies – et même certains de ses cheveux – étaient conservés au Musée Tcharents de Littérature et d’Art, dirigé par le père d’Artsvi, le docteur Henrik Bakhchinyan, mettant par ailleurs au jour des matériaux d’archive aux Archives Nationales d’Arménie, relatifs à son procès. Tous ces matériaux jetèrent une lumière nouvelle sur la vie de Zabel Essayan dans l’Arménie soviétique et les deux amies jugèrent utile de préparer un documentaire.

Lara Aharonian et Talin Suciyan comptaient par ailleurs des motivations personnelles. Pour Aharonian, Essayan et ses écrits ont joué un rôle important, libérateur, dans sa vie. Quant à elle, Suciyan précise : « De mon point de vue, le fait qu’elle soit d’Istanbul et en même temps en diaspora me rappelle le caractère diasporique des Arméniens d’Istanbul, qu’aujourd’hui nous sommes contraints d’oublier. Pour moi, près de 70 ans après sa mort, en tant que femme témoin de deux catastrophes majeures - la première étant les massacres d’Adana et la seconde le génocide arménien –, croyant en ses idéaux et luttant avec courage pour eux, Zabel Essayan demeure une figure inspiratrice. »

Essayan, ajoute-t-elle, utilisa le mot « féminisme » dès 1914, dans un article publié dans le journal arménien Azadamard. C’était une femme des plus indépendante pour son époque. Elle poursuit : « Je pense qu’il est difficile de trouver une femme intellectuelle au début de ce siècle qui ait autant voyagé qu’Essayan, continuant de produire et de jouer un rôle politique non seulement dans l’univers arménien, mais aussi au sein des sociétés dans lesquelles elle vécut. Par exemple, elle écrivit un roman publiée au Mercure de France, où elle abordait les inégalités sociales dans la société française. »

Le film commence par montrer que même la population de la rue Zabel Essayan, située dans le premier district d’Erevan, ignore qui était Essayan. Essayan fut arrêtée en 1937 en tant qu’ « ennemie du peuple » en Arménie soviétique. Les circonstances et même la date exacte de sa mort restent inconnues. Les débuts précoces d’Essayan comme écrivaine, ses études à Istanbul et en France, son œuvre de témoignage lors des massacres de Cilicie en 1909 sont rappelés, ainsi que sa fuite en 1915, lors de la rafle des intellectuels arméniens par le pouvoir ottoman.

Le critique littéraire Marc Nichanian note dans le film qu’Essayan fut la seule femme à avoir figuré dans la liste des intellectuels qui furent arrêtés le 24 avril et durant les semaines qui suivirent. Une fois franchie la frontière ottomane et arrivée en Bulgarie en 1915, elle relata sa clandestinité, trois mois durant, dans un hôpital à Istanbul. En 1917, elle publia en outre un des tout premiers récits de témoin oculaire du génocide arménien dans Kordz, un journal arménien de Bakou. Ce témoignage d’Hayg Tororyan, long de 136 pages, est resté inédit. Essayan passa deux années dans le Caucase et au Moyen-Orient afin de rassembler les orphelins arméniens. Elle adressa des articles dans la presse française afin de faire prendre conscience l’opinion en Europe.

Nichanian note qu’il est rare pour quelqu’un qui a échappé à une situation dangereuse comme Essayan d’être capable d’écrire à ce sujet aussi rapidement. Proche, en outre, de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) avant 1915, Essayan changea radicalement de position après la guerre, devenant son adversaire la plus féroce. Ce qui amena, précise-t-il, la FRA à ne plus parler de sa vie et de son engagement politique, lorsqu’elle devint pro-soviétique.

L’historien d’art Vardan Azatyan relève qu’Essayan écrivit Dans les ruines (1) comme si elle était partie prenante de ces événements, tout en prenant ses distances de manière à lui permettre de décrire ce désastre. En décembre 1932, Essayan fut conviée à donner des cours à l’Université d’Etat d’Erevan, lieu qui, selon cet historien, fut pour elle un refuge, une utopie d’espérance, et qui lui permit d’écrire Silihdari bardeznere [Les Jardins de Silihdar] (2), évocation de son enfance empreinte de sérénité.

A la recherche de Zabel Essayan a été projeté pour la première fois à Erevan en 2009, puis à Istanbul, la même année. Il a aussi été produit dans diverses villes d’Allemagne, à Londres et Beyrouth (à l’Université Haigazian). Armen Haroutiounian, écrivain et éditeur de publications arméniennes à Beyrouth, s’est proposé de soutenir la conception et la diffusion du film sous la forme d’un DVD dans les écoles arméniennes en Syrie et au Liban.

Ndlr : Marc Mamigonian, de la NAASR, a facilité les contacts nécessaires à la préparation de cet article.

NdT

1. Zabel Essayan, Dans les ruines / Les massacres d’Adana, avril 1909, traduit de l’arménien par Léon Ketcheyan, Paris : Phébus, 2011, 304 p. – ISBN : 978-2752905031
2. Zabel Essayan, Les Jardins de Silihdar, traduction de l’arménien par Pierre Ter Sarkissian, Paris : Albin Michel, 1994, 213 p. – ISBN : 978-2226064165

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/140510.pdf
Traduction : © Georges Festa – 06.2011