lundi 20 juin 2011

Hatay : la région turque aux portes de la Syrie / Hatay : la regione turca alle porte della Siria

Rue d’Antioche, 2007
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Le Hatay : la région turque aux portes de la Syrie

par Fabrizio Polacco

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[En ces temps où de nombreux pays du monde arabe et la Syrie en particulier traversent une période tumultueuse – avec des perspectives d’avenir qui demeurent et demeureront probablement pour longtemps assez incertaines – il est intéressant de jeter un regard sur le Hatay, une région peu connue, qui pourtant constitue un « balcon » de la Turquie sur ses voisins agités du Moyen Orient.]

Les équilibres fragiles du Hatay

La république de Turquie comprend deux territoires qui n’appartiennent pas géographiquement à la péninsule anatolienne. L’un est la Thrace Orientale, appelée « Turquie européenne ». L’autre est le Hatay, une langue de terre qui longe au sud la Méditerranée, s’enfonçant dans le Moyen-Orient arabe ; elle est limitrophe sur deux côtés avec la Syrie et n’est distante que de 150 kilomètres des frontières territoriales du Liban.

La région contient deux des villes les plus célèbres de l’histoire : celle qui fut jadis la capitale de l’antique royaume hellénistique de Syrie, mais aussi le siège d’un patriarcat chrétien, Antioche (aujourd’hui Antakya), et l’important centre portuaire d’Iskenderun ou Alexandrette, fondé par Alexandre le Grand lors de son expédition contre la Perse, une des villes qui portent encore son nom (Iskender est le nom en turc d’Alexandre).

Du fait de sa situation, la région a toujours été considérée comme importante. Paul du Veou, historien français du siècle dernier, y voyait « la soudure entre le monde turc et le monde arabe ». Le regard attentif des Français n’est pas pour surprendre, car, jusqu’en 1938, cette région fit partie du « mandat » sur la Syrie et le Liban, confié à la France après la Première Guerre mondiale ; ce n’est qu’à partir de l’année suivante, qu’elle fut définitivement attribuée, après une période de contestations et de polémiques internes et internationales, à la Turquie de Kemal Atatürk.

La question se révéla controversée, car, de fait, du point de vue géographique, la zone est traversée par un fleuve en grande partie syrien, l’Oronte, lequel, avec un parcours assez insolite, provient de la vallée de la Bekaa au Liban et d’une imposante chaîne de montagnes, celle des Monts Amanos, lequel comprend les « Portes de la Syrie », un passage déjà connu sous ce nom par les anciens Grecs et Romains (les Pylae Syriae). Une fois franchie cette passe, quiconque arrive de la Méditerranée fait face à la plaine de l’Oronte et, tout en restant dans le territoire turc actuel, se trouve déjà dans la Syrie classique.

Je franchis moi aussi cette passe au début du printemps, avec la surprise de pouvoir soudain embrasser du regard, du nord au sud, une grande partie de la région ; et j’aperçus au loin Antioche, paraissant et disparaissant sous les rayons du soleil dans la brume du midi, adossée aux versants du Mont Silpios et s’étendant en aval autour du cours du célèbre fleuve.

Le même soir, parvenu dans cette ancienne capitale, je me lie d’amitié avec un jeune du lieu, grâce auquel j’entre subitement en contact avec une autre caractéristique fondamentale du Hatay. Emre – c’est son nom – m’apprend en effet qu’il est alévi, c’est à dire qu’il fait partie de la minorité religieuse la plus influente, présente aujourd’hui en Turquie, comptant au moins dix millions de fidèles. Certes non sunnites, mais pourtant semblables aux chiites, ces adeptes d’un culte qui ne reconnaît ni les mosquées, ni les cinq prières par jour, ni le pèlerinage à La Mecque, sont parfois considérés par le reste du monde musulman comme des « hérétiques », et ce n’est pas pour rien qu’ils ont dans leur grande majorité soutenu le virage laïc pris par Atatürk.

