jeudi 30 juin 2011

Grèce - Turquie, destins croisés / Grecia - Turchia, destini incrociati

© Capitol Films / Village Roadshow, 2003


Grèce – Turquie, destins croisés

par Gilda Lyghounis

www.balcanicaucaso.org


[Via le traité de Lausanne (1923), qui mettait fin au conflit armé, Grèce et Turquie lancèrent un échange historique de populations, destiné à changer la face des deux pays. Aujourd’hui, dans un climat différent, les descendants de nombreux « Turcs de Grèce » partent en quête de la terre d’origine de leurs familles.]

Mon père me racontait que son premier souvenir était celui d’un homme en train de pleurer, inconsolable. Aucun des deux, ni l’enfant – mon père, en fait, né en 1919 dans une famille chrétienne de Crète -, ni Mehmed, le Turc musulman « à tout faire » qui apportait chaque matin le pain à ma grand-mère et l’aidait dans les petites tâches domestiques, ne comprenait ce qui se passait cet été-là, en 1923, dans cette cuisine où la maîtresse de maison rangeait marmites et ustensiles dans le « keleri », un débarras sous l’escalier qui tenait son nom grec du mot turc « keler ». Et où Mehmed sanglotait, se tenant la tête entre les mains, assis sur un tabouret en bois, venu dire adieu à ses voisins grecs, sans comprendre la raison pour laquelle il ne pourrait plus jamais les revoir.

Il savait seulement que ce quotidien multiethnique et amical avait été interdit, d’une façon drastique et brutale, par de lointains seigneurs de la guerre et de la politique, lesquels avaient signé un « Traité de Lausanne », fantomatique à ses yeux : l’essentiel était que Mehmed devait quitter la petite ville crétoise où il était né et où ses aïeux étaient enterrés. Il devait partir pour toujours, tout comme 499 000 autres musulmans qui vivaient dans toute la Grèce depuis des siècles et qui, à l’inverse, devaient « rentrer » dans une mère patrie anatolienne qu’ils n’avaient jamais vue et dont ils ne connaissaient que la langue et la religion.

Migrations historiques

De même, un million et demi de Grecs, qui habitaient depuis des millénaires les côtes turques de Smyrne sur la mer Egée jusqu’à Trébizonde (l’antique Trapezounta, colonie grecque du 8ème siècle avant Jésus-Christ) sur la mer Noire, devaient, à leur tour, « rentrer » dans l’Hellade qui, à cette époque, comptait trois millions d’habitants. Un échange de populations sans précédent. Comme si en Italie arrivaient trente millions de personnes.

Tout cela est connu en Grèce sous le nom de « I megali katastrofi » (la Grande catastrophe), thème de nombreux livres et films, comme le récent Politiki Kouzina [Un Ciel épicé, 2003], du réalisateur grec Tassos Boulmetis, sorti dans les salles d’Italie en 2005. Ou comme l’exposition « Polis : Nostalgia » (inaugurée le 5 avril 2011 dans l’île de Lesbos, après Athènes et Istanbul en décembre 2010) consacrée aux réfugiés helléniques qui durent, à plusieurs reprises, de 1923 à 1955, comme Boulmetis, quitter Istanbul, la Polis par excellence, l’antique Constantinople, capitale millénaire de l’empire byzantin.

Moins connue, en revanche, était jusqu’ici la nostalgie analogue des descendants turcs des innombrables Mehmed d’autrefois. En 2001, ils ont fondé l’ONG « Les « échangés » de Lausanne », dont les membres sont de plus en plus nombreux et qui organise, au printemps et en été, deux voyages par an en Grèce pour ceux qui veulent connaître la « terre des histoires » dont ils ont toujours entendu parler en famille, par leurs grands-pères ou pères. Des descendants comme Sefer Ghiuvens, le secrétaire général de l’association.

A la recherche de ses racines

« J’ai toujours su que mes parents étaient nés et avaient grandi à Egribuzak, un petit village dont ils avaient été chassés quand mon père avait 20 ans et ma mère 12, raconte Ghiuvens au quotidien athénien To Vima, pour les dix ans de la naissance de l’association. Ils sont morts avec le chagrin de ne pas l’avoir revu. Moi, je suis né en Turquie. Mais, dans mes pensées, Egribuzak restait un lieu mythique, que je n’ai réussi à visiter qu’en 1999. J’ai mis des mois à découvrir le toponyme grec et actuel de la terre de mes ancêtres. Finalement je l’ai trouvé : c’est Nea Apollonia, près de Salonique. Voilà pourquoi j’ai écrit un livre qui rassemble tous les vieux noms turcs et les noms grecs actuels des villages et des localités où vivaient les Turcs dans l’Hellade de jadis. Afin d’aider ceux qui veulent retrouver leurs origines à ne pas vivre la même odyssée que j’ai traversée. »

