vendredi 15 juillet 2011

Adel Faroyan : "Io li ricordo" / "Moi, je me souviens d'eux"

Famille Deradourian, village de Morenik, région de Kharpert, 1890
© http://akunq.net


Moi, je me souviens d’eux

par Laura Delsere

www.balcanicaucaso.org


[Le génocide des Arméniens, vu de l’intérieur d’une famille. Deux enfants survivants, leur rencontre à 15 ans dans un orphelinat. Une souffrance impossible à confier, même aux descendants. Une jeune universitaire raconte l’histoire véritable de ses grands-parents à l’occasion du 24 avril, Journée de la Mémoire.]

Deux vies lointaines, un prénom en partage. Voici quatre-vingts ans, en des journées de fin avril comme celle-ci, était célébrée la Pâques en Arménie et allait changer l’existence d’Adel Faroyan. Elle devait avoir cinq ans environ. Difficile d’apprendre d’elle des détails. Aujourd’hui, une doctorante en littératures et langues comparées, d’à peine vingt-six ans, Adel Faroyan, sa nièce, les parcourt à nouveau. « Tout petits, ma grand-mère Adel et mon grand-père Gourguen se retrouvèrent seuls au monde. Les seuls dans leurs familles respectives à avoir survécu au génocide. »

« Je me suis battue pour connaître leur passé. »

Difficile de reconstituer ces faits. Soit parce qu’ils se sont passés durant l’enfance. Soit parce que leur atrocité fait qu’ils étaient rapportés superficiellement. « Je me suis battue pour connaître leur passé, reconnaît aujourd’hui Adel. Ils n’en parlaient jamais. Sinon avec difficulté, pressés par les questions de leurs enfants, de mon père Grigor et ses frères. Qui pourtant les interrogeaient toujours moins, car ils lisaient la souffrance sur le visage de mon oncle Gourguen, lorsqu’ils le ramenaient à cette époque. Il suffisait de citer Kharpert, où il était né, sa ville perdue et, au lieu de parler, il pleurait. »

Comme le faire continuer, étant donné la souffrance que cela lui occasionnait ? Mais aussi comment le laisser se taire ?

Ce long silence est un trait commun aux survivants. Ceux de la Shoah, en particulier, durant des dizaines d’années, n’en parlèrent ni entre eux, ni à leurs enfants. De même, ceux du Metz Yeghern de 1915, le « Grand Mal » déchaîné par le régime des Jeunes-Turcs le 24 avril et qui, au cours des mois qui suivirent, raya de la carte plus d’un million d’Arméniens à l’intérieur des frontières de l’Anatolie, créant une multitude de destins semblables à ceux de Gourguen et d’Adel.

« Mon grand-père Gourguen se rappelait de détails concernant les circonstances où il avait perdu sa famille, explique la nièce. En avril 1915, il était l’avant-dernier fils d’une nombreuse famille. Son père Grigor et le jeune Hovhannès, l’aîné, avaient été appelés sous les armes et nul ne les revit, avant même la déportation.
Quant à ses autres frères, ils étaient partis ce jour-là travailler aux champs. Tout petit, il se rappelait avoir trouvé la maison subitement vide et de là, d’être parti à leur recherche. Mais il les découvrit tous morts dans les champs.
Fuyant cette scène, il croise sa mère – ce devait être mon arrière-grand-mère, Makrouhie -, tenant dans ses bras son dernier né, Souren. Sur les trois, la mère et son nourrisson périrent en route, durant la déportation. Nous ignorons ce qui est arrivé ensuite. Quelqu’un vit un enfant tout seul et l’emmena. Qui sauva mon grand-père Gourguen et comment, seul au monde, il arriva à l’orphelinat américain de Gumri, lui-même ne me l’a jamais dit. Mais c’est là, à l’orphelinat, à quinze ans, qu’il rencontra ma grand-mère Adel et qu’il l’épousa. »

Une paire de chaussures de petite fille

A l’inverse, d’Adel âgée de cinq ans, et de sa vie avant le génocide, subsiste un objet. « Une paire de petites chaussures à talons, faite sur mesure pour elle. On voit que ma grand-mère les adorait, parce qu’elle les portait avec elle, dissimulée dans un petit sac. Un trésor inappréciable pour une petite fille déportée, note aujourd’hui sa nièce. Adel resta en vie, mais désormais privée de ses parents et de ses frères.

Elle ne dit pas ce qu’elle avait vu. Les histoires comme la sienne sont innombrables : on restait en vie grâce au hasard, grâce à un bout de pain, un peu d’eau, ou grâce à quelqu’un pris de pitié. Une de nos voisines se sauva, elle aussi toute petite, en s’attachant à la queue d’une vache, tandis que la colonne des déportés passait à gué un fleuve. Mais son frère n’en eut pas le temps.

Des années plus tard, dans notre maison d’Erevan, c’est moi qui jouait, toute petite, avec ces mêmes chaussures d’enfant : sans en connaître la valeur, je les mettais pour paraître plus grande. Jusqu’à ce que ma mère intervienne : « Ce sont ceux de ta grand-mère ! Tu ne dois pas les toucher ! » Aujourd’hui encore, nous les conservons. »

Ainsi, grâce à une paire de chaussures de petite fille, l’histoire d’Adel et Gourguen devient-elle possible. Et devient cet enfer que l’on peut traverser.

