samedi 25 juin 2011

Les mémoriaux du génocide : symbolisme, usage rituel et signification / Genocide Memorials : Symbolism, Ritual Use, and Meaning

Mémorial du Génocide arménien, Montebello, Californie (Etats-Unis) © en.wikipedia.org– Khatchkar-Mémorial, Parlement des Nouvelles Galles du Sud, Sydney (Australie) © www.armenian-genocide.org – Eglise-Mémorial de Deir-es-Zor (Syrie) © en.wikipedia.org – Mémorial du génocide arménien, Bikfaya (Liban) © en.wikipedia.org – Mémorial du Génocide arménien, Erevan (Arménie)


Les mémoriaux du génocide : symbolisme, usage rituel et signification

par Jean Murachanian

www.criticsforum.org


Cette année [2011], le 24 avril tombe un dimanche de Pâques, une coïncidence significative sur le plan symbolique, à la fois tragique et emplie d’espérance. Naturellement, cette confluence présente aussi des difficultés d’organisation pour de nombreux membres de la communauté arménienne. En raison de cet état de fait, le programme de commémoration au Mémorial du Génocide de Montebello, en Californie, par exemple, aura lieu la veille, le 23 avril.

Or ce genre de conflits, en apparence anodins, nous donne aussi l’occasion d’aborder leur signification symbolique. Comme l’a rappelé Monseigneur Anouchavan Zhamkotchian, doyen à la Faculté de Théologie de l’Université d’Etat d’Erevan, concernant cette convergence de jours sacrés, tout en encourageant la reconnaissance de cette double signification du 24 avril 2011 : « Nous devons tout d’abord rendre hommage à la mémoire des victimes innocentes du génocide, puis prier pour la Résurrection. Il y a comme un symbole dans cette coïncidence. Et l’existence du peuple arménien symbolise la Résurrection même. Nous avons prouvé qu’un peuple peut revivre après un massacre et même devenir plus fort. »

La convergence de ces deux commémorations soumet plusieurs questions, en particulier au regard des expressions de l’identité arménienne. La commémoration du génocide acquiert-elle davantage de sens par l’entremise d’un monument ? La participation à une manifestation commémorative a-t-elle plus à voir avec l’affirmation de l’identité arménienne, compte tenu en particulier de son caractère précaire en diaspora, ou bien avec la demande de reconnaissance de la part de l’Etat turc ? De quelle manière la signification de la commémoration évolue-t-elle, si tant est, à travers les différents monuments dans la diaspora et dans la mère-patrie ? Pour tenter de répondre à ces questions, je prendrai en compte l’histoire et la signification de cinq mémoriaux clé du génocide dans différentes régions du monde (1). Ce qui suit est une étude préliminaire de ces mémoriaux du génocide, choisis en fonction de leur importance et de leur innovation visuelle, avec un centrage sur le symbolisme architectural, l’usage rituel, l’emplacement et les inscriptions.

Avant d’évoquer certains mémoriaux, j’aimerais tout d’abord prendre en compte leur histoire. Il importe de savoir, en particulier, que ces monuments publics furent érigés après le 50ème anniversaire du génocide. Avant 1965, la commémoration du génocide avait lieu au sein de la communauté arménienne. Dans l’entre-deux-guerres, les survivants dispersés se préoccupèrent de construire une nouvelle vie pour eux-mêmes au lendemain du traumatisme. Hésitant à attirer une attention négative dans leurs nouveaux pays d’accueil et manquant de perspicacité politique, ils honoraient en privé leurs morts lors de cérémonies austères. Après la Seconde Guerre mondiale, le génocide arménien devint le « génocide oublié », du fait du déni persistant de la Turquie et de l’ampleur atroce de la Shoah.

Ce n’est qu’en 1965, durant une période de manifestations politiques de la part de groupes de militants des droits civiques et de féministes, que les Arméniens commencèrent à s’affirmer. A cette époque, les Arméniens s’étaient suffisamment établis dans leurs nouveaux pays de résidence et avaient pris conscience qu’une reconnaissance était essentielle pour l’histoire, l’identité et le salut des Arméniens. Leurs efforts connurent une vigueur nouvelle à partir des années 1980, grâce à l’engagement de la deuxième et troisième générations, lesquelles, du fait de leur décalage par rapport au génocide et de leur connaissance aiguë des processus politiques, étaient capables de faire avancer cette cause. Il existe maintenant des centaines de mémoriaux du génocide à travers le monde, dont beaucoup sur des espaces publics avec des inscriptions déclarant une reconnaissance gouvernementale à des niveaux divers.