Une région composite

Néanmoins, au Hatay, les alévis ne sont pas les seuls à se différencier de la majorité. Du point de vue religieux, comme de celui ethnique et culturel, la région a toujours été assez composite. A l’époque de l’unification avec la Turquie, par exemple, outre les communautés majoritaires de musulmans sunnites et alévis, dans les villes, les villages et les campagnes se mêlaient inextricablement Arméniens, Grecs et Syriens, tant orthodoxes que catholiques, puis des protestants, des maronites, des chaldéens, des juifs et, bien sûr, des « latins » : autrement dit, nous. En marchant à travers les rues étroites et tortueuses de la vieille ville d’Antakya et celles, plus larges et orthogonales, d’Iskenderun, l’on se fait quasiment un jeu de découvrir les lieux de culte des diverses confessions encore épars parmi les habitations, dont beaucoup sont encore en bon état et utilisables. Ainsi, tandis que dans la petite localité de Belen, sur le passage qui conduit aux Portes de la Syrie, ce n’est que grâce à l’aide d’un habitant des lieux que je parviens aux arches en ruines et entourées de ronces d’une église arménienne, l’église arménienne d’Iskenderun, bien plus importante, est au contraire restaurée et active, tout comme l’église catholique, située non loin de là.

A l’époque de leur mandat en Syrie, les Français regardaient cependant d’un œil soupçonneux les présences chrétiennes liées au Saint-Siège, comme celle des carmélites, car ils s’inquiétaient du fait que les activités éducatives et missionnaires, conduites en italien, ne dissimulassent des objectifs de propagande tendant à s’assurer des sympathies envers notre pays, alors en compétition avec la France au Moyen-Orient et en Anatolie. Cette présence de longue date est encore perceptible dans ces régions et il m’est arrivé de parler dans notre langue avec des gens qui l’avaient apprise en fréquentant les écoles confessionnelles locales.

Récemment, l’assassinat du vicaire apostolique d’Anatolie à Iskenderun, Monseigneur Padovese, par son chauffeur turc, a été une sorte de coup de tonnerre dans un ciel serein, mais nous a rappelé, de façon tragique, une histoire qui, en dépit des nombreux changements qui se sont succédé, nous lie encore à ce recoin de la Méditerranée. Cependant, derrière ce geste insensé, il ne semble pas y avoir de motifs politiques ou religieux. Lors de mon séjour dans le Hatay, j’ai toujours respiré un climat de grande ouverture et tolérance, que ce soit dans mes rapports avec les diverses communautés locales que dans les comportements à l’égard des Occidentaux et des étrangers. Différentes minorités vivent ici depuis longtemps et l’on respire un certain air de liberté dans les manières et les attitudes de la population ; je dirai, par exemple, qu’il y a moins de femmes voilées à Iskenderun que dans le cœur « européen » d’Istanbul. Ce qui est dû, à mon avis, aussi au rôle de carrefour et d’échanges en tous genres que la région exerce depuis des millénaires. Contrairement au Liban voisin, où est présente une mosaïque ethnico-religieuse comparable à certains égards, l’on n’en est jamais arrivé ici à des guerres civiles et les habitants semblent même s’enorgueillir de ce caractère composite du Hatay.

L’autel de saint Pierre

Mon ami alévi décide de m’emmener visiter les églises protestantes, catholiques et orthodoxes d’Antioche, parmi lesquelles celle, très célèbre, que l’on dit avoir été fondée par saint Pierre au 1er siècle de notre ère. Nous arrivons quasiment à l’heure de la fermeture, mais, grâce aux paroles amènes de mon cicérone, les gardiens me laissent le temps de l’admirer. Le trône antique de pierre, derrière un autel qui semble être de facture moderne, fut placé là où probablement aussi le premier des Apôtres rassembla, lors d’une des plus anciennes « assemblées » [ekklesiai] de fidèles dans l’histoire, ceux qui désiraient écouter sa prédication. Du reste, Antioche est le lieu où, comme l’affirme un passage des Actes des Apôtres, les fidèles de Jésus prirent pour la première fois le nom de « chrétiens ».

Le rocher de Moïse et Hızır

Peut-être parce que je connais moins, mais encore plus intéressante que la première église du christianisme, j’ai eu l’occasion d’entrer dans un lieu de culte des alévis, un ziyaret, édifice blanc et circulaire surplombé d’une coupole qui s’élève sur la côte méridionale du Hatay, désormais en dehors du golfe d’Alexandrette. Ici, à Samandağ, non loin de l’embouchure de l’Oronte, les alévis viennent prier et accomplir les trois rondes rituelles autour de leur curieux édifice : ce dernier renferme un gros rocher naturel près duquel, selon la tradition, se seraient rencontrés deux prophètes, Moïse et Hızır. Une fois entrés dans la salle, constituée d’un large corridor circulaire entourant le monolithe, Emre appuie son front sur le socle et se recueille via ce qui ressemble plus à une méditation qu’une prière. Avec nous, une femme accompagnée de son enfant se recueille sur un tapis. Le culte alévi comporte des aspects presque mystiques, dérivés d’un substrat religieux asiatique antérieur à l’islam, non sans comporter des influences chamaniques, tout en assignant un rôle particulier au chant et aux danses. En sortant, nous reprenons la voiture et, suivis d’autres véhicules, nous accomplissons nous aussi les trois parcours rituels autour du sanctuaire.

