vendredi 15 juillet 2011

Harry Hagopian - Génocide arménien, 24 avril 2011, / Armenian Genocide, April 24, 2011

Abricotiers en fleurs, 2009
© Levon R.


Génocide arménien : vainqueurs, pas victimes ! – 24 avril 2011

par Harry Hagopian

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Aujourd’hui, les Arméniens à travers le monde célèbrent Pâques… Fête de la Résurrection, lorsque les croyants en la réalité immanente de notre foi centrée sur le Christ contempleront la victoire de la vie sur la mort, de l’amour sur la haine et du Bien sur le Mal. C’est aussi le jour où les Arméniens rappelleront aussi ces paroles inébranlables du Livre de la Révélation, chapitre 21, vers 4 : « Il essuiera toute larme de leurs yeux ; la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni chagrin, ni souffrance. Le monde passé aura pris fin. » (Nouvelle Bible de Jérusalem)

Mais aujourd’hui, cette Lumière de la Résurrection coïncide aussi pour la première fois dans le calendrier de notre Eglise avec l’anniversaire du génocide arménien – le 96ème cette année – qui est toujours commémoré le 24 avril. Nos mémoires sont traumatisées par le martyre de nos ancêtres qui subirent persécutions, tortures, déportations et mort.

Ce jour nous poserait-il, en tant qu’Arméniens, un dilemme ? Comme le notait un prêtre orthodoxe arménien des Etats-Unis dans un récent message multimédia, devons-nous prier, en tant que fidèles, Govya Yerousaghem [Jérusalem] qui nous parle de victoire ou Ee Verin Yerousaghem [la Jérusalem éternelle] qui pleure les morts ? Ou devons-nous simplement les célébrer toutes deux tel un compromis bienvenu qui nous libère d’un choix ? Autrement dit, nous faut-il embrasser la Croix du Christ ce 24 avril ou bien remettre le Christ en croix ?

Pour tous ceux qui ont traversé ce Mal, cette déréliction et ce désespoir qu’est le génocide, ce n’est pas une question facile. Après tout, la plupart des Arméniens sont préparés – quasi génétiquement – à comparer cette date à la crucifixion de Jésus, lorsqu’il se tourne vers le Seigneur et lui demande : « Eloï, Eloï, lama sabachthani ? » [Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?] (Evangile de Marc, chapitre 15, verset 34)

Or il existe une vérité plus importante à mes yeux : la croyance que la croix cède devant la Résurrection, le don divin de la vie qui vainc la mort, comme les Arméniens ont survécu au génocide et défié la mort. Peut-être le message est-il que nous devrions apprendre à opter pour l’amour comme arme privilégiée afin de nous libérer des ténèbres de la mort et entrer dans la lumière de la vie. Si le massacre de plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants arméniens est clairement trop atroce pour être oublié et, en vérité, ne doit, ni ne peut l’être, il convient néanmoins de se tourner vers une force qui célèbre la vie, au lieu de simplement rappeler la mort. En vainqueurs qui ont triomphé de tous les obstacles, n’avons-nous pas également le droit de surmonter notre peine et nous tenir aux côtés des victimes de tous les autres génocides à travers le monde ?
Pas facile, n’est-ce pas ? Pas facile du tout, mais qui a dit qu’il sera facile d’être à la première place ?

Tout comme ceux qui rappellent avec passion la crucifixion, sans pouvoir la rapporter à la joie de la Résurrection, je pense que nombre d’entre nous, Arméniens, sont eux aussi si absorbés par la notion contraignante de reconnaissance de ce crime épouvantable qu’ils ne se préoccupent pas de penser à ce qui arrivera ensuite. Autant la reconnaissance doit être considérée comme un objectif central, et autant elle demeure une première étape vers la justice qui contribuera à panser cette plaie ouverte dans les consciences arménienne et turque via une réconciliation et un éventuel pardon, autant il est nécessaire d’avoir une vision qui la transcende.

En 2005, le Comité Central du Conseil Œcuménique des Eglises a déclaré : « D’un point de vue chrétien, la voie vers la justice et la réconciliation exige la reconnaissance du crime perpétré comme condition sine qua non de l’apaisement des mémoires et de la possibilité de pardon. Pardonner ne signifie pas oublier, mais revenir sur le passé dans l’intention de rétablir la justice, le respect des droits de l’homme et les relations entre perpétrateurs et victimes. »

Aujourd’hui, 96 ans plus tard, je suis persuadé qu’un des principaux défis sera d’aider de saines et vigoureuses générations arméniennes, plus jeunes, à prendre place dans la société, se tromper, puis laisser leur empreinte. Un défi véritablement prophétique serait pour nous tous d’explorer les modalités au moyen desquelles nous pourrions surmonter le traumatisme du génocide arménien en tant qu’unique voie d’accès à notre identité et lieu de notre ethos. Ce qui nous aiderait tous, à nouveau, à apaiser nos plaies psychologiques, morales et politiques, tout en nous occupant de nos mémoires rompues.

Mais pouvons-nous y parvenir ? En outre, pourquoi tirerions-nous hors d’affaire la Turquie ? C’est là où je crois que le pouvoir d’apaisement devient essentiel dans nos existences et va bien au-delà d’une quelconque sophistique politique et même de toute orthodoxie religieuse. L’on sait qu’il s’agit, pour nombre d’entre nous, d’une étape douloureuse à franchir d’un pas léger, une étape beaucoup plus proche de celle de Sisyphe que de poursuivre un projet vengeur, lequel canaliserait temporairement notre angoisse, tout en vengeant nos ancêtres qui perdirent la vie lors des massacres de 1894-96 et du génocide perpétré de 1915 à 1923.

