jeudi 2 juin 2011

Joyce Van Dyke - Deported : A Dream Play / Déportés : songe dramatique

Joyce Van Dyke
© www.bu.edu


Une nouvelle pièce de Van Dyke éclaire d’un jour nouveau le génocide arménien

par Daphne Abeel

The Armenian Mirror-Spectator, 28.05.2011


BOSTON – Un tiers environ de l’assistance – quelque 80 personnes – venue assister à la lecture mise en scène de Deported : A Dream Play [Déportés : songe dramatique], de Joyce Van Dyke, était arménienne. Ce qui peut être considéré comme une bonne chose par la communauté arménienne; autrement dit, le message véhiculé sur le génocide atteint ceux qui ne savent pas encore. Cette pièce, la toute dernière œuvre de Van Dyke, bénéficiait d’une présentation des plus dépouillée, le samedi 28 mai [2011], dans un local de répétition au Pavillon Stan Calderwood, rue Tremont, à Boston, avec le soutien du Boston Center for the Arts et du Publick Theatre de Boston. Mis en scène par Judy Braha, il sera pleinement produit l’année prochaine au Modern Theater, situé lui aussi à Boston, et ce du 15 mars au 8 avril [2012].

Sept acteurs, sobrement vêtus de noir et lisant des scripts, ont joué 22 parties. Ce samedi soir, la présentation était dépourvue de plusieurs éléments accessoires – musique, danse, vidéo – qui feront partie de la production à part entière, prévue l’an prochain. L’absence de ces éléments était compensée par la lecture des indications scéniques due à Ali Kerestly.

Même si, bien sûr, Van Dyke contrôle et détermine la forme et le contenu définitif de la pièce, Deported reste une œuvre en gestation, produit en grande partie d’une collaboration. L’histoire s’intéresse aux souvenirs du génocide arménien de deux femmes – Victoria, jouée par Bobbie Steinbach, et son amie, Varter, interprétée par Paula Langton.

Le personnage de Victoria s’inspire de la grand-mère de Van Dyke, alors que Varter est basée sur une autre personne réelle – la mère de Hagop Martin Deranian, de Worcester, lequel a apporté sa contribution personnelle à l’histoire des Arméniens d’Amérique dans son ouvrage, Worcester Is America : The Story of the Worcester Armenians : the early years (1). Dans la vie réelle, la grand-mère de Deranian et la mère de Van Dyke sont des amies très liées.

Les recherches de Deranian sur la vie de sa mère contribuent pour une part importante à la pièce, tandis que Van Dyke lui apporte une aide substantielle. La pièce a aussi connu un processus de révisions et de changements, suite aux ateliers conduits avec les comédiens et le metteur en scène. D’autres modifications interviendront, précise Van Dyke, avant que la pièce ne soit produite au Modern Theater, l’an prochain.

La particularité du traitement du génocide par Van Dyke est la multiplicité des points de vue qu’elle développe durant le déroulement de la pièce, laquelle s’étale sur plusieurs décennies. Victoria, qui a vécu le génocide, perdu ses enfants et son mari, et qui est déportée en Syrie, reste au centre de l’œuvre, de 1915 à aujourd’hui. Mais les personnages turcs jouent aussi un rôle, notamment Zulal, une Turque, qui propose de sauver l’enfant de Victoria, et le sergent turc d’Ourfa, lequel protège Varter.

Van Dyke introduit aussi la question de savoir comment le génocide est traité différemment de la Shoah à travers la présentation d’un jeune journaliste juif, qui vient interviewer Victoria, devenue âgée.

Van Dyke aborde aussi des thèmes féministes, en particulier à travers la description du mariage de Victoria avec Harry, un misogyne bourru, qui préfère voir sa femme « silencieuse et obéissante », à rebours de la franchise et de l’assurance de cette dernière.

Les dernières scènes de la pièce se situent en Californie, car Victoria, qui porte la pièce, parvient à émigrer de Syrie et à se remarier, avec Harry, lequel est arrivé aux Etats-Unis avant le génocide.

Lorsque, finalement, il est question de réconciliation et que les membres d’une génération plus jeune, tant Arméniens que Turcs, semblent impatients et disposés à opérer enfin un rapprochement entre deux histoires terribles (un jeune Turc relève joyeusement : « Mon dentiste est arménien ! »), Victoria déclare catégoriquement : « Vous n’allez pas dire « réconcilier » ! Vous n’allez pas dire « pardon » ! Quelle réconciliation ? »

Le point de vue de Victoria doit être entendu avec la plus grande gravité, car, pour elle, il est impossible de faire table rase du passé. Le préjudice et l’horreur ont été trop grands. Ses sentiments restent ce qu’ils sont, même si la pièce s’achève sur une note d’espoir : « Notre œuvre commence », tels sont les mots de la fin, tandis que les indications scéniques précisent qu’une pluie de pétales de roses s’abat alors sur la scène.

Impossible de rendre compte en totalité de cette pièce. En premier lieu, elle ne comportait aucun support ; les comédiens lisaient simplement leurs textes, tandis que figuraient certains éléments visuels destinés à jouer un rôle important dans la production finale, tel qu’un rideau rouge, orné de perles. Ces supports et ces vidéos contribueront à une approche complexe, aux multiples facettes, de l’expérience arménienne du génocide.

Le public déjà familier de l’œuvre de Van Dyke, A Girl’s War et The Oil Thief (2), est maintenant désireux de voir cette production, à laquelle il conviera amis arméniens et non Arméniens.

Van Dyke travaille maintenant sur une nouvelle pièce qui, précise-t-elle, n’a rien à voir avec les thèmes arméniens.

Boursière Huntington Playwright, Joyce Van Dyke est lauréate du Prix 2009 Elliott Norton pour un autre scénario marquant, après avoir été pensionnaire au MacDowell Colony (Peterborough, New Hampshire). Sa réputation montante lui assurera l’audience grandissante qu’elle mérite.

NdT

1. Hagop Martin Deranian, Worcester Is America : The Story of the Worcester Armenians : The Early Years, Bennate Publishing, 1998, 222 p. – ASIN: B0006QY36U
2. Joyce Van Dyke, A Girl’s War, in Nishan Parlakian et S. Peter Cowe, éd., Contemporary Armenian American Drama : An Anthology, Columbia University Press, 2004, 608 p. – ISBN-13 : 978-0231133746. Histoire d’amour arméno-azérie produite pour la première fois au Playwrights’ Theatre de Boston en 2001 - http://www.goldenthread.org/0809/artists_agw.html
Joyce Van Dyke, The Oil Thief, présentée en nov. 2008 au Playwrights’ Theatre de Boston - http://www.onstageboston.com/Articles/2008/10/October/oilthief.html

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/280510.pdf
Traduction : © Georges Festa – 06.2011