vendredi 10 juin 2011

Rétéos Berbérian - Vahan Dérian

Vahan Dérian (1885-1920)
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A. M. Tevoyan, Rétéos Berbérian, Erevan, 1989
Hrant Tamrazian, Vahan Dérian, Erevan, 1985

par Eddie Arnavoudian



I.

Rétéos Berbérian – « le Jean-Jacques Rousseau arménien »


Rétéos Berbérian (1848-1907) est un autre intellectuel et homme de lettres de premier plan, issu de la renaissance arménienne au 19ème siècle, dont l’héritage instructif est rapidement submergé parmi la surabondance globale du gaspillage culturel moderne. Cette biographie, parue en 1989 (Erevan, 292 p.) et due à A. M. Tévoyan, contribue à nous le restituer. Natif d’Istanbul, Berbérian reçut en don un talent et une énergie phénoménale. Qu’il consacra totalement à l’éducation des enfants arméniens dans l’empire ottoman. Afin de leur assurer le meilleur, d’après les critères internationaux accessibles les plus élevés, il créa sa propre école en 1876, le célèbre et très prisé Collège Berbérian, sis à Istanbul, qu’il dirigea jusqu’à sa mort en 1907.

L’ascendant de Berbérian auprès de ses contemporains était exceptionnel. Gabriel Ménévichian, père mékhitariste à Vienne, voyait en lui le « Jean-Jacques Rousseau arménien » et le « constitutionnaliste de l’enseignement arménien moderne ». Krikor Zohrab reconnaît la qualité démocratique et populaire de son œuvre, notant qu’« à lui seul, cet homme, à l’aide de ses maigres ressources, éduqua plus d’enfants appauvris que tous les autres riches mécènes réunis ». Partisan de l’éducation pour tous, Berbérian défendit aussi, bien que limités à l’étroite sphère domestique, le droit des femmes à étudier.

L’éducation d’une génération nouvelle ne relevait cependant pas d’une passion purement personnelle. L’engagement de Berbérian était fortifié par la place que l’enseignement et la pédagogie occupaient dans sa vision du monde. S’inspirant de la tradition des Lumières, l’enseignement était à ses yeux au service d’un objectif plus large que la seule promotion individuelle. Il constituait aussi une condition essentielle du progrès social, une garantie de progrès et de développement pour la nation. Dans ce contexte, Berbérian rejetait aussi l’art pour l’art, soulignant le devoir et la responsabilité sociale de l’artiste et de l’intellectuel. L’individu éduqué se devait de servir le peuple, de tendre vers, faire progresser et préserver l’intérêt public. Dans le cas arménien, l’enseignement visait à créer un cadre susceptible de guider et révolutionner leur existence au sein d’un empire ottoman arriéré, oppressif et étouffant. L’enseignement et, avec lui, l’art et la littérature, constituaient les moyens d’assurer :

« la fin de l’ignorance, l’anéantissement de la superstition, l’élimination de l’inégalité, la fin des privations, donner plus à ceux qui n’ont rien et mettre un terme aux souffrances des faibles. »

Appartenant à un premier courant, non nationaliste, du renouveau arménien, l’ambition de Berbérian était la transformation et la réforme de l’empire ottoman. Il aspirait à un Etat transnational, démocratique, susceptible de permettre aux Arméniens de vivre à égalité et avec dignité aux côtés de toutes les autres nationalités. Contre les monopoles et les privilèges féodaux d’un empire ottoman décrépit, il défendait avec force les vertus du marché capitaliste, du commerce et de la libre concurrence, qu’il regardait comme indispensables au développement social et économique. Contrastant singulièrement avec le néolibéralisme moderne, sa vision de la société capitaliste était quasiment social-démocrate, distinguant par là un Etat responsable du bien-être de la population en général et, notamment, ses éléments appauvris et démunis.

Tévoyan accorde une attention particulière aux écrits philosophiques, remarquables et encore lisibles, de Berbérian, et singulièrement à sa passion pour Kant. Il est loisible de s’interroger sur les conceptions anhistoriques de Kant. Or, dans le cadre d’un empire ottoman déclinant et d’une société arménienne arriérée, Kant proposait à Berbérian les instruments intellectuels de son combat. Après tout, la philosophie de Kant exprimait la vision idéale de l’humanité bourgeoise. Ouvert à la science et à la connaissance, l’homme, comme la femme, est à la fois conduit et guidé par des impératifs, l’obligation, le devoir, la responsabilité et la vertu, eux-mêmes façonnés et découlant de notre essence humaine intérieure. Dans le cas de Berbérian, issu comme il l’était d’une nation opprimée, ces qualités revêtaient, outre leur aspect individuel, une signification collective, sociale et nationale précise.