Entre le dieu Apollon et les « stylites » : histoires et mémoires de l’Orient

Il est impressionnant de découvrir, sur une élévation bien visible depuis l’édifice « roulant » de Samandağ, les restes d’un autre temps, mais cette fois païen et classique, de style dorique. C’est là que se dressent les vestiges de la cité hellénistique de Seleucia Pieria, qui retrouva le rôle de capitale du royaume de Syrie avant la fondation, advenue en 300 avant notre ère, d’Antioche. Depuis son front de mer, où s’élevait l’antique port depuis lequel l’on pouvait ensuite remonter le fleuve jusqu’à Antioche, un long renfoncement dans la roche nous permet d’arriver jusqu’à une grandiose galerie creusée par les Romains, sur les parois de laquelle on lit encore les noms des empereurs Titus et Vespasien.

Du reste, toute la région résonne de souvenirs qui nous sont étonnamment chers. Je décide un jour de parcourir l’ultime section du fleuve Oronte, celle qui depuis Antioche, descend vers la côte la plus méridionale du Hatay. Je m’arrête le long d’une vallée luxuriante, parcourue d’une grand nombre de ruisseaux à l’eau limpide, qui se canalisent et se divisent parmi des bosquets, des escarpements rocheux, de petites terrasses naturelles. A mon arrivée, le ciel est gonflé de nuages (il a plu durant la première partie de la matinée), mais cela n’a pas découragé des groupes d’Antiochiens de venir ici se promener, puis discuter dans les incontournables salons de thé. Lorsque, deux heures après, depuis une terrasse panoramique, je vois finalement le soleil se frayer un chemin et toute cette vallée sourire de couleurs vertes devenues plus intenses, presque brillantes, c’est là que l’inscription dans ce lieu d’un des mythes les plus célèbres de notre culture me semble devenir plausible. Ce que les Turcs nomment Harbiye était jadis la « vallée de Daphné ». C’est là que la nymphe désirée en vain par Apollon, plutôt que de céder à ses désirs, préféra se transformer en laurier, scène admirablement sculptée par le Bernin. Des arènes de style olympique furent introduites dans cette vallée par les souverains hellénistiques et les rameaux de cette plante toujours verte, comme à Delphes en Grèce, y ont certainement ennobli les tempes des athlètes victorieux.

Le « fleuve rebelle » entre Syrie et Turquie

Heureusement, un précieux renseignement, de la part d’un vieux Turc, me confirme ce que j’avais appris en observant une petite carte géographique. Une route, assez incommode et pourtant toujours carrossable, suit de près toute la dernière section de l’Oronte, d’Harbiye jusqu’à son embouchure. Je m’y engage sans tarder, afin de pouvoir admirer de près ce fleuve étrange. Etrange, dis-je, car, depuis le Liban et sur quelques centaines de kilomètres, il se dirige, de façon tortueuse, toujours vers le nord, mais une fois dépassées les hauteurs d’Antioche, derrière les reliefs qui enserrent la ville, il opère une inversion à 180 degrés, traverse la ville en direction du sud et continue sur la plaine du Hatay, qu’il a lui-même créée au cours des millénaires grâce aux déchets de ses alluvions ; il se déverse enfin dans la mer en longeant de nouveau les frontières de la Syrie moderne. Par son irrégularité et ses bizarreries, l’Oronte a marqué les vicissitudes non seulement géologiques, mais aussi anthropiques de la région. Antioche, elle-même, surgit sur une île formée par son cours, qui n’existe plus maintenant, et fut ensuite détruite au 6ème siècle par un terrible tremblement de terre qui ferma pour quelque temps le débouché vers la mer de ses eaux, provoquant dans le Hatay la formation de lacs aujourd’hui asséchés, mais qui rendirent jadis la zone infestée par la malaria. De nos jours encore, dès le mois d’avril, à l’approche du soir, des nuées de moustiques, heureusement non mortels, prennent leur envol dans les zones basses de l’actuelle Antakya. Bref, si les Turcs l’ont nommé non plus Oronte, mais Asi Çai [Fleuve rebelle], ils ont sûrement leurs raisons.