Or même cette étape ne saurait suffire à mes yeux et il nous faut être plus audacieux encore, en allant plus loin !

Comme le font déjà certains Arméniens, extérieurement ou simplement en leur âme et conscience, nous devrions apprendre à pleurer non seulement nos martyrs, parce que ce furent de véritables martyrs, mais aussi à être solidaires de toutes les victimes de génocides à travers le monde. Tout en reconnaissant que nous avons été les victimes d’un événement atroce qui a terni une page entière de l’histoire, nous devrions nous réjouir d’être aussi des vainqueurs qui ont vaincu la mort grâce à la vie et qui peuvent donc non seulement compatir aux souffrances d’autrui, mais se tenir aux côtés des victimes d’autres génocides. Quel meilleur jour pour ce faire que le 24 avril, lorsque nous défilons sous le cercueil des « morts éternels » et proclamons notre foi en la vie éternelle ? Allons-nous permettre à notre présent de définir notre passé et embrasser notre destin ? Le génocide fut sans conteste homicide et juridiquement intentionnel, comme de nombreux historiens ne cessent de le souligner, et ses victimes en sont perpétuellement l’écho dans les consciences arméniennes. Mais notre vigueur ne s’accroîtrait-elle pas si nous consacrions davantage de nos énergies – en clair, de nous-mêmes – aux nôtres, enfants, femmes et hommes, vivants et vigoureux, au nom de notre avenir collectif ?

Je me souviens de mon grand-père maternel me plaçant sur ses genoux, lorsque j’étais tout petit, à peine sorti de mes couches, me racontant les scènes sinistres dont il fut témoin de ses propres yeux, lorsque les proches de notre famille furent mutilés, massacrés, violés et jetés dans des fosses communes par les Turcs ottomans ou leurs sbires kurdes. J’ai consacré moi-même de nombreuses nuits à honorer la mémoire de tous ces Arméniens – y compris les membres de ma famille – tués sur ordre ou par omission, voici plus de quatre-vingt-dix ans.

Mais, franchement, je ne pense pas qu’un défilé, une manifestation commémorative, un farouche sermon ou quelque manifestation de violence chauvine soient les véritables voies d’accès pour honorer ces mémoires derrière lesquelles gisent maints visages et noms arméniens familiers. Un défilé constitue en un sens un regroupement social pour certains Arméniens, tout comme l’office liturgique, les jours de fête, le sont devenus pour d’autres. Honorer véritablement Dieu, tout comme honorer ceux qui sont morts pour notre salut, constituent des choix autrement plus rudes. Bien plus rudes que n’importe quelle démarche verbeuse ou rhétorique vers un cénotaphe ou quelque Hayr Mer [Notre Père] à demi marmonné à l’église. Et pourtant je crois encore que les Arméniens possèdent l’imagination novatrice de parvenir à ce renouveau en optant pour ce que j’évoquais dans ma conférence de Constantinople, le 25 novembre 2010 – « vivre l’union par delà la désunion mortelle » - et en lisant les visages de nos morts arméniens sur ceux de toutes les autres victimes de génocide. Plus profondément encore, ne devions-nous pas voir nos visages reflétés aussi dans ces autres visages ?

Tandis que nous nous rapprochons dangereusement du 100ème anniversaire, je propose simplement que la riposte la plus cinglante aux atermoiements et au déni interminables de la Turquie, riposte davantage mordante que simplement faire pression sur des pays pour qu’ils reconnaissent le génocide et bien plus constructive que de supplier les présidents des Etats-Unis ou les Premiers ministres du Royaume-Uni de prononcer le mot G, soit d’aller de l’avant, au lieu de contempler le passé.

Je repose donc la question en ce dimanche de Pâques : nous faut-il embrasser la Croix du Christ ce 24 avril ou bien remettre le Christ en croix ?

Autant il nous faut faire notre ménage en tant qu’Arméniens, autant la Turquie et ses alliés doivent faire le leur et réaliser qu’ils n’accorderont aucune faveur aux Arméniens en reconnaissant le génocide, mais qu’ils renforceront en premier lieu la structure morale de leurs sociétés, outre le fait de décupler les avantages économiques et politiques que susciterait un tel progrès. Le Premier ministre de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, un musulman pratiquant, devrait ainsi comprendre que, d’après le saint Coran et le recueil [sahih] de hadiths d’al-Bukhari, la loyauté et le souci de la vérité ne sont pas seulement deux traits essentiels pour tout musulman, mais qu’ils conduisent aussi à la droiture. Quand donc la Turquie deviendra-t-elle loyale et éprise de vérité ? Quand cesseront son déni et ses mensonges, son obscurcissement de la vérité et ses chantages incessants et complices d’autres gouvernements ?

Dans un texte intitulé « 20th Century Mass Killings Remembered » [Se souvenir des massacres au 20ème siècle], publié sur le site d’Ekklesia le 18 avril dernier, Mike O’Sullivan soulignait que les atrocités des génocides arménien et rwandais débutèrent en avril – ce même mois. Il ajoutait aussