mardi 21 juin 2011

Serpouhie Dussap

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A. S. Charourian
Serpouhie Dussap – sa vie et son œuvre
Erevan : Université d’Etat, 1963, 252 p.

par Eddie Arnavoudian

http://groong.usc.edu



Romancière, démocrate et féministe

Tout en étant généralement de grande valeur, les biographies critiques des écrivains arméniens du 19ème et du début du 20ème siècle, écrites à l’ère soviétique, sont rarement inspirées. L’ouvrage que consacre A. S. Charourian à Serpouhie Dussap fait exception. L’on ne peut qu’être séduit par cette évocation d’une intellectuelle et d’une écrivaine, née en 1841 au sein d’une famille arménienne aisée d’Istanbul et qui épousa un Français du lieu, pour devenir ensuite la féministe arménienne moderne la plus en vue et la première romancière arménienne, ainsi qu’une figure éminente du renouveau national arménien.

Charourian révèle à quel point l’opulente élite arménienne d’Istanbul avait assimilé ou intégré les milieux turcs officiels ou encore les colonies européennes d’alors. Par son mépris initial pour la langue arménienne, la jeune Dussap était typique de cet état d’esprit, bien que modérée en comparaison avec nombre de ses pairs lesquels, au dire d’un contemporain, « nourrissaient une haine à l’égard de tout ce qui était arménien ». Or, encouragée par le célèbre poète Méguerditch Béchigtachlian, non seulement Serpouhie apprit à aimer cette langue, mais elle réalisa ses premières créations en arménien classique.

Embrassant la cause de la nation arménienne, sa langue et sa culture, le courant progressiste de l’intelligentsia arménienne au 19ème siècle, dont Serpouhie Dussap, s’appliqua à éclairer et faire progresser les gens ordinaires. Choqués par l’indifférence des élites à l’égard des besoins élémentaires de la population, ils créèrent écoles, institutions éducatives, théâtres, organisations caritatives et clubs patriotiques. Une période grisante d’enthousiasme et d’espérance, en dépit du régime de plus en plus répressif d’Abd ul-Hamid II.

Sous le règne d’Abd ul-Hamid II (1876-1909), les réformes politiques et constitutionnelles limitées et antérieures furent invalidées et les possibilités d’un débat démocratique annulées. Des restrictions plus sévères à l’égard de la presse s’accompagnèrent d’interdictions visant toutes les formes de protestation contre l’oppression nationale ou les manifestations de fierté nationale. Le terme « Arménie » pour décrire les terres ancestrales historiques du peuple arménien fut aussi prohibé. De même, les Arméniens ne pouvaient faire référence à leurs anciens souverains et souveraines. Des affiches représentant des figures vénérées comme Vartan le Brave étaient régulièrement arrachées des espaces publics. Tandis que la presse turque infectait ses lecteurs du flot d’une propagande venimeuse, conçue pour susciter une hystérie anti-arménienne parmi la population, la presse arménienne, elle, se voyait interdire d’y répliquer.

Néanmoins, que ce soit par des compromis tactiques ou une résistance directe ou indirecte, mais toujours face à d’énormes obstacles, des hommes et des femmes tels que Dussap, Krikor Tchilinguirian, Yéghia Démirdjibachian, Krikor Odian, Hrant Assadour, Haroutioun Svadjian, Aram Antonian, Arpiar Arpiarian et beaucoup d’autres persévérèrent. L’essentiel de leurs efforts se porta sur l’éducation du peuple. C’est là où Dussap se révéla en premier lieu une organisatrice et une collecteuse de fonds hors pair pour l’Association éducative des femmes arméniennes. Elle en assura le financement grâce à des banques locales, des représentations théâtrales et en organisant la première exposition de peintres arméniens à Istanbul en 1882. C’est elle aussi qui proposa la première une taxation interne des membres des communautés arméniennes afin de financer l’éducation du peuple, initiative qui allait être largement copiée.