A Montebello, en Californie, un grand mémorial, élancé et abstrait, fut inauguré le 24 avril 1965 dans un parc public. Le monument ressemble à la couronne ascendante que l’on trouve dans l’architecture des églises arméniennes. Si la simplicité et le modernisme du dessin conviennent à la métropole telle que Los Angeles, il témoigne aussi des restrictions visant des références religieuses, au sens littéral, dans des sites publics.

L’emplacement du site renvoie aussi à sa fondation. Même si la plupart des Arméniens de Los Angeles vivent maintenant à Glendale, Hollywood ou dans la vallée de San Fernando, entre la fin des années 1950 et le début des années 1970 la ville de Montebello fut le centre nerveux de la vie citoyenne et culturelle des Arméniens. Aujourd’hui, chaque 24 avril, les Arméniens de tout Los Angeles se rendent au monument. Beaucoup, au sein de la communauté, l’incluent dans une liste de sites qu’ils visitent chaque année, comme le consulat de Turquie, Little Armenia, le Centre Administratif de Glendale, ainsi que les églises et écoles arméniennes. Ces diverses activités, parmi lesquelles des cérémonies commémoratives, des discours, des défilés et des rassemblements, attirent aussi souvent des membres du Congrès et d’autres importantes personnalités politiques.

La reconnaissance de la part de l’Etat turc et du gouvernement des Etats-Unis sont des objectifs clé. Comme me l’ont précisé des visiteurs du site, lors d’entretiens, le monument sert de lieu important de regroupement pour les Arméniens, tout en rappelant avec force au reste du monde les événements du 24 avril. La fonction commémorative du monument est clairement représentée dans l’inscription, où il est écrit : « Ce monument, érigé par des Américains d’origine arménienne, est dédié aux 1 500 000 victimes arméniennes du génocide perpétré par le gouvernement de Turquie en 1915-1921, et aux hommes de tous les nations qui furent victimes de crimes contre l’humanité. » A l’instar d’autres monuments du génocide celui-ci amplifie sa fonction commémorative en identifiant les perpétrateurs de cet acte, comme préalable à une reconnaissance. La preuve de son efficacité est palpable. Le 1er avril de cette année [2011], l’Etat de Californie a érigé un panneau de signalisation sur l’autoroute n° 60, orientant les voyageurs vers le « monument aux martyrs du génocide arménien », où, pour la première fois, les mots « génocide arménien » ont été utilisés dans un espace public aux Etats-Unis.

Autre monument figurant dans un espace public, mais érigé beaucoup plus récemment, le khatchkar mémorial de Sydney, en Australie, inauguré le 5 mars 1999. Il est situé dans un espace floral au neuvième étage du Parlement des Nouvelles Galles du Sud (NSW). Ce khatchkar rouge, aux ciselures recherchées, s’élève sur un grès de Sydney, au-dessus d’une plaque en laiton qui contient le texte intégral de la motion commémorative du génocide arménien, votée à l’unanimité au Parlement des Nouvelles Galles du Sud, le 17 avril 1997. L’érection de ce mémorial, ainsi que son inscription, témoignent de la reconnaissance par le gouvernement australien du génocide. Comme l’a déclaré John Watkins, membre de ce Parlement, « le mémorial constituera une affirmation publique, auprès de tous ceux qui se rendent au Parlement, de la réalité du génocide et de l’importance qu’attache le Parlement des Nouvelles Galles du Sud à sa commémoration. »

Dans les mémoriaux du génocide, les khatchkars (anciennes pierres-croix arméniennes) agissent comme des symboles à plusieurs niveaux : comme pierres tombales, ou marqueurs de mort et de mémoire ; comme expressions de la permanence et du caractère unique de la culture arménienne ; et comme signifiants de la foi chrétienne inébranlable du peuple arménien. Ils symbolisent aussi à juste titre la renaissance (à travers la résurrection du Christ) et la victoire (du christianisme sur le paganisme et, comme le relève Monseigneur Zhamkotchian, la survie du peuple arménien). En tant que mémoriaux, ils ne marquent pas de fait l’emplacement réel de la sépulture, mais créent plutôt de nouveaux sites voués au deuil et au souvenir.

Seule exception, la complexe église mémorial située à Deir-es-Zor, en Syrie, dont la signification réside dans son identité en tant que point final des marches de déportation. Le désert environnant y fait office d’immense cimetière, renfermant des charniers. Le site fut consacré le 5 mai 1991, avec le soutien de l’Eglise Apostolique Arménienne de Syrie et le Saint-Siège de Cilicie.

