dimanche 12 juin 2011

Thrace Orientale, l'ombre du passé / Tracia orientale, l'ombra del passato

Rivière Maritsa (en turc : Meriç), frontière entre Thrace Occidentale et Orientale, 2008
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Thrace Orientale : l’ombre du passé

par Tanya Mangalakova

www.balcanicaucaso.org


[Suite aux guerres balkaniques (1912-13), des dizaines de milliers de Bulgares durent abandonner la Thrace Orientale, laissant maisons et propriétés. Le traité d’Ankara (1925) garantissait des compensations, qui ne sont cependant jamais arrivées. La question, non résolue, continue de peser sur les rapports entre Bulgarie et Turquie.]

Bozhana Bogdanova est une femme aimable, entre deux âges, descendante de réfugiés bulgares originaires de la Thrace Orientale, située aujourd’hui en Turquie. Ses yeux s’emplissent de larmes, lorsqu’elle raconte le destin tragique de ses ancêtres, chassés de leurs maisons par l’armée turque en ce lointain 1913, à la fin des guerres balkaniques.

« J’ai été élevée par ma grand-mère et mon grand-père, parmi les rares survivants du village de Bulgarkoy, qui se trouve à vingt kilomètres de la mer de Marmara. Ma grand-mère Bozhana avait un bébé de 40 jours, lorsque l’armée turque entra dans le village le 7 juillet 1913 et tua, entre autres, son père et ses deux frères. Quasiment toute la population masculine du village fut massacrée. Mon grand-père n’a survécu que parce qu’il faisait paître ses chèvres. Ma grand-mère dut abandonner son bébé dans un bois, afin que ses pleurs ne la trahissent pas. Jusqu’à sa mort, elle continua d’espérer qu’il ait survécu. Tous ceux qui en réchappèrent fuirent en Bulgarie, mais les propriétés, les maisons, tous les biens restèrent là-bas. Ma grand-mère n’a jamais quitté ses vêtements de deuil. »

Bulgarkoy est l’un des villages marqués par des représailles de masse lors des guerres balkaniques, qui ont été décrites par le professeur Lyubomir Miletic dans son étude sur La ruine des Bulgares de Thrace en 1913 (1). Les ancêtres du dirigeant du parti « Ataka », le nationaliste Volen Siderov (allié clé du gouvernement Borissov) (2), proviennent eux aussi de Bulgarkoy.

Le 8 avril 2011, le Parlement bulgare a approuvé une proposition émanant précisément de Siderov, lequel presse le gouvernement d’accélérer les délais de la demande de compensations présentées au gouvernement d’Ankara en direction des réfugiés de Thrace orientale. Le pouvoir exécutif, dirigé par Boïko Borissov, doit maintenant prendre acte de cette décision parlementaire en développant son action dans le cadre de la Commission mixte sur les questions non réglées entre Bulgarie et Turquie, en charge des documents relatifs aux demandes d’indemnisation des descendants des réfugiés. La question, d’après Siderov, concerne plus de 800 000 Bulgares.

D’après certains historiens bulgares, ce qui s’est produit en Thrace Orientale serait un véritable génocide. Selon le professeur Georgi Markov, sur 250 000 Bulgares environ qui vivaient dans cette région, 50 000 auraient été massacrés, tandis que les 200 000 autres ont dû abandonner leurs foyers.

Depuis janvier 2009, aux Archives Nationales bulgares, un groupe d’experts recherche les documents permettant de remonter aux propriétés abandonnées par les Bulgares dans les régions de Thrace et d’Asie Mineure, qui font aujourd’hui partie de la république de Turquie. D’après les papiers récupérés, ces propriétés se monteraient à quelque 480 000 hectares de terrains cultivables, outre 20 000 édifices, parmi lesquels deux monastères, 32 églises et 58 salles de lecture. La majeure partie de ces édifices étaient la propriété de l’Exarchat de Bulgarie, tandis que d’autres appartenaient à diverses organisations ou à des sociétés de commerce.

Compensations : réalité ou slogan électoral ?

L’intérêt montré par les descendants des réfugiés de Thrace pour cette question va grandissant. A ce jour, plus de 20 000 copies de documents originaux ont été demandées auprès des services d’archives. Selon Ognyan Lunev, expert auprès de la direction des Archives Nationales Centrales et interrogé par notre rédaction, la base de données relative aux biens bulgares à l’étranger est désormais achevée.

Ces archives comptent diverses typologies de documents concernant les réfugiés de Thrace, principalement des registres du cadastre et des déclarations sous serment. L’on y trouve aussi des documents compilés par le ministère de l’Intérieur durant les années 1920, comme les documents de l’Exarchat bulgare.

En mai 2008, la questions des compensations a été inscrite dans le rapport sur l’état d’avancement de la Turquie vers l’Union Européenne du Parlement de Strasbourg, sur proposition des eurodéputés bulgares.