Mais Dussap fut avant tout une intellectuelle et une écrivaine. Citant par dizaines les contemporains, Charourian recrée en partie l’exaltation, l’emportement et l’énergie de la vie intellectuelle et artistique d’alors. Mayda, le premier roman de Dussap, écrit l’écrivain et philosophe contemporain Yéghia Démirdjibachian, « se vendit comme des petits pains, malgré son prix élevé ». Autre romancier d’alors, Matteos Mamourian relève avec enthousiasme qu’« en quelques semaines des centaines d’exemplaires furent vendus ». Tandis que des dizaines de romanciers, poètes, journalistes et enseignants débattaient énergiquement des mérites artistiques de ce roman et de son plaidoyer en faveur des droits des femmes, Démirdjibachian note qu’ « aucun autre livre ne suscita autant d’intérêt que Mayda » (p. 128).

Grâce à leur maîtrise de la théorie littéraire, les critiques décelèrent aisément certains défauts évidents dans ce premier roman de Dussap, centré sur les droits des femmes au travail. Arpiar Arpiarian critiqua son ignorance de la condition réelle des « femmes arméniennes, de la société arménienne et de la vie arménienne » (p. 102). Mamourian lui emboîta le pas, relevant l’absence de tout « contexte authentiquement national », ainsi que « l’absence d’une connaissance concrète » de la vie sociale arménienne. Hagop Baronian note « les détours obligés et invraisemblables » d’une intrigue qui négligent cette vérité artistique, selon laquelle une œuvre de fiction « n’émeut les gens que si elle est crédible ». Néanmoins, la plupart des critiques, Baronian excepté, s’accordèrent à dire, avec Krikor Tchilinguirian, que cet « audacieux plaidoyer » en faveur des droits des femmes marqua un « tournant dans la littérature arménienne ».

Les trois romans de Dussap s’intéressent aux droits sociaux et politiques des femmes, via lesquels elle soulignait leur droit au travail, à l’éducation et à l’égalité dans le mariage. Elle estimait à juste titre que la subordination des femmes ne résultait pas d’un seul facteur, mais était le produit de tout un réseau de lois et de croyances religieuses qui « font des femmes une sorte de bien possédé par leur mari, une esclave » (p. 70-71). La nature a doté les femmes d’un talent qui « est corrompu par la loi et la répression ». Les femmes sont « victimes d’une société » dans laquelle « la religion est devenu un instrument de torture », les réduisant au statut d’un « chien domestique ». La loi « est devenue une corde que l’on desserre et resserre autour du cou des femmes, autant que nécessaire » (p. 120-121).

Le tableau que livre Dussap d’existences insatisfaites, corvéables à merci et définies par une soumission perpétuelle et une humanité inaccomplie, est souvent fort et émouvant. Dans la société, les femmes sont contraintes d’ « éprouver de la honte du fait d’aimer. Autrement dit, elles doivent déclarer être sans cœur. La femme ne saurait proférer le mot de justice. En d’autres termes, elle ne peut faire valoir ses droits. Elle se voit dénier le droit de souligner les excès de la loi et de la religion. Autrement dit, le droit de prouver qu’elle possède une raison et une conscience. Elle traverse ce monde en silence – inaperçue. » (p. 103) Dussap a pour ambition de libérer les femmes de ces corvées et de les amener sur « la scène du monde » en tant que « personnes libres » avec leurs propres « idées et carrières » (p. 119). Le droit au travail, à l’enseignement et à l’égalité dans le mariage sont des étapes nécessaires à cette fin.

Soulignant les droits des femmes à travailler et à participer à la vie sociale, Dussap s’opposa à des conservateurs tels que Pouzant Ketchian, selon lequel « au lieu d’acquérir des connaissances et des compétences linguistiques », les femmes devraient apprendre « la bonne morale qui fasse d’elles de bonnes ménagères » (p. 65). Dussap avait le soutien des meilleurs de sa génération. Dans une riposte passionnée, Krikor Tchilinguirian écrit que, pour les Arméniennes, « être née c’est être damnée ». Les femmes sont condamnées à « devenir une machine à reproduire. Elles sont condamnées à ne jamais quitter des mains fil et aiguille et à passer leur existence à jouer du balai et hanter leurs cuisines. » (p. 60) Le mérite de la biographie de Charourian est de livrer une description de l’effervescence, parmi les intellectuels arméniens, qui entourait la question des droits des femmes dans le cadre tant de l’empire ottoman que de l’empire tsariste. Outre Dussap, Tchilinguirian et Mamourian, d’autres encore, comme Ardzrouni et Nalpantian en Arménie Orientale, pensèrent et défendirent les droits des femmes et de leur rôle dans la société. Ce qui augurait favorablement pour de futurs développements.

