dimanche 26 juin 2011

Robert Fisk

Puits de la mine de Barbara, Slovénie, 2009
© en.wikipedia.org


Impossible de demander à des victimes de laisser en paix des fosses communes

par Robert Fisk

The Independent, 18.06.2011


Les Syriens affirment, cette semaine, avoir découvert les cadavres de soldats massacrés au dehors d’une ville appelée Djisr el-Choughour. Responsables : des « bandes armées », selon la télévision publique syrienne.

Admettons. Ou peut-être ont-ils été tués par leurs collègues pour avoir refusé d’ouvrir le feu sur des manifestants anti-Assad sans armes. Or le monde entier est une fosse commune. Pourquoi, à quelques kilomètres seulement au nord de Djisr el-Choughour, les terres syriennes sont-elles jonchées de milliers d’ossements et de morceaux de crânes ? Ce qui reste, dans ce lieu seul, d’un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants qui furent massacrés lors du génocide arménien de 1915. Et aussi cet endroit nommé la « Mine de Barbara », près d’une localité appelée Laško, où une fosse commune, vieille de 66 ans celle-là, contient peut-être un millier de squelettes, dont personne ne souhaite vraiment parler.

Des recherches sont menées depuis deux ans maintenant, une enquête dans les tréfonds de la politique, des plus atroce, car cette fosse commune se trouve en Slovénie et contient les victimes des partisans victorieux de Tito, des milices oustachies croates pro-nazies et leurs familles, peut-être des Cosaques anticommunistes, quelques collaborateurs hongrois certainement, à coup sûr des tchetniks serbes opposés à Tito, ainsi que leurs épouses, leurs pères, leurs frères, leurs enfants et leurs nièces. Remis aux forces de Tito par nous, les Britanniques, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la pointe des baïonnettes ; hurlant de peur, s’égorgeant dans les trains qui les ramenaient de leur refuge autrichien vers la Yougoslavie, femmes et enfants se jetant des wagons au passage des défilés.

L’on ne souhaitait pas que des communistes contaminassent l’Autriche, voyez-vous. Nous voulions la paix avec Tito. Nos prisonniers de guerre devaient nous être restitués. Nous aidâmes donc les meurtriers à perpétrer des massacres qui laissèrent quelque 100 000 cadavres pourrir dans les 600 fosses communes de Slovénie. La plupart ne pourront jamais être identifiés, même si le courageux petit gouvernement de Ljubljana a promis de déterrer chacun d’eux.

Certains furent, sans doute, des criminels de guerre, à la botte des nazis qui gouvernèrent la Croatie, engloutissant la Bosnie et une partie de la Serbie en 1941. Il y eut des camps d’extermination au sein de la cruelle « nation » oustachie. Or l’on trouve des chaussures d’enfants dans ces fosses communes et de nombreux corps semblent avoir été exécutés nus. Dont des femmes. De petites chaussures recouvrent encore la partie inférieure des fémurs. Le premier écrivain à avoir révélé les secrets de Barbarin rov [la mine de Barbara], Roman Leljak, fut accusé par la police de « profanation » de tombe. Le véritable coupable – le chef des massacreurs locaux en 1945 – était membre de la 1ère Division slovène de « Défense du peuple » de Tito. Le carnage s’étala de mai à septembre 1945, quatre mois après la mort de Hitler, alors même que la guerre avec le Japon s’était achevée.

Les fosses communes sont ouvertes, ai-je appris de l’épouse d’un colonel serbe durant les guerres des Balkans, pour verser à nouveau le sang. Or le fait d’ouvrir quelques charniers à Katyn – contenant les cadavres de milliers d’officiers et d’intellectuels polonais massacrés par le NKVD de Staline, découverts par les nazis, niés par les Soviétiques et par l’Occident durant des décennies, ce dernier désirant conserver ses relations avec les bouchers de Staline, jusqu’à ce que la Russie nouvelle révèle elle-même la vérité – conduisit à un étrange et nouveau rapport de confiance entre Moscou et Varsovie, un certain Poutine, de l’ex-KGB, venant même s’incliner devant le lieu du carnage.

Ces cadavres comptent-ils pour quelque chose, maintenant que la plupart de leurs proches – et leurs assassins – sont morts ? Commémorer les morts individuelles dues à la guerre ne débuta qu’en 1914. Mis à part les glorieux dirigeants, les Wellington, les Napoléon et autres Nelson, les fosses communes attendent tous ceux qui meurent au champ de bataille. Les morts français de Waterloo furent embarqués vers l’Angleterre afin d’y servir d’engrais dans les champs du Lincolnshire. Si la guerre est un meurtre juridique, je suppose qu’ils ont subi un sort plus cruel encore que les tchetniks, les Cosaques, les Oustachis et leurs familles en 1945, dont les fosses étaient au moins connues, même si leurs identités resteront à jamais anonymes.

Là où cela est possible, nous pouvons maintenant identifier les morts. Les immenses cimetières de la guerre de 1914-1918 et ceux de la Seconde Guerre mondiale marquent notre besoin d’individualisme et de barbarie. Or les fosses communes gisent à chaque carrefour en Europe ; de la guerre de succession d’Espagne à celle de Cent ans, à la guerre franco-prussienne, de Drogheda à Srebrenica et, bien sûr, aux fours crématoires d’Auschwitz. En 1993, j’ai visité les vestiges du camp d’extermination de Treblinka en Pologne, juste après qu’une bourrasque ait arraché des arbres. Dans les racines de l’un d’eux, j’ai découvert des dents humaines. Connues seules de Dieu.

Une fosse commune se trouve à peu plus de trois kilomètres de chez moi, à Beyrouth – des victimes palestiniennes du massacre de Sabra et Chatila, que j’ai vus être enterrés et dont je connaissais pour certains les noms – et qui ne seront jamais rouvertes. Du moins, pas de notre vivant. Sans parler des fosses communes – de quelque 30 000 morts irakiens – enterrés vivants par les forces américaines durant la première Guerre du Golfe en 1991, sans laisser de traces naturellement.

Je ne suis pas certain qu’une telle enquête aboutisse. Qui refuserait aux familles des morts de Srebrenica – dont le bourreau en chef, du moins, se retrouve à La Haye – la chance de prier devant les fosses communes ? Qui se détournerait des charniers de Buchenwald ? Ou des monticules d’ossements gelés qui marquent la sépulture des 350 000 habitants de Leningrad, morts de faim en 1941 et 1942 ?

Je me souviens de ces vers du grand poète américain Carl Sandburg :

Pile the bodies high at Austerlitz and Waterloo.
Shovel them under and let me work—
I am the grass; I cover all.

And pile them high at Gettysburg
And pile them high at Ypres and Verdun.
Shovel them under and let me work.
Two years, ten years, and passengers ask the conductor:
What place is this?
Where are we now?

I am the grass.
Let me work.

[Amoncelez les corps à Austerlitz et Waterloo.
Enfouissez-les et laissez-moi à l’œuvre –
Je suis l’herbe ; je recouvre tout.

Amoncelez les corps à Gettysburg
Amoncelez à Ypres et Verdun.
Enfouissez-les et laissez-moi à l’œuvre.
Deux années, dix années, et les passagers de demander au chauffeur :
Quel est cet endroit ?
Où sommes-nous maintenant ?

Je suis l’herbe.
Laissez-moi à l’œuvre.]

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Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-we-cant-tell-the-victims-to-leave-mass-graves-in-peace-2299328.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2011.