samedi 4 juin 2011

Génocide arménien - Procès d'Istanbul 1919-1922

© Bilgi Üniversitesi Yayınları, 2010


Un nouvel ouvrage compilé par Vahakn Dadrian et Taner Akçam

En vérité, l'on a déjà jugé les évènements de 1915

Massis Weekly, 14.05.2011


Voici presque un siècle, via 62 procédures criminelles, les cours martiales d’Istanbul ont poursuivi quelque 300 dirigeants ittihadistes Jeunes-Turcs, accusés de complicité dans les massacres de 1915. Même si cela n’eut quasiment aucun résultat significatif, ces arrêts ont néanmoins permis de révéler une grande masse de preuves documentaires.

Le volume en question s’intitule Procès en cour martiale du Tribunal Militaire 1919-1922 [« Tehcir ve Taktil » Divan-ı Harb-ı Örfî Zabıtları 1919-1922]. Compilé conjointement par Vahakn Dadrian et Taner Akçam. Istanbul : Presses de l’Université Bilgi, 2010. 2e édition, 733 p.

Comme le notent les deux auteurs dans la Préface, en dépit du fait que presque un siècle se soit écoulé depuis cette tragédie, la rétention et la non-divulgation des documents de justice relatifs aux poursuites judiciaires constitue un indicateur des plus essentiel quant à l’importance de leur contenu. Le silence et la crainte liés à la divulgation de ces poursuites sont clairement illustrés dans cette déclaration liminaire. Cet état d’esprit témoigne d’un plan visant à contrecarrer toute tentative de démêler les aspects tenus secrets de la catastrophe de 1915.

La tentative présente d’informer des lecteurs potentiels implique un ouvrage comprenant le recensement des poursuites engagées dans le cadre des procédures criminels, relatives au génocide durant la Première Guerre mondiale. Instituées en novembre 1918, les cours martiales commencèrent à poursuivre les dirigeants ittihadistes au titre des chefs d’accusation suivants : a) engagement dans la Première Guerre mondiale ; b) massacres perpétrés contre les minorités chrétiennes, en premier lieu les Arméniens ; c) opérations illégitimes et illégales de l’Etat. A la suite de 62 poursuites judiciaires durant la période allant de 1919 à 1922, 20 condamnations à mort furent prononcées, dont seulement 3 furent réellement mises en œuvre. Citons cette remarque conclusive dans l’ouvrage de Vahakn N. Dadrian, expert reconnu dans le monde entier dans le domaine des études sur le génocide :

« En dépit du caractère tardif de leur entreprise, partant vaine, certains dirigeants politiques arméniens tentèrent d’imiter les efforts et les stratégies révolutionnaires indépendantistes des nations européennes dans les Balkans. Malgré le rôle de certains autres facteurs accessoires, en l’absence d’aide extérieure, les Arméniens finirent par subir le plus terrible des échecs. »

En général, les Arméniens persistent à éluder et à oublier cet aspect du problème – et ce délibérément. Or, ce qui est en jeu ici est l’incapacité des cadres dirigeants arméniens d’alors à appliquer des normes de gouvernance dans leur façon de penser, tandis qu’ils ne parvenaient pas à saisir l’importance du principe de raison d’Etat, à savoir la justification de l’existence et de la fonction de l’Etat en tant qu’institution. Il convient de considérer le fait qu’un Etat, autrement dit, un gouvernement, ne peut qu’adopter un système moderne de gouvernance via lequel une politique centrée strictement sur son intérêt puisse être suivie. Les erreurs de ces dirigeants conduisirent à une montée d’opportunités, grâce auxquelles les Itiihadistes purent appliquer leur politique d’anéantissement.