Ce complexe consiste en une cour, une chapelle, ainsi qu’un mémorial funéraire et un musée souterrains. La cour contient plusieurs khatchkars et une flamme éternelle. Le point central de la chapelle est un tombeau souterrain se composant d’une colonne centrale en marbre, autour de laquelle ont été disposés les restes de victimes du génocide. L’espace restant est un musée du génocide, apportant une importante composante éducative.

La coïncidence de traditions séculières et religieuses se prolonge en ces lieux. Le 24 avril 2005, 90ème anniversaire du génocide, le Catholicos de Cilicie, Sa Sainteté Aram Ier, fit l’éloge de la volonté de survivre du peuple arménien, tout en situant l’importance du mémorial dans son contexte et dans ces mêmes termes : « La chapelle de Deir-es-Zor a une signification différente par rapport à toutes les autres églises dans le monde ; elle est un refuge pour nos victimes […] Nos martyrs ont marché à travers ce désert. Ils sont morts, mais nous ont donné la vie grâce à leur foi et à leur sacrifice. » Le site se visite en complément du pèlerinage vers une autre église mémorial à Margadeh, en Syrie, située à une heure environ de cet endroit. La signification de Deir-es-Zor en fait un important lieu de pèlerinage pour les Arméniens à travers le monde.

Un monument figuratif saisissant fut consacré le 24 avril 1965 sur un terrain ecclésiastique, à Bikfaya, au Liban. Ce mémorial fut parrainé par la communauté arménienne libanaise et l’Eglise Apostolique Arménienne du Liban. Il est situé sur une petite hauteur à l’intérieur du monastère arménien du Catholicossat de Cilicie à Bikfaya, au sein de l’espace protégé de l’Eglise, sur un emplacement qui invite aux rassemblements publics. Des actions de commémoration alternent tous les deux ans avec une chapelle monument à Antélias, au Liban.

Le mémorial de Bikfaya est en bronze, représentant une figure féminine abstraite. Agenouillée, les bras et la partie supérieure du corps tendue vers le ciel. Son attitude est à la fois humble et énergique. Sa position suggère celle d’une femme en prière, implorant le Tout-puissant, autre allusion à la foi chrétienne du peuple arménien qu’elle est censée représenter. Ses jambes robustes et massives sont fermement arrimées à la terre, signifiant l’importance du territoire pour la permanence de son peuple et suggérant qu’elle ne cèdera pas aisément le lieu.

L’inscription (traduite de l’arménien et de l’arabe) précise : « Ce monument, qui commémore le 50ème anniversaire du génocide arménien, a été érigé avec le concours de toute la communauté arménienne du Liban, afin de célébrer la renaissance de la nation arménienne et d’exprimer notre gratitude envers notre pays, le Liban. » Tout en reconnaissant le génocide, la dédicace célèbre aussi la résurrection du peuple arménien et sa gratitude envers son pays d’adoption, un trait caractéristique des mémoriaux d’après-1965.

Un important monument de la mère patrie se situe à Erevan, la capitale, dans l’Arménie actuelle. Le mémorial fut dédié le 24 avril 1968. L’élan qui présida à son érection fut une manifestation qui eut lieu le 24 avril 1965, lorsque des milliers d’Arméniens marchèrent sur Erevan. Peu de temps après, les autorités soviétiques accordèrent à leurs camarades le droit de bâtir un monument commémoratif. Le caractère abstrait du mémorial témoigne des restrictions soviétiques à cette époque, concernant en particulier les références religieuses, et plus austère encore que d’autres sites comparables, où qu’ils soient.

Le mémorial se situe dans un parc au sommet d’une hauteur à Tsitsernakaberd, juste en dehors du centre d’Erevan. Chaque 24 avril, des milliers d’Arméniens rendent hommage lors d’une cérémonie de pèlerinage, qui renforce la fonction commémorative du monument en la réactivant. Les visiteurs doivent symboliquement revivre les marches de déportation en gravissant une longue et sinueuse colline, avant d’arriver au complexe du mémorial. Une fois arrivés, ils rencontrent un mur de basalte, de cent mètres de longueur sur trois de hauteur, tout autour la plate-forme du site recense les noms des villes et villages où eurent lieu les massacres. En 1995, le gouvernement arménien de l’après-libération érigea un musée près du site. Ce musée renferme des restes de victimes de Deir-es-Zor, des photographies du génocide dues au militaire journaliste allemand Armen T. Wegner, et divers documents. Près du musée, des hommes d’Etat étrangers ont planté des arbres en souvenir du génocide.

