lundi 6 juin 2011

La Taverne Münchausen / Munchausen Tavern

© ADEL KEIL


La Taverne Münchausen

Joutes verbieuses et improvisades

Compagnie des Femmes à barbe

La Java, Paris, 06.06.11


C’est la frivolité qui par son vol rapide
Au centre des vertus incessamment nous guide.
Ah ! combien l’on sent mieux leur sublime valeur,
Lorsqu’on a vécu quelque temps dans l’erreur !
La diversité seule est l’âme de la vie,
Laquelle disparaît, tout bientôt nous ennuie,
Et l’uniformité nous ramène au tombeau
Dont elle est et l’image et l’horrible tableau.

Marquis de Sade, Le Capricieux, acte IV, scène 5



L’on sait la fortune au siècle des Lumières de ces joutes subtiles, brillantes, sinon assassines, qu’illustrent alors comédies de mœurs, vaudevilles et vogue du persiflage (1). En ces temps d’amours ancillaires, frappées d’interdit, et de fausses certitudes, maquillées de rigorisme, il convenait de recouvrer ce fil d’Ariane oublié, composé de hasard et d’intuitions, conjugaison de lapsus et de morceaux de bravoure : l’art de l’improvisation. Doublé d’un cabaret casanovien, sinon fellinien, où Barry Lyndon le disputerait à Alfred Jarry.

Un certain Donatien Alphonse François eut été ravi de ce théâtre de poche, irrévérencieux à souhait, où ferraillent, comme dans une partie de pharaon ou autour d'un tonneau inédit de Mesmer, jouteurs et jouteuses à la fois entraînants et égarés, salaces et minaudeurs, ironiques ou volontiers péremptoires. Où les grincements du langage épousent les méandres d’une logique devenue folle.

Du saltimbanque le plus célèbre du carnaval de Venise, dont il s’agit de retrouver l’identité, à un improbable cul-de-jatte qu’une baronne remplacera en foire de Saint-Germain, à l’ingurgitation nocturne de huit livres de bananes, ou à la découverte de quelque événement mystérieux réputé avoir bouleversé le Tout-Paris en 1763 : tels sont quelques-uns des défis auxquels se livrent le ci-devant marquis Stanislas de la Hulotte – alias Stanislas Hilairet, léger, courtisan, mais aussi sarcastique et railleur -, telle comtesse Olympe Pachassé de Montalenvert – Miren Pradier, séduisante de drôlerie, ne le cédant jamais aux impasses -, tel comte Jean Chrysostome de Méreyeux – Yann de Monterno, qu’attisent les précipices et les masques d’une autre Histoire de Juliette -, ou telle autre baronne Rogère de la Ferronie – alias Jeanne Ferron, composé hilarant de personnages rétiviens ou marivaudiens, à la truculence communicative.

Et si « tous les culs-de-jatte convergent », si « le bananier avait donné », si Dieppe et son goéland nous dévoilent des amours aux limites de l’absurde, alors il convient d’inscrire ces songes drolatiques dans la veine polémique de Ridicule ou, plus sûrement encore, du baroque Marquis (2). Car si l’on peut initier le sieur Jean-Jacques Rousseau au rugby, précisons, notre soule anglicisée pour l’occasion, où un barbet et un fagotin viennent perturber la tranquille assurance du discours ; si, revenu de la cour de l’empereur de Chine, l’on en vient à inspirer un menuet à Lully – inénarrable fiction d’un marquis aux rizières, plaidée par notre marquis de la Hulotte reprenant les tics d’un certain Alain Decaux - ; si, de même, l’on découvre en l’an de grâce 1768 que la favorite du roi de France est … un favori – alors « il pleut à Versailles » devant « le Du Barry » ; ou si l’on se prend encore à imaginer ce que se disent deux savants – et non des savons ! - du 20e siècle en pleine Révolution française, tentant de revenir à leur époque, et qui se trouvent être les susdits Pasteur et Einstein – baroud d’honneur de notre baronne, aux confins de l’hypnose face à ses détracteurs ; si, enfin, les causes de la Révolution de 1789 nous sont révélées depuis un lit, où paresse notre même baronne et où un certain Danton se rendra en vinaigrette consulter pour miction : autant d’éléments cocasses, picaresques, endiablés, qui s’enchaînent et s’entrechoquent, nous dérobent à la grammaire politique et morale, vers des confins qui tiennent autant à la farce qu’à la gravité, mélange de rires et de grimaces, d’où l’on sort comme d’une maxime du grand Siècle ou d’une pétarade de carnaval.

A rebours du syndrome que l’on sait, cette Taverne de Münchausen nous restitue l’enfance première, ses surprises et sa faculté d’invention, sa part de vérité et sa prescience non moins singulière. Café-philo, café littéraire ? Plus simplement, café d’improvisades : pari tenu.

© Georges Festa – 06.2011

Notes

1. Citons la thèse novatrice d’Elisabeth Bourguinat, Le persiflage dans la littérature française du 18e siècle (1735-1810), Université Aix-Marseille I, 1995
2. Roland Topor et Henri Xhonneux, Marquis, 1988, film, 83 mn.
Patrice Leconte, Ridicule, 1996, film, 102 mn.


Son Eminence, maître de cérémonies : Gwen Aduh
Marquis Stanislas de la Hulotte : Stanislas Hilairet
Comtesse Olympe Pachassé de Montalenvert : Miren Pradier
Comte Jean Chrysostome de Méreyeux : Yann de Monterno
Baronne Rogère de la Ferronie : Jeanne Ferron
Francine, la bonne : Aurélie de Cazanove

site de la Compagnie : www.femmesabarbe.com
blog : http://femmesabarbe.blogspot.com