Il ne s’agit pas de mettre en cause cette présentation de la vision progressiste de Berbérian, ni la solidité de son érudition. Le soupçon n’en demeure pas moins que cette biographie va un peu trop loin en faisant de notre héros un opposant plus radical du féodalisme ottoman rétrograde et de ses satellites arméniens qu’il ne le fut en réalité. Mais Berbérian se tenait à coup sûr à l’avant-garde lorsqu’il dénonçait :

« un clergé uniquement soucieux de profit, des riches égoïstes, des officiels ne luttant que pour leur ambition personnelle, et la vénalité de ceux qui modèlent l’opinion publique. »

Non seulement Berbérian défendit ces thèses, mais il partit en quête d’agents capables de mettre en œuvre des réformes et une transformation. Il chercha à encourager un courant éclairé dans l’Eglise arménienne, qu’il considérait comme une force centrale d’organisation au sein de la société arménienne. Afin de consolider une alliance entre l’aile progressiste de l’Eglise et la nouvelle intelligentsia démocratique émergente – Tchilinguirian, Svadjian, Dussap, Nalpantian et autres -, Berbérian combattit âprement l’obscurantisme féodal. Tchilinguirian est ainsi couvert d’éloges

« […] pour n’avoir jamais hésité à vilipender ouvertement et légitimement la décadence morale de nos élites. »

Tel Tchamourguian, ce « corbeau » de la réaction ottomane et arménienne, est dénoncé pour

« […] fondre sur et mettre en pièces chaque colombe qu’il observe apportant de bonnes nouvelles. »

Parmi les annales de l’histoire et de la pensée arméniennes, l’apport de Berbérian demeure significatif. Figure des plus élaborée de l’idée d’histoire et de progrès dans la société arménienne, à la fin du 19ème siècle, sa pensée était pour son époque profondément démocratique, une sorte de John Stuart Mill libéral de gauche, porté par des notions d’une société libérale démocrate servant et faisant progresser les masses. Cette présentation de Berbérian en 1989 auprès d’une Arménie soviétique alors en transition constitue peut-être un indicateur significatif d’un courant idéologique socialement responsable au sein de l’intelligentsia arménienne moderne. En pleine ruée vers le libre marché néo-libéral global, elle tente néanmoins de modeler une vision de la nation et de l’Etat capitaliste, soucieux des intérêts de la population. Malheureusement, leurs ambitions pour une société de marché démocratique subirent une rude défaite entre les mains d’une élite sans pitié et égoïste durant les années 1990, devenue le jouet des intérêts étrangers américains, britanniques et autres. Cela étant, centré sur des notions de devoir public et de bien collectif, ce Berbérian représente, en dépit de toutes ses limites, une influence correctrice sur l’idéologie néo-libérale, laquelle s’est avérée si destructrice pour la population ordinaire à travers le monde.

II.

Vahan Dérian : une poésie en quête d’encourageantes destinées


Cette étude sur le poète arménien Vahan Dérian (1885-1920), due au grand critique littéraire de l’époque soviétique Hrant Tamrazian (Erevan, 1985, 231 p.), est un enchantement, un véritable appel d’air. Non tant en raison de sa vision esthétique de la poésie de Dérian, qui ne convainc pas entièrement, que du fait de son approche questionnante, critique, stimulante, laquelle, éclairée et affinée par l’érudition subtile propre à Tamrazian, constitue une salutaire défense du poète à l’encontre de ses grossiers détracteurs.

Tamrazian commence par partir en guerre contre les accusations selon lesquelles, succombant à un mysticisme symboliste et plongé dans un sombre désespoir, la poésie de Dérian serait ainsi dénuée d’authenticité, de vigueur et, surtout, d’une quelconque valeur esthétique. C’est tout le contraire, réplique avec force Tamrazian. Certes, transparaît dans la poésie de Dérian une évocation puissante de l’aliénation et de la souffrance, mais, avec une distinction inimitable, s’exprime simultanément une quête sans fin de vie et de lumière. Les flots de solitude et de mélancolie qui traversent son œuvre représentent en même temps une quête et une odyssée vers d’encourageantes destinées, d’un refuge pour un étranger frappé d’aliénation, de libération et d’apaisement après les épreuves, de liberté après des chaînes de toutes sortes.

Tamrazian contre aussi la thèse selon laquelle la poésie de Dérian serait creuse et sans profondeur, du fait de ne posséder ni enracinement national, ni couleur locale, d’être une simple imitation des modes européennes. Derechef, rétorque-t-il, lisez avec soin Dérian et vous découvrirez une inspiration poétique fermement enracinée dans sa terre natale, ses immensités montagneuses, ses étendues rocailleuses et dénudées, les brumes de ses plaines et ses cieux azurs. Leur magnificence, leur beauté rugueuse et leur diversité permet, entre autre, à Dérian de sonder avec tant d’expressivité l’âme de l’homme et de la femme moderne, leur souffrance et leur aliénation, affrontés à un monde hostile. Ce que le poète opère, poursuit Tamrazian, grâce à un sens de la nuance et de la subtilité sans égal dans les lettres arméniennes.

