mercredi 27 juillet 2011

Comment les toponymes ont changé en Turquie / How Toponyms Changed in Turkey

© TESEV, 2011


Comment les toponymes ont changé en Turquie

par Orhan Kemal Cengiz

Today’s Zaman, 14.07.2011


Mercredi dernier [06.07], j’ai noté dans le tout dernier rapport de Sevan Nişanyan sur le changement des toponymes durant l’ère républicaine en Turquie [Hayali Coğrafyalar : Cumhuriyet Döneminde Türkiye'de Değiştirilen Yeradları] qu’il recense plus de 15 000 noms arméniens, grecs, juifs, kurdes, arabes, etc., lesquels ont été changés.

J’écrivais aussi que tout cela débuta en 1916 avec le décret publié par Enver Pacha immédiatement après que les massacres des non musulmans aient eu lieu.

Lisons la suite du rapport :

« Une transformation radicale commença dans la seconde moitié des années 1950. A cette date, la turcisation fut adoptée dans la pratique en tant que « politique d’Etat », qui prévalait sur les forces politiques. En 1957, la Commission en charge du Changement des Noms étrangers fut établie […] afin de lister les toponymes non turcs et d’en proposer de nouveaux.

« Ces efforts portèrent leurs fruits dès le lendemain du coup d’Etat du 27 mai 1960. Durant les quatre mois qui suivirent ce coup d’Etat, quelque 10 000 nouveaux noms de villages furent officialisés. Avant 1965, un tiers environ des toponymes avaient été changés. 12 000 villages, dont certains à l’histoire millénaire, et 4 000 villes et districts, des milliers de rivières, montagnes et structures géographiques firent brutalement face à leurs nouveaux toponymes turcs, dans le cadre d’un programme d’inspiration bureaucratique.

S’efforçant d’effacer totalement les anciens toponymes, une politique des plus rigoureuse fut mise en œuvre. L’impression des anciens toponymes, jusque sur des étagères et des cartes, leur introduction et leur diffusion dans le pays furent prohibées. Un Commandement Général Cartographique fut créé afin de remplir les fonctions d’un comité de censure cartographique, sous les auspices de l’Etat-major. Toute édition et vente de cartes était soumise à l’autorisation de ce comité. Les publications comportant d’anciens toponymes à l’échelle locale étaient confisquées, de simples plans étant parfois considérés comme des cartes.

Parallèlement à l’interdiction des anciens toponymes, des efforts furent entrepris afin d’effacer toute trace non turque ou non musulmane du territoire turc. Outre les cimetières, un grand nombre d’églises grecques et arméniennes, qui avaient été abandonnées, furent détruites par certaines commissions militaires et civiles, dont la nature reste floue. Le statut particulier accordé aux Grecs sur les îles d’Imroz et de Bozcaada [anciennement Imvros et Tenedos, NdT], en vertu du traité de Lausanne, fut supprimé et la population grecque expulsée. Un grand nombre de Grecs d’Istanbul furent déportés en 1964. La population arménienne qui restait dans le pays fut contrainte de s’exiler à Istanbul ou à l’étranger, suite à l’accentuation des pressions après 1955 et 1956.

La période du changement des toponymes, qui connut une pause après sa phase active vers 1965, montra des signes de renouveau durant les années qui suivirent un autre coup d’Etat : celui du 12 septembre 1980. D’anciens toponymes usités, quoique rarement, lors de transactions officielles jusqu’en 1980, furent totalement retirés de la circulation, suite à des interventions résolues de l’administration militaire. »

Un mouvement de réaction

Les voix qui s’élevèrent contre le changement des toponymes en liaison avec cette politique « nationale » furent plutôt rares dans les années 1980 et 1990 ; néanmoins, durant les années 2000, ces voix commencent à influer sur l’opinion.

Les premiers signes importants, indiquant une évolution de la politique officielle vis-à-vis du changement des toponymes, apparurent en 2009. S’adressant aux habitants de la ville de Güloymak, le 8 août 2009, le Président Abdullah Gül utilisa le toponyme kurde de la ville, Norsin. Tout de suite après, le 12 août, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan utilisa l’expression « Potamya’lıyız ezlden ! » [Nous sommes de Potamya de toute éternité !], en référence à la ville de Güneysu, dans le district de Rize, son lieu de naissance. Ces évolutions, qui firent grand bruit, donna à l’opinion la possibilité de se libérer de ce tabou, lequel avait été préservé avec mille précautions durant des années, aux plus hauts niveaux de l’autorité politique.

Vers la fin des années 1990, de nombreux villages dans la région d’Artvin furent équipés de panneaux indicateurs routiers comportant leurs anciens et nouveaux patronymes. Et en 2004, les villages nouvellement peuplés de Syriaques à Midyat et Nusaybin reçurent des panneaux de signalisation bilingues.

L’on sait que la mentalité qui changea les noms des anciens lieux et effaça leurs traces est aussi la même qui détruisit églises, mémoriaux, tombes, inscriptions, stèles, maisons et quartiers. Tout cela fut entrepris simultanément et, très probablement, par les mêmes groupes.

La destruction des églises, etc., qui était encore récemment considérée comme un « devoir national » ou, du moins, excusé en tant que tel, est maintenant regardée comme un crime et, au terme de la loi n° 2863, clause 65/a, punissable de deux à cinq ans de prison. Il y a un demi-siècle, des monastères et des églises historiques autour du lac de Van furent détruits de manière systématique, l’église se trouvant sur l’île d’Akhtamar n’échappant que par hasard à ces destructions. Aujourd’hui, l’église est rénovée grâce à un financement significatif de la part du gouvernement.

Le manque de réflexion concernant cette évolution des esprits dont nous sommes témoins, où les monuments historiques sont pris en compte, relativement aux anciens toponymes, est attristant.

Des résultats quantitatifs

« Dans le cadre du changement des toponymes en Turquie au 20ème siècle, 15 585 modifications ont été notées. […] Les régions dans lesquelles il y eut le plus grand nombre de changements toponymiques sont la bande côtière à l’est de la Mer Noire et les provinces du sud-est, majoritairement peuplées de Kurdes.

L’on sait que la première de ces deux régions à avoir subi le plus durement une transformation culturelle et identitaire, s’est mieux conformée au processus de « turcisation » - du fait peut-être d’avoir commencé plus tôt -, alors que la seconde a été incapable de s’y conformer. »

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Source : http://www.todayszaman.com/columnistDetail_getNewsById.action?newsId=250499
Traduction : © Georges Festa – 07.2011.