lundi 13 juin 2011

Zakaria Milidonogli - Interview

© Uluslararası Hrant Dink Vakfı Yayınları, Istanbul, 2010


« Les édifices, comme les gens, ont une vie. »
Entretien avec Zakaria Milidonogli, Arménien d’Istanbul

par Marine Martirossian

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- Marine Martirossian : Que reste-t-il de l’architecture arménienne de Constantinople ?
- Zakaria Milidonogli : Durant la longue période de l’empire ottoman, les architectes arméniens étaient qualifiés de maîtres. L’architecture arménienne de Constantinople possède une histoire plus ancienne encore, lorsque les Arméniens se déplacèrent de l’Est vers l’Ouest. Je dirais qu’il reste très peu de choses de l’architecture arménienne de Constantinople. Il en va de même pour l’architecture turque. Le gouvernement turc ne s’en préoccupe pas. La plupart des églises arméniennes en Turquie sont en ruine. Naturellement, certaines d’entre elles ont été conservées à Istanbul ; elles sont ouvertes au public, mais actuellement nous n’avons pas de véritable communauté à Istanbul. Il n’y a plus autant d’Arméniens susceptibles de fréquenter les églises. Plusieurs écoles ont été fermées, mais leurs bâtiments sont toujours là. Rien ne peut être tenu secret dans un pays. Bien sûr, durant cent ans, nous n’avons pu évoquer l’histoire, car les gouvernements nous ont interdit de parler, d’écrire et de nous documenter sur notre culture. Ce n’est que récemment que nous avons commencé à parler de la question arménienne, de l’architecture et de la culture arméniennes. Si vous lisez l’histoire, vous verrez que ces édifices et ces palais ont été bâtis par des Arméniens. Il y a quinze ou vingt ans, nous redoutions d’en parler, mais maintenant la situation est calme. Il existe aussi des gens éduqués parmi les Turcs qui évoquent ces sujets.

- Marine Martirossian : Qu’est-ce qui conditionne cette peur ? La Turquie tente peut-être de se démocratiser.
- Zakaria Milidonogli : La Turquie n’est pas encore devenue démocratique. Lorsque, par le passé, les Arméniens, les Kurdes et les Grecs parlaient de leur culture, les Turcs prétendaient que ces minorités essayaient de diviser leur pays, leur société et d’ouvrir les frontières. Autant de messages que diffusaient le gouvernement et souvent l’appareil militaire. L’on pouvait s’informer via la presse et les médias en ligne. Ce qui nous maintenait constamment dans la peur. On nous traitait de « djavours » [indifèles]. Ce climat a dominé de 1990 à 2000. Aujourd’hui encore, ce climat perdure et on ne peut pas dire que la Turquie en a véritablement fini avec cet état d’esprit. On entend encore certains nous qualifier d’ennemis à la nation. Je me souviens comment des Turcs adultes s’en prenaient à nous. Je n’avais que 7 ans, des adultes arrivaient et me frappaient en me demandant d’enlever ma croix. J’étais petit et je ne comprenais pas pourquoi ils me le demandaient, puisque dans notre village il n’y avait que deux familles arméniennes, privées d’église. On fréquentait les écoles turques. Ces personnes s’en prenaient à nous et menaçaient d’enlever les jeunes filles arméniennes dans notre village.

