dimanche 26 juin 2011

Rona Segal

Eliahou Eric Bokobza
La famille du producteur d’oranges, Jaffa, 1939
Huile sur toile, 2007, 150 x 200 cm
© www.ericbokobza.com


L’arbre familial
Ou comment une famille palestinienne de la Jaffa des années 1930 se retrouve au cœur d’une tempête politique dans l’Israël de 2011

par Rona Segal

Haaretz, 17.06.2011


JERUSALEM (Haaretz) – Le tableau « Le cultivateur d’agrumes », dont la récente acquisition en vue d’exposition à la Knesset a suscité un vif émoi, s’inspire du portrait d’une famille palestinienne dans la Jaffa des années 1930. La photographie originelle fut prise par Elia Kahvedjian, un survivant du génocide arménien. Il naquit en Turquie en 1910 et vécut les marches de mort avec sa famille. Il fut sauvé par un Kurde qu’ils rencontrèrent sur leur route. Sa mère, qui avait compris où on les conduisait – et qui avait déjà perdu trois autres enfants depuis le début de la marche – donna Elia, alors un jeune enfant, au Kurde pour le sauver.
Après une odyssée éprouvante et la perte de la plus grande partie de sa famille, Kahvedjian arriva finalement à Nazareth, avec l’aide du Secours Américain pour le Proche-Orient. Il dut sa passion pour la photographie à Borossian, instituteur dans son école d’accueil à Nazareth. Lorsqu’il eut 16 ans, cette même passion le conduisit à Jérusalem, où il étudia la photographie avec les photographes arméniens Joseph Toumaian et Garabed Krikorian, puis il commença à travailler dans l’atelier des frères Hannania, des photographes arabes chrétiens.
Dans la seconde moitié du 19ème siècle, les Arméniens furent parmi les pionniers de la photographie en Palestine, héritage glorieux que poursuivit Kahvedjian. En 1940, il racheta le studio des frères Hannania et devint par la suite un photographe très actif et prospère, ouvrant deux autres magasins au bout de la rue Jaffa, près de l’hôtel Fast. Ce quartier comptait de nombreux autres commerces analogues, dont ceux des photographes Chalil Raad, Garabed Krikorian et Militad Savvides. Après la guerre en 1948, la zone devint un no man’s land. Alerté, avant la guerre, par des amis dans l’armée britannique, Kahvedjian réussit à sauver à temps ses négatifs et le stock de son magasin, et ouvrit un studio de photographie dans le quartier chrétien de la vieille ville. Le magasin se trouve toujours au même emplacement et l’affaire a été reprise par le fils de Kahvedjian, Kévork, et son petit-fils, Elli.
Durant sa vie, Kahvedjian s’impliqua dans la société arabe de Palestine, archivant des scènes de la vie quotidienne dans les villes et villages – jeux d’échecs, femmes au puits, saison des labours, marché du vendredi, récolte des oranges, etc. -, pour la plupart près de Jérusalem, mais aussi ailleurs, comme le port de Jaffa. Des exemplaires de ces clichés, produits à partir des négatifs originaux, peuvent encore être achetés au Studio Kahvedjian. Il n’archiva pas l’ancienne communauté juive de Jérusalem et évita de photographier la nouvelle colonie juive sioniste. Parallèlement, Kahvedjian archiva les conséquences de la lutte des Arabes contre les Juifs, comme ces véhicules juifs endommagés et abandonnés au bord de la route à Bab el-Wad (appelé par les Israéliens Sha’ar Hagay, sur la route menant à Jérusalem).