Dans les négociations avec la partie turque adverse sur le montant des compensations, une des pommes de discorde concerne précisément la valeur des propriétés. D’après le traité d’Ankara (1925), les susdites propriétés passaient directement au gouvernement turc, qui aurait dû en payer la contre-valeur en argent aux anciens propriétaires.

D’après le dirigeant nationaliste Siderov, la Bulgarie devrait exiger à ses voisins turcs environ 10 milliards de leva (environ 5 milliards d’euros) de compensations. Début 2010, Bozhidar Dimitrov, alors ministre sans portefeuille en charge des Bulgares à l’étranger, suscita un scandale lors d’un interview dans lequel il déclarait que la solution à la question des propriétés des Bulgares de Thrace devait devenir une condition nécessaire au processus d’intégration de la Turquie dans l’Union Européenne. Selon Dimitrov, le montant des réparations atteindrait les 20 milliards de dollars. Suite aux réactions acerbes d’Ankara, il dut cependant présenter ses excuses.

Les chiffres dont on parle sont énormes. Or la compensation pour les descendants des Bulgares de Thrace est-elle une perspective réelle ou bien s’agit-il de fanfaronnades en vue des prochaines élections (administratives et présidentielles) ? Les slogans vociférés par les politiciens leur attirent des sympathies électorales, mais survolent habituellement des détails importants. Comme par exemple le fait que la majeure partie des réfugiés qui s’enfuirent alors n’eurent ni le temps, ni la possibilité d’emporter avec eux des documents pouvant attester la propriété de ce qu’ils abandonnaient.

L’historien et ancien député Stoyan Raychevski est à l’origine d’une loi grâce à laquelle des obligations d’Etat ont été payées aux réfugiés de Thrace Occidentale (aujourd’hui en Grèce), tout en étant le producteur de l’émission « Chassés des terres de nos pères » à la télévision. Raychevski souligne que, bien que la demande de compensation des réfugiés en provenance de Turquie soit pleinement motivée, elle ne peut aboutir que via un accord entre Sofia et Ankara.

« Les copies des actes notariés se trouvent en Turquie. Au cas où l’on parviendrait à un accord international, cette dernière pourrait ouvrir ses archives et faire parvenir les documents nécessaires aux descendants des réfugiés. Les droits de propriété sont individuels et les compensations reviennent à qui peut en faire la démonstration. Je ne suis pas en mesure de commenter les chiffres auxquels s’élève cette compensation, étant donné que l’on parle de propriétés privées de citoyens. De mon point de vue, l’argent n’est pas le plus important. Pour moi, il faut en premier lieu sauvegarder les monuments bulgares en Thrace orientale, afin que la mémoire de la communauté bulgare qui y vivait ne se perde pas. »

La Thrace en partage

Tandis qu’Ankara ralentissait les négociations sur les points les plus délicats dans le cadre de la Commission mixte, les citoyens ordinaires de Bulgarie et de Turquie ont commencé à se connaître mutuellement.

Aujourd’hui, Bulgarkoy se nomme Yenimuhacir (3). Y vivent des Turcs qui ont quitté la Bulgarie dans les années 1920. Bozhana raconte que, lors des premières visites des descendants des Bulgares qui jadis vivaient dans le village, les habitants turcs actuels ont réagi avec crainte, redoutant de se voir enlever les terres qui leur appartiennent maintenant. Mais, avec le temps, la peur s’est en grande partie évanouie.

Depuis 1993, en effet, les descendants des réfugiés de Bulgarkoy visitent chaque année le village de leurs ancêtres. « J’espère que le problème sera réglé avec justice. Lorsque nous nous rendons là-bas [à Bulgarkoy], nous pouvons sentir l’âme de nos ancêtres. J’aimerais savoir si le bébé de ma grand-mère, mon oncle, s’est vraiment sauvé, connaître cette histoire. Pour le reste, de Bulgarkoy, je voudrais seulement prendre des souvenirs de ce qui fut autrefois notre maison. »

Le retour de Bozhana et d’autres descendants des réfugiés de Thrace sur les terres d’origine de leurs ancêtres, comme leur rencontre avec ceux qui y vivent maintenant, est aussi raconté dans une exposition photographique, intitulée « La Thrace en partage ».

Bozhana n’éprouve aucun sentiment de revanche à l'égard des Turcs qui vivent aujourd’hui dans le village. L’année dernière, des descendants de réfugiés et des habitants de Bulgarkoy se sont même lancés dans un horo (danse circulaire) sur la place du village. Petits pas de réconciliation avec un passé difficile.

NdT

1. Ouvrage traduit en anglais : Turkish atrocities committed against Thracian Bulgarians in 1913: From a poll conducted by Professor Dr. Lyubomir Miletic on the ruin of the Thracian Bulgarians in 1913, Sofia (Bulgarie) : Sofia Press, 1987, 48 p.
2. Sur Boïko Borissov, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Bo%C3%AFko_Borissov
3. « Nouveau refuge » (NdT).

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Bulgaria/Tracia-orientale-l-ombra-del-passato-92554
Article publié le 17.05.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 06.2011.