- Marine Martirossian : Ils ne s’en prennent plus aux Arméniens maintenant ? Qu’est-ce qui a changé ?
- Zakaria Milidonogli : Autrefois, la Turquie avait fermé ses frontières et ne communiquait avec aucun autre pays. Mais elle tente maintenant de construire des relations avec les Etats-Unis et l’Europe. Et si quelque chose arrive aujourd’hui en Turquie, le monde en a connaissance dans les cinq minutes qui suivent. Auparavant, on ne pouvait introduire des livres en Turquie. C’était interdit. Pas facile pour la Turquie de s’engager sur la voie de la démocratisation, quand cent ans de détritus se sont amassés. Mais maintenant une grande partie de la jeunesse turque lutte pour connaître la vérité. Ils se documentent sur l’histoire. Je pense que c’est un fait essentiel. Jusqu’à maintenant, rien n’existe dans les universités turques concernant l’architecture et la culture arméniennes. Il est grand temps de surmonter ces obstacles et d’établir des instituts de culture arménienne au sein des universités. Par exemple, les Balian sont italianisés et la rumeur prétend que leurs palais furent construits par des Italiens. L’année dernière, nous avons inauguré une exposition à Istanbul consacrée à l’architecture arménienne [Zakaria extrait de son sac un livre sur l’architecture arménienne au 19ème siècle – M. M.]. Ce livre ne renferme qu’une petite partie de la documentation immense qui existe. Le fait que les gens commencent progressivement à avoir accès à une information précise et fiable est une bonne chose.

- Marine Martirossian : Les architectes arméniens sont-ils aussi sollicités en Turquie que par le passé ? En tant qu’architecte, quelles commandes particulières vous donne-t-on ?
- Zakaria Milidonogli : J’ai construit des immeubles d’habitation et des usines à Bolis. Et j’ai participé à la rénovation de l’église Sainte-Croix d’Akhtamar.

- Marine Martirossian : Etait-ce à la demande du gouvernement turc ?
- Zakaria Milidonogli : Oui. Le gouvernement a contacté le Patriarcat afin que des architectes arméniens soient inclus dans la rénovation de l’église. Et le Patriarche m’a demandé de les aider. Istanbul compte beaucoup d’architectes arméniens. Les Arméniens sont peu nombreux dans les autres villes de Turquie – à Sébastia, il ne reste que six ou sept familles ; à Malatya, une ou deux. Ailleurs, il ne reste pratiquement plus d’Arméniens. Actuellement, nous avons un projet pour rénover les églises du Saint-Sauveur et de la Vierge à Ani. Il s’agit d’un des projets du gouvernement, car toutes les églises arméniennes appartiennent au gouvernement turc.

- Marine Martirossian : N’y a-t-il pas lieu de s’étonner devant une politique de démantèlement et, parallèlement, de reconstruction des monuments culturels de l’Arménie ?
- Zakaria Milidonogli : C’est étonnant, mais il faut comprendre une chose. Ils ne reconstruisent pas ces édifices parce que ce sont des églises arméniennes. Par exemple, l’église Sainte-Croix a été rénovée, mais les Arméniens ne peuvent y officier qu’une fois par an et encore. C’est devenu un musée. J’ai dit un jour qu’il valait mieux en faire une mosquée que de la détruire, car nous en avons besoin. Les édifices ont le droit de vivre, tout comme les êtres humains. Naturellement, les gens s’opposent souvent à moi, demandant comment je peux affirmer de telles choses. Mais que puis-je proposer d’autre ? Mieux vaut avoir une église là-bas que de la perdre, parce que nous avons grand besoin de ces édifices. Sinon nous perdrons notre culture. Nous sommes en perte de vitesse. Malheureusement, la peur existe toujours. Il y a quelques semaines, un jeune soldat arménien a été tué. L’animosité de la part des Turcs perdure. Malgré tout, je continue à demander aux gens de ne plus être lâches.

- Marine Martirossian : Cher Zakaria, on rencontre rarement des Arméniens d’Istanbul parlant arménien. Malheureusement, soit ils parlent un très mauvais arménien, soit ils préfèrent parler en anglais.
- Zakaria Milidonogli [il sourit] : Je vais vous dire. Mon épouse est Turque. J’ai deux enfants, diplômés des écoles arméniennes. Lorsque mon premier fils est né, j’avais pratiquement oublié mon arménien. Même si j’ai été élève à l’orphelinat et au Cours Karagozian, où l’on m’a très bien enseigné l’arménien, ma famille ignorait cette langue. C’étaient des paysans. La plupart des villageois arméniens ne parlaient pas l’arménien. C’étaient des dialectes locaux. Ils ne parlaient pas l’arménien comme nous. Trente ans plus tard, grâce à mes enfants, j’ai commencé à parler l’arménien. Malheureusement, je n’ai pas réussi à apprendre à ma femme à parler arménien, bien qu’elle aussi voulait l’apprendre.