A l’appui de sa thèse, Tamrazian se tourne alors vers la poésie amoureuse de Dérian, montrant son inspiration à l’égard des existences réelles, ses images et sa vision nées du tissu de l’expérience quotidienne, elle-même centrée sur la compréhension et l’aptitude uniques du poète à exprimer des sensibilités d’ordre intime, intellectuel, émotionnel et psychologique. Relevant la capacité de Dérian d’en traduire les variations quasi inexprimables, Tamrazian recourt à l’expression « réalisme psychologique » afin de souligner les origines des phénomène psychologiques, intellectuels et émotionnels dans la vie réelle. Réfutant les accusations d’un soi-disant mysticisme, Tamrazian nous rappelle avec force que Dérian fut toujours un fervent partisan du réalisme en art, prenant la défense d’hommes tels que le dramaturge Soundoukian et le romancier Chirvanzadé, au moment où ces grands réalistes étaient le plus méprisés.

Pour passionné que soit Tamrazian, son exposé de l’art et de l’esthétique à l’œuvre dans la poésie de Dérian n’est pas entièrement satisfaisant. Les critiques frustes de Dérian sont présentés comme étant plutôt négligents et superficiels dans leurs jugements, animés peut-être par une hostilité à l’égard des positions politiques de Dérian. Tamrazian ne parvient néanmoins pas à nous persuader que la poésie de Dérian soit aussi significative, élevée, expressive et magique qu’il le proclame. Les citations, prises isolément et réunies, ne sont pas solides au point d’appuyer ce qui demeure des proclamations en faveur de l’envergure artistique de Dérian. S’agissant de la poésie amoureuse de Dérian, il est aussi nécessaire de dire que Tamrazian ne réussit pas à penser la laideur évidente qui émerge de certains des extraits qu’il a choisis – la représentation des femmes comme faibles, passives, avec un penchant pour l’échec moral.

Néanmoins, même si Tamrazian ne nous convainc pas nécessairement de l’art du poète, son enthousiasme et son érudition persuaderont les sceptiques de donner une inflexion nouvelle à la poésie de Dérian. En outre, l’ouvrage de Tamrazian nous présente un homme éminent pour son époque, une personnalité remarquable et digne d’admiration, indépendamment de sa poésie. D’une émotion et d’une sensibilité raffinées, d’une vivacité intellectuelle sans bornes, Dérian fut en même temps un énergique et inlassable militant de la cause nationale et sociale. Il sacrifia son existence, négligeant sa santé chancelante au service du mouvement socialiste, qu’il estimait pouvoir sauver l’Arménie et les Arméniens de la barbarie de 1914-1918.

Dérian était un Arménien du monde, un intellectuel de qualité, prêt et désireux d’utiliser les réalisations culturelles et intellectuelles du monde entier dans sa quête de renaissance nationale. De fait, s’approprier tout ce que l’étranger proposait en termes d’expériences constituait, à ses yeux, une condition essentielle au développement national arménien. Pour se définir eux-mêmes, les Arméniens doivent bien sûr s’appuyer sur leurs propres bases historiques et leur patrimoine culturel. Mais ils doivent en même temps les renforcer et les élargir en assimilant tout ce qui les entoure, en faisant leur « le style de l’époque », pour reprendre ses termes.

Du temps de Dérian, ce « style » était le socialisme auquel il voua les dernières années de sa vie. Membre du parti bolchévik, Dérian fut délégué à Brest-Litovsk et le premier traducteur en arménien de l’ouvrage L’Etat et la Révolution de Lénine. Mais son socialisme et son bolchévisme ne sont pas doctrinaires. De concert avec ses écrits pénétrants sur la littérature et le langage, sa poésie, sa politique et son socialisme furent pour lui partie intégrante d’un projet unique : celui de l’émancipation et du progrès du peuple de l’Arménie. Du fait de ses positions de gauche, Dérian fut injustement vilipendé. Lors de sa mort précoce et si tragique, un silence et une indifférence quasi générale entourèrent celui qui émergea comme un nouveau courant dominant de la littérature arménienne.

Pour de plus amples développements sur la poésie de Vahan Dérian, voir mes deux autres articles : « Vahan Dérian et trois âmes sœurs » et « Vahan Dérian : un révolté contre la fragmentation de l’être » (1).

NdT

1. Eddie Arnavoudian, « Vahan Derian and Three Kindred Spirits », Groong, 14.01.2008 - http://www.groong.org/tcc/tcc-20080114.html
Eddie Arnavoudian, « Vahan Derian’s Protest Against The Fragmentation Of Being », Groong, 21.09.2009, http://www.groong.org/tcc/tcc-20090921.html
(traductions françaises à paraître sur notre blog) (G. Festa)

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20110502.html
Article publié le 02.05.2011.
Traduction : © Georges Festa – 06.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.