Les deuxième et troisième romans de Dussap, Siranouch (1884) et Araxie (1888), ne suscitèrent pas autant de polémiques que Mayda. Mais ils témoignent d’évolutions dans sa pensée. Dans sa préface à Siranouch, elle écrit qu’elle a « entrepris d’étudier et de critiquer les injustices sociales qui oppriment les femmes au sein du mariage », en particulier parce que « de nos jours le mariage est devenu une affaire d’ambition et de tractations, au lieu de relations amoureuses » (p. 153). Ces romans sont aussi sévères pour l’élite arménienne d’Istanbul « laquelle recourt à toutes sortes d’injustices, de répressions et de fraudes afin d’assurer son influence ou d’accumuler des richesses ». Ces gens « n’agissent dans l’intérêt de leur nation que si celui-ci compromet leur intérêt personnel et ne les met pas en conflit avec le gouvernement » (p. 155).

Les critiques conservateurs furent naturellement ulcérés par ce qu’ils considéraient comme un affront de la part de Dussap. Or, même les progressistes comptaient des gens comme l’écrivain satirique Hagop Baronian, dont la vision démocratique se faisait hésitante face à la notion de droits des femmes. Le renvoi méprisant de cette question, « ne méritant pas qu’on s’y intéresse de toute urgence », chez un Krikor Zohrab, est particulièrement choquant, appuyé comme il l’est par sa thèse selon laquelle, même si « la loi et la religion peuvent se fonder sur la superstition, ce sont des superstitions nécessaires » (p. 141-2). Les préjugés de Zohrab ne se virent naturellement opposer aucun démenti !

Contrairement à certaines rumeurs malveillantes, Dussap n’assimila jamais la libération des femmes à quelque imitation des us et coutumes d’une Europe décadente. Elle ne sépara pas non plus la question des droits des femmes des destinées du peuple arménien. Elle milita logiquement contre la préciosité insignifiante qui passait pour de l’émancipation féminine au sein de l’élite et saisit chaque occasion de s’en prendre à la haine envers sa propre nation que nourrissait une élite assimilée, établissant un lien étroit ente émancipation des femmes et renouveau national. Elle se présentait comme « une Arménienne ordinaire, travaillant comme beaucoup d’autres pour le bien de la nation » (p. 48). Car ses études devaient servir à hisser des « patriotes » respectueux des « larmes de la nation, [de] ses malheurs, [de] ses joies et [de] ses droits » (p. 65).

Tenaillée par une mauvaise santé, Dussap abandonna la fiction après son troisième roman, tout en poursuivant ses activités caritatives et éducatives. Mais en 1892, elle fut frappée par une tragédie personnelle qui la coupa de toute vie littéraire et publique. A son retour à Bolis, après une absence de deux ans en France, sa jeune fille mourut de tuberculose. Elle chercha le réconfort en se réfugiant dans un mysticisme religieux, dans l’espoir de communiquer avec l’âme de sa chère enfant. Elle brûla aussi la plupart de ses archives. Mais son œuvre continua d’influencer une génération nouvelle d’intellectuels arméniens. A l’approche de sa mort en 1901, des écrivaines comme Sibil et Zabel Essayan évoquèrent avec enthousiasme son œuvre et vinrent lui rendre hommage.

L’importance et la réputation de Serpouhie Dussap lui ont à juste titre survécu. Quelle que soit l’approche esthétique de son œuvre, ses romans et autres écrits revêtent un immense intérêt d’ordre social, intellectuel et historique, témoignant d’un moment central pour l’origine et la formation du mouvement des femmes arméniennes modernes et du sentiment arménien moderne d’identité nationale.

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20030519.html
Article publié le 29.05.2003.
Traduction : © Georges Festa – 06.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.

NdT : Signalons la recension de l'ouvrage d'Azadouhie Kalaidjian-Simonian, Tribute to the First Armenian Feminist Writer - Serpuhi Dussap (Beyrouth : Chirak, 2000), par Eddie Arnavoudian, in Groong, 16.04.2000 - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20000416.html