Une génération passée par l’orphelinat

Adel fut conduite elle aussi à l’orphelinat américain de Gumri qui, d’après les documents d’époque, s’appelait aussi Alexandropol. L’association américaine du Near East Relief [fondée pour porter secours aux Arméniens survivants du génocide et dans laquelle joua un rôle clé l’ambassadeur des Etats-Unis près l’empire ottoman, Henry Morgenthau, lequel figure parmi les témoins qui font le plus autorité sur ces événements – Ndlr], qui l’administrait, a calculé qu’onze mille orphelins comme Adel et Gourguen y aboutirent, durant les mois qui suivirent le génocide.

Il s’agissait d’une des institutions internationales, parmi celles grecques, russes, anglaises, françaises, allemandes et suisses, qui prirent en charge, dès la fin 1915, les réfugiés arméniens réchappés des massacres. Pour les plus jeunes, il y avait surtout des orphelinats comptant des milliers d’enfants et peu de personnel, où seule une éducation sommaire était possible.

Les prénoms des enfants

« A quinze ans, elle rencontra Gourguen, un garçon de son âge, tomba amoureuse de lui et l’épousa, reconstitue aujourd’hui sa nièce Adel. Elle devint infirmière dans un hôpital, tandis qu’il commença à travailler comme chauffeur. Ils eurent douze enfants. L’un d’eux est mon père.

Ils leur donnèrent les noms de ceux qu’ils avaient perdus : Souren, Makrouhie, Adel, Grigor, Hovhannès… Les entendre résonner à la maison avait en vérité valeur de présence. Et ils décidèrent d’engendrer autant d’enfants pour être sûrs que les petits eussent toujours quelqu’un à leurs côtés dans la vie.

En tant que famille nombreuse, dans l’URSS où l’Arménie était entrée, ils eurent droit aux appartements populaires qui étaient bâtis et attribués gratuitement à Erevan. De petites maisons, inconfortables, où entre peu la lumière du soleil. On les habite encore aujourd’hui. »

Deuxième secret de famille

Mais les secrets de famille étaient loin d’avoir disparu. « J’ai fini par découvrir que le nom de ma grand-mère Adel était en réalité faux. J’étais persuadée qu’elle s’appelait Adel Matveevna depuis son enfance. Ses enfants, c’est-à-dire mon père et ses frères, savaient qu’elle était d’origine russe. Elle les emmena même une fois en vacances à Saint-Pétersbourg, où elle avait passé sa prime enfance.

Mais c’est beaucoup plus tard que j’ai appris sa véritable identité : elle s’appelait Lapoutchina [Lopoukhine]. Un patronyme aristocratique. Une Lopoukhine fut la première épouse du tsar Pierre Ier le Grand (1). Et c’est à une jeune Lopoukhine que le poète Pouchkine dédia une de ses compositions. Mais après la révolution de 1917 c’était un nom dangereux, appartenant aux Russes blancs, dont elle dut se prémunir. Ainsi ma grand-mère, bien que rescapée du génocide, ne put-elle trouver de sécurité en URSS avec son histoire mouvementée qu’avec un nom inventé. Et elle devint Adel Matveevna. »

« Une mémoire délibérément effacée »

Adel, doctorante à l’université, peut ici reprendre la parole à la première personne. « C’est important pour moi de raconter. Le souvenir fait de tous ces personnages des personnes vivantes, alors qu’au contraire, du fait des massacres, elles semblaient perdues à jamais.

Bien sûr, nous possédons peu de choses d’eux. Car la mémoire de leur passage a été volontairement détruite. De cette ville de Kharpert, qui faisait fondre en larmes mon grand-père, il ne reste rien de cette époque. Elle fut totalement incendiée, maison par maison. Comme disait Djemal Pacha [Ahmed Djemal qui, avec Enver et Talaat à la tête du gouvernement des Jeunes-Turcs, figura parmi les architectes du génocide - Ndlr], il ne devait rester qu’un seul Arménien et seulement au sein d’un musée. »

Après Adel et Gourguen

La première Adel et son mari Gourguen ne sont plus. « Elle est morte à Erevan à cause de sa santé défaillante, du fait de mauvais soins. Peu de temps après, mon grand-père fut victime d’un accident de la route », précise Adel. L’histoire prend alors un nouveau tournant. Se souvenir d’eux pour la première génération, celle du père d’Adel, signifia défendre l’Arménie via l’armée et le nationalisme : « Mon père Grigor a combattu dans les années 1990 dans la guerre du Nagorno-Karabagh et il fut l’un de ceux qui conquirent la ville de Chouchi, une bataille symbole du conflit arméno-azéri. »

Quant à elle, Adel a choisi une autre carrière : les études à l’étranger, la littérature comparée. Mais aussi les recherches sur le domaine afin de reconstituer le passé et des initiatives à l’université pour faire connaître sa culture.

Jusqu’à des moments comme celui-ci, où durant les journées entourant le 24 avril, elle recommence à parler d’une autre Adel comme elle. L’effet est celui, printanier, d’un reflet sur un miroir. Qui renvoie une lumière.

NdT

1. Eudoxie Lopoukhine (1669-1731) - http://fr.wikipedia.org/wiki/Eudoxie_Lopoukhine

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Armenia/Io-li-ricordo
Article publié le 24.04.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 07.2011.
Avec l'aimable autorisation d'Adel Faroyan.