La terre du dieu Baâl

Je traverse en voiture de petits villages qui vivent de l’agriculture, en suivant le lit du fleuve souvent encaissé parmi les rochers. Lorsque, par intermittences, ces derniers s’ouvrent, apparaît au sud un sommet triangulaire, rocailleux et imposant. C’est le Mont Casius [Djebel Akra, en arabe], celui qui, depuis l’Antiquité, marquait le début du territoire habité par les Phéniciens et que ces derniers considéraient comme la demeure de leur dieu Baâl. Haut d’environ 1800 mètres, il bénéficie d’une vue imprenable et se trouve à la frontière avec la Syrie. Les chroniques racontent que l’empereur Hadrien, cet esprit romantique, qui aimait l’Orient et les provinces de langue grecque, partit un soir, lors d’un de ses voyages, d’Antioche et vint ici voir surgir l’aube depuis son sommet. Or Baâl était le dieu des tempêtes et, en l’espèce, l’empereur eut la malchance de le constater de visu. Tandis qu’il faisait célébrer un sacrifice en l’honneur des dieux, un éclair frappa l’autel sur le sommet de la montagne et abattit d’un seul coup l’animal et le prêtre qui l’immolait.

La colonne de l’ermite

Je suis seul, l’après-midi s’achève, le ciel est en partie couvert et ce n’est vraiment pas le moment de répéter l’excursion d’Hadrien. Mais j’ai encore le temps d’accomplir une ascension plus aisée, celle qui mène au monastère voisin des Stylites. Ces ascètes de la première époque byzantine étaient célèbres pour leur choix singulier d’existence : passer leur vie en ermites sur le sommet d’une colonne. Cela semble incroyable, mais saint Siméon le Jeune, suivant l’exemple d’un de ses oncles homonymes, vécut quelque quarante ans sans pratiquement ne jamais descendre d’une colonne ou, plus précisément, du soubassement supérieur de son chapiteau en pierre. C’est là qu’il demeurait, dormait, mangeait (très peu, car jeûnant constamment) et où, bien sûr, il priait. Comment s’étonner si, autour de ce phénomène humain, fut ensuite bâti un monastère doté de trois églises et bondé de pèlerins qui, pour se rapprocher de lui et écouter son message exalté, firent aussi construire une échelle en pierre ?

Hortum, la trombe des mers

Le long de la petite route qui remonte de la vallée jusqu’à presque 500 mètres de hauteur, parmi des panoramas toujours plus majestueux, j’observe à regret que l’on érige d’autres colonnes, beaucoup plus hautes que celle de Siméon, mais avec des buts bien différents. Ce sont celles des éoliennes qui frôlent les cent mètres de hauteur et dont les pales métalliques, rangés aux alentours en attente d’être montées, emplissent le pont d’un camion de leur longueur extravagante. Le monastère byzantin, sur le sommet d’une montagne, est silencieux et battu par un vent fort. Je gravis ses murailles en ruines pour admirer Antioche, plus au nord, et la Méditerranée au sud, là où finit par se déverser le changeant Oronte. Tandis qu’au-dessus de moi le ciel est nuageux, quasi de plomb, la mer ressemble à un miroir embrasé par le soleil déclinant. Le vent marqué s’intensifie parfois en rafales, disparaît, puis à nouveau ramène ces nuages très rapides. Je m’apprête à profiter de ces rares instants ensoleillés pour prendre en photo toute cette magnificence. La solitude mystique du monastère est soudain rompue par les voix de trois jeunes Turcs, deux filles et un garçon. Le jeune homme semble ému et, sans me connaître, s’adresse à moi en me demandant de voir quelque chose en direction de la mer, mais il emploie un mot turc que je ne connais pas encore, hortum (1). Je me penche et, à quelques centaines de mètres du rivage, là où le soleil repousse telle une lame incandescente la couche de nuages, je vois avec effroi une trombe marine qui s’élève à la verticale entre les eaux et le ciel. Infiniment plus élevée et puissante que les pales des éoliennes modernes que de l’antique pilastre de l’ascète, elle manifeste la supériorité de la nature sur tout le reste : elle surgit face à moi juste au terme de mon voyage dans le Hatay et devient la prodigieuse métaphore de cette terre frontalière, où les courants et les vents, les fleuves et les gens, les civilisations et les dieux paraissent s’envelopper, se fondre et s’affronter, tourbillonnant sans cesse entre eux sur la roue des millénaires.

NdT

1. Hortum : trompe d’éléphant, tuyau, trombe.

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Hatay-la-regione-turca-alle-porte-della-Siria-93483
Article publié le 24.05.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 06.2011.