- Marine Martirossian : Avez-vous changé de religion ?
- Zakaria Milidonogli : Non, bien sûr. Ma femme appartient à sa religion, moi à la mienne. Je vais à l’église une ou deux fois par an. Pour nous, l’important c’est la culture de toutes les nations. Il existe en Arménie de nombreux édifices que nous avons mis sur pied ensemble. Les artisans arméniens ont beaucoup aidé leurs maîtres turcs, car ces derniers ne possédaient pas cette culture. Ils ont émigré à cheval et se sont établis dans cette région. Ils n’avaient pas cette culture, contrairement aux Arméniens et aux Grecs.

- Marine Martirossian : Difficile à croire, quand on voit le paysage architectural actuel en Arménie.
- Zakaria Milidonogli : Je suis allé en Arménie, il y a trois ans. De nouveaux bâtiments étaient construits juste à côté de la place de la République. En fait, de nouveaux édifices sont nécessaires, mais on ne doit pas le faire au détriment du patrimoine. Pour autant que je sache, il y avait autrefois des immeubles de deux à trois étages à cet endroit. De beaux édifices, qui auraient pu être restaurés. Même chose à Istanbul.

- Marine Martirossian : Exemple, cet horrible immeuble blanc, bâti juste à côté des immeubles historiques de l’avenue Istiklal à Istanbul. Non ?
- Zakaria Milidonogli : Vous savez, l’ignorance existe aussi en architecture. On trouve des édifices ignorants. Ce bâtiment blanc, nouvellement construit, ressemble à un monstre avec ses fenêtres disproportionnées. La manie de faire de l’argent détruit les valeurs. Ici aussi, il y a des bâtiments de mauvais goût.

- Marine Martirossian : Une tendance actuelle de l’architecture ?
- Zakaria Milidonogli : Ce qui explique ce genre d’architecture de mauvais goût, c’est l’existence de nombreuses sociétés qui envahissent rapidement Istanbul. Comme on dit souvent, ces immeubles sont bâtis en une nuit. Des amis à moi expliquent que nous avons aussi notre part de responsabilité dans ce processus, parce que c’est nous qui les dessinons. Après le génocide arménien, ce domaine fut asséché parce qu’il s’agissait de musiciens, de dramaturge et d’architectes. Les premiers musiciens de Turquie étaient des Arméniens. Ce sont les Arméniens qui créèrent la première scène de théâtre, imprimèrent les premiers journaux. Malheureusement, malgré tout cela, nous n’avons pu nous faire accepter. Les journalistes turcs ont été bouleversés par notre exposition sur l’architecture arménienne à Bolis au 19ème siècle.

- Marine Martirossian : Autrement dit, les Turcs ont appris l’histoire de leur ville ?
- Zakaria Milidonogli : Hé oui ! [rires]. Cette exposition qui a duré un mois a fait grand bruit. L’année dernière, Bolis a été déclarée capitale culturelle de l’Europe et a reçu des aides de l’Union Européenne pour cela. L’exposition a été financée grâce à ces fonds. En outre, des livres ont été publiés en turc sur les musiciens arméniens. Actuellement, nous recevons des propositions pour organiser ces expositions dans plusieurs villes européennes. Mais nous aimerions tout d’abord le faire en Arménie. Nous demanderons probablement à la Fondation Hrant Dink à quelle date cela sera possible.

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Source : http://168.am/en/articles/8028
Article publié le 21.05.2011.
Traduction : © Georges Festa – 06.2011.