Le site comprend une stèle de granit, haute de 44 mètres, qui symbolise à nouveau la survie et la renaissance spirituelle du peuple arménien. Elle se compose de deux sections séparée par une fissure, représentant l’unité des Arméniens dans la diaspora avec ceux de l’Arménie contemporaine. Le point central du monument consiste en douze dalles de basalte inclinées vers l’avant, qui entourent une flamme éternelle symbolisant les victimes du génocide. Ces blocs massifs de pierre rappellent les traditionnels khatchkars arméniens et représentent les douze provinces perdues qui se trouvent actuellement en Turquie. Chaque 24 avril, une cérémonie est célébrée par le clergé autour de la flamme éternelle, entourée de rangées de fleurs qu’apportent les nombreux pèlerins, disposées en cercle autour de la flamme.

La cérémonie religieuse célébrée au mémorial du génocide de Tsitsernakaberd nous ramène à notre point de départ, la coïncidence cette année d’une commémoration profane et d’une fête religieuse le 24 avril. Comme le suggère l’examen des divers mémoriaux, identité arménienne et foi chrétienne sont inextricablement liées. Les mémoriaux renvoient au lien symbolique puissant qui les réunit. L’on a souvent défendu la thèse, par exemple, selon laquelle le peuple arménien aurait depuis longtemps été assimilé sans sa foi chrétienne, qui interdit les unions avec des non chrétiens. Plus important encore, peut-être, la commémoration conjointe de Pâques et du 24 avril amène chacune une part de l’autre, suggérant à la fois comment l’histoire peut comporter une signification quasi religieuse, tandis qu’une foi rassembleuse peut apporter un élan de survie et de renouveau.

Comme nous l’avons vu au travers de ces quelques exemples, les mémoriaux du génocide servent de véhicules pour l’expression de ce genre de connexions, tout en remplissant plusieurs fonctions : commémoration des victimes ; affirmation de l’identité arménienne ; déclaration de la foi chrétienne ; unification du peuple arménien ; gratitude envers les pays d’adoption ; identification des perpétrateurs ; célébration d’une renaissance ; et enfin, enseignement et reconnaissance. Ces récentes années, alors que le génocide arménien risquait de plus en plus de devenir à nouveau le « génocide oublié », l’accent a été mis sur le rôle des mémoriaux du génocide en ce qu’ils assurent une reconnaissance et font connaître les atrocités du génocide et les dangers de l’intolérance. Il apparaît aussi de plus en plus qu’assurer une reconnaissance dépend du combat visant à forger une identité arménienne, tout en plaidant pour sa préservation. Affaires complexes, tant il est vrai que, conséquence du combat pour la reconnaissance, une grande part de notre identité est maintenant liée à cette catastrophe. Comme l’ont noté plusieurs spécialistes du traumatisme, la reconnaissance est une composante nécessaire de la guérison, offrant la possibilité qu’à bien des égards, la communauté arménienne puisse panser ses blessures et surmonter son passé tragique. Or, si nous prenons au sérieux la signification des monuments, la coïncidence du profane et du sacré qu’ils proposent nous livre aussi un message d’espoir : Krisdos hayal i merelots ! Orhnyal e haroutioun’ Krisdosi ! [Christ est ressuscité d’entre les morts ! Bénie soit la résurrection du Christ !]. Et si, comme le relève Monseigneur Zhamkotchian, « l’existence du peuple arménien symbolise la Résurrection en tant que telle », alors nous pouvons être certains que le combat pour la reconnaissance portera ses fruits.

Note

1. Je précise que, si je n'ai personnellement visité que deux des sites considérés, Montebello et le complexe mémorial de Tsitsernakaberd d'Erevan, en Arménie, j'ai aussi tiré parti des recherches menées par l'Institut National Arménien, qui a étudié 135 mémoriaux dans vingt-cinq pays, ainsi que la superbe imagerie visuelle due au photographe Hraïr "Hawk" Khatcherian, dont certaines sont reproduites dans mon article. J'aimerais aussi remercier Sarkis Balmanoukian, architecte de l'église mémorial à Deir-es-Zor, en Syrie, pour m'avoir accordé un entretien en 2005.

[Jean Murachanian est professeure associée d’histoire de l’art à l’Université de Nouvelle-Angleterre (Armidale, Nouvelles Galles du Sud, Australie). Elle est docteur en histoire de l’art de l’UCLA (Université de Californie, Los Angeles).]


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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1303850672.pdf
Article publié en avril 2011.
Traduction : © Georges Festa – 06.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.