« L’objectif de notre association, poursuit Ghiuvens, est de montrer que les peuples grec et turc, qui ont vécu ensemble des siècles durant, ne sont pas ennemis, mais amis, et qu’ensemble nous pouvons faire en sorte que notre patrimoine culturel et multiethnique commun ne se perde pas. Mais attention : nous ne voulons rien avoir en commun avec la politique, nous gardons nos distances tant vis-à-vis du gouvernement d’Athènes que de celui d’Ankara. Notre identité est unique, elle plonge ses racines dans l’histoire. Visiter la Grèce avec l’aide des institutions officielles, comme les consulats ou les administrations locales, ne nous intéresse pas. Nous préférons rester autonomes et entrer en contact avec des Grecs qui ont vécu le même calvaire que le nôtre, « en sens inverse », ou réfugiés comme nous. »

Pour l’heure, l’on compte plus d’un millier d’ « échangés de Lausanne » qui, depuis la Turquie, sont parvenus à retrouver le lieu d’origine de leur famille. Beaucoup ont le grec comme langue maternelle, car c’était la langue parlée lorsqu’ils étaient enfants dans leur famille. L’idiome turc servait à aller à l’école, à s’intégrer dans un monde nouveau. Un monde qui, du moins au début, était hostile. Les nouveaux arrivants de Grèce n’étaient pas considérés comme Turcs, mais comme de la « graine de Grecs ». Et dans ce climat d’après-guerre, les autochtones ne voulaient même pas parler avec ces étrangers d’un genre particulier. Un peu comme ce qui est arrivé aux Grecs venus de Turquie, confinés dans de vastes banlieues aujourd’hui encore appelées « Nea Smirni » (La Nouvelle-Smyrne), pour ne citer que la plus importante, dans les environs d’Athènes.

« Les difficultés qu’ont connu les « échangés » furent sans nombre, raconte Umit Isler, président de l’association. Mes parents ont dû abandonner la région de Ptolemaida, au nord de la Grèce, où mon père était un cultivateur de céréales et un éleveur réputé, près du village de Galateia, par un train pour Salonique. Là, trois mois durant, ils ont attendu le bateau qui devait les emmener tout d’abord à Kallikrateia sur la mer de Marmara, puis à Sampsounta [l’actuelle Sampsun, Ndlr]. Ma grand-mère, en revanche, s’est retrouvée ailleurs et a revu sa fille, c’est à dire ma mère, après quinze longues années ! »

Un peu de terre

Mais pourquoi ce « tourisme de la nostalgie » fleurit-il ? Qu’espèrent trouver les pèlerins de la mémoire en arrivant dans les patries respectives de leurs ancêtres ? « Rien », a déclaré le commerçant Iker Nuri Baskin au quotidien australien des émigrés grecs Neos Kosmos, qui a consacré un reportage sur ce thème, via une correspondance à Edesse, au nord de la Grèce.

« Je veux seulement ramasser un peu de cette terre pour la déposer sur la tombe de mon grand-père. Je viens souvent en Grèce pour mon travail, je suis dans la production de tabac, j’ai aussi des amis grecs. Mais c’est la première fois que j’ai cherché le lieu d’origine de mon grand-père. Plus je m’approchais d’Edesse et des villages de la région d’Aridéa en autocar, plus j’étais bouleversé. A la fin, sur la place du village, quand j’ai demandé à un vieux Grec de 82 ans s’il avait entendu un jour parler de ma famille, il m’a répondu dans un turc parfait : « Non, je ne connais pas ton nom de famille. Mais mon père était originaire de Caesarea [l’actuelle Kayseri en Turquie, NdT]. A la maison, on parlait le turc, et puis j’ai appris le grec. » Lui aussi était un réfugié ! Eux aussi, comme nous, recherchent leur patrie perdue. »

Qui sait si les neveux de Mehmed, pleurant dans ce lointain 1923 d’abandonner la Crète, saluant le garçonnet grec de quatre ans qui fut le père de votre serviteur, n’ont pas eux aussi embarqué sur l’île en quête de la demeure ancestrale de leur grand-père ? Mon père n’a jamais oublié Mehmed. Et aujourd’hui que tous deux ne sont plus là, leur mémoire continue.

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Grecia/Grecia-Turchia-destini-incrociati-91940
Article publié le 27.04.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 06.2011.