Dadrian poursuit :

« Conscients de la vulnérabilité des Arméniens et des opportunités qui en résultaient de profiter de cette situation, les dirigeants turcs se précipitèrent sur eux avec un acharnement et un esprit de vengeance sans bornes. Il semble que la crainte des dirigeants turcs de connaître un processus graduel de désintégration de leur empire, couplée à un sentiment cumulatif de colère et d’irritabilité, conduisit à l’irruption d’une haine mortelle anti-Arméniens. Le mouvement révolutionnaire arménien et la période des Réformes arméniennes qui s’ensuivit servirent à cet égard de catalyseur. »

Comme cela se produisit durant la période des massacres de l’ère Ab ul-Hamid II, les conséquences de l’Accord sur les réformes arméniennes, du 8 février 1914, au terme duquel le régime ittihadiste était contraint d’adopter un nouveau programme historique de réformes arméniennes, s’avérèrent catastrophiques, ces mêmes réformes contribuant à précipiter la Grande catastrophe. Revenons à Dadrian :

« L’on peut avancer sans exagération que le début de cette phase délicate de développements politiques en mutation se révéla être un arrêt de mort pour le peuple arménien, comparable à l’émission d’un firman. Les demandes pour une « égalité des droits », puis une « semi-autonomie », qui auraient été suivies d’une « autonomie complète », constituaient des indicateurs annonçant la venue d’une réplique du modèle balkanique d’émancipation du joug ottoman. Désireux d’éviter une répétition de ce syndrome balkanique, les dirigeants ittihadistes décidèrent de chercher et d’appliquer une solution radicale à ce problème. Ce qui revenait à adopter le précepte hamidien, autrement dit, à éliminer les Arméniens. »

Avec le début de la Première Guerre mondiale, les conditions requises pour la mise en œuvre de ces préceptes furent réunies. Deux conditions existantes permirent de faciliter cette tâche : le savoir-faire administratif des perpétrateurs et les aptitudes guerrières, éprouvées lors des batailles, de l’armée ottomane. D’après Dadrian, cette entreprise audacieuse de la Turquie était censée être réalisable et abordable, compte tenu d’un facteur essentiel caractérisant les suites des massacres de l’époque d’Abd ul-Hamid II, à la fin du 19ème siècle, autrement dit, l’impunité. C’est précisément pour cette raison qu’il est impossible de comprendre pleinement le génocide arménien durant la Première Guerre mondiale, si l’on ne prend pas totalement en compte ce problème de l’impunité qui suivit les antécédents de ce génocide.

Commentant les cours martiales qui se tinrent durant la période 1919-1922, Dadrian livre le commentaire suivant :

« Les poursuites criminelles, visant de hauts fonctionnaires de l’Etat et des officiels du gouvernement, identifiés au parti politique Ittihad ve Terraki [Union et Progrès], constituèrent un événement d’une portée considérable. Tout aussi remarquable, le fait que des témoins turcs de premier ordre témoignent en faveur de victimes arméniennes, demandant une justice répressive pour les perpétrateurs incriminés. De même, le fait que, pour la première fois dans la Turquie ottomane, des politiciens de haut rang et des officiers de l’armée, au mépris des risques encourus, osèrent témoigner au nom des victimes arméniennes. »

Il existe de nombreuses ressemblances entre ces cours martiales, d’une part, et le feuilleton du procès Ergenekon dans l’actuelle république de Turquie, d’autre part. La presse libérale turque, durant la période de l’armistice, couvrit largement ces procès des cours martiales, en particulier les journaux Sabah [Le Matin], Alemdar [Le Monde], Hadisat [Actualités], Ileri [L’Avenir], Ikdam, Zaman [Le Temps] et Yeni Gazete [Le Nouveau Journal]. A l’opposé, toute une série de journaux s’identifièrent ou sympathisèrent avec le parti Ittihad. Il n’en reste pas moins que la désinformation et les calomnies qu’ils propagèrent ne purent minimiser l’apport essentiel de ce recueil de documents officiels originaux et de témoignages oculaires de première main.

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Source : http://www.massisweekly.com/Vol31/issue17/massis17.pdf
Traduction : © Georges Festa – 06.2011.

NdT : Sur les procès de l’époque kémalienne, voir aussi les recherches de Denis Donikian, in Petite encyclopédie du génocide arménien : http://denisdonikian.blog.lemonde.fr/category/4-la-periode-kemaliste/les-proces/