Le peintre

Le tableau accroché à la Knesset est l’œuvre d’Eliahou Eric Bokobza, un ancien pharmacien, né à Paris en 1963, fils d’immigrés tunisiens. Comme Kahvedjian, il vint vivre dans ce pays, dès son enfance. Bokobza évoque sa mère Silvie et sa nostalgie de l’Orient ; jamais elle ne s’est sentie chez elle à Paris et ressentait son appartenance réelle à l’Orient. Lorsqu’elle réalisa que son retour vers sa Tunisie bien-aimée n’était plus possible, elle accomplit le rêve de son père, qui était un fervent sioniste et le trésorier de la communauté juive de Tunis.
Tali Tamir, en charge de l’exposition de ses œuvres au Musée d’Art Nahum Gutman de Tel Aviv, voit en Bokobza « le dernier des peintres orientaux de l’école Bezalel ». Du fait du décalage chronologique, on ne peut l’associer que d’une manière fictive à ce groupe d’étudiants du courant Mizrahi (originaires du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord), qui étudièrent à l’ancienne Académie des Beaux-Arts de Bezalel, durant les vingt premières années de son existence, au début du 20ème siècle, et qui furent exclus du canon de l’art israélien, alors qu’ils partageaient une identité commune.
Bokobza hérita sa passion pour l’œuvre de Nahum Gutman de sa mère, qui possédait chez elle des reproductions de ses tableaux de Jaffa, car ils lui rappelaient sa vie en Tunisie. Pour le 21ème anniversaire de son fils, elle lui offrit un album de reproductions de Gutman, avec la dédicace qui suit : « Puisses-tu continuer jusqu’à tes 120 ans à contempler le monde avec le même regard innocent de Gutman et continuer, comme lui, à peindre le monde ! »
Ce qu’il fit, mais avec un regard dénué d’innocence. Si Bokobza éprouve beaucoup d’affection et d’admiration pour l’œuvre de Gutman, s’inspirant de son audace et se nourrissant de sa richesse et de son intensité, son regard se fait plus critique et mesuré quant au contenu, aux symboles et aux contextes. Il suit la ville de Jaffa, ses vergers et ses orangeraies - qui pour Gutman et ses contemporains sont surtout associés à des images sionistes - et renvoie ces scènes à l’histoire de l’entité palestinienne. Au moyen des photographies historiques, comme le portrait de la famille Kahvedjian provenant des archives personnelles du photographe, il renvoie aussi l’identité palestinienne de Jaffa, dont ses vergers et ses habitants, à la conscience de l’opinion publique israélienne.
Bokobza aborde des images qui ont été effacées de la mémoire collective israélienne, tout en conduisant un dialogue à plusieurs niveaux avec Gutman, une des principales figures de l’art israélien. Il soulève des questions sur la complexité de l’existence dans un pays où deux peuples se raccrochent à une même terre, sur leur rencontre, et en particulier l’histoire de la représentation de ce conflit.

Le député de la Knesset

Cette tempête fut soulevée par Aryeh Eldad, député (Union Nationale) à la Knesset, suite à la récente acquisition du tableau de Bokobza, la Knesset reflétant la manière avec laquelle évolue la société israélienne. Il y a quelques années encore, le mot Nakba (qui signifie « catastrophe ») n’était pas en usage en Israël et la présence palestinienne avant 1948 peu présente dans la conscience israélienne. En outre, une photographie ou un tableau d’une famille palestinienne d’avant 1948, avec pour toile de fond un verger, n’aurait pas suscité un débat au sujet de la Nakba, comme vient de le faire le député Eldad.
Des générations d’Israéliens ont été élevés dans l’ethos « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » et d’Israéliens faisant s’épanouir un désert, tout en supprimant l’existence du peuple palestinien dans ce pays. Les instances nationales du Yichouv (communauté de l’Etat juif) firent un usage extensif de l’imagerie visuelle, afin de diffuser ces idées avant et après la création de l’Etat d’Israël. Mais aujourd’hui, des images quotidiennes, prises par des photographes et des peintres, à la fois israéliens et palestiniens, illustrant des scènes banales de la société palestinienne, font allusion à la Nakba et immortalisent l’existence des Palestiniens qui a été en grande partie effacée. Nul besoin de montrer le désastre lui-même ou ses conséquences : exode en masse, expulsions, statut de réfugié, colonisation juive des foyers palestiniens, etc. Une seule image suffit – un portrait de groupe, ou d’autres images quotidiennes, comme une récolte, la cueillette des olives, une partie d’échecs, une dégustation de café, des ouvriers au travail, etc. – pour renvoyer aux yeux des Israéliens, consciemment ou non, la crise vécue par le peuple palestinien.
Ce changement important dans la prise de conscience au sein de la société israélienne a surtout eu lieu au cours des dix dernières années, bien que ses racines soient bien plus anciennes. Et, de ce point de vue, dans lequel chaque peuple reconnaît l’histoire de l’autre, ainsi que les tragédies et les désastres qu’il a traversés, il est peut-être possible de lancer un débat sain sur l’avenir de la région.

[Conservateur et chercheure, le docteur Rona Segal s’intéresse à l’aspect visuel du conflit israélo-palestinien.]

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Source : http://www.haaretz.com/weekend/magazine/the-family-tree-1.368240
Traduction : © Georges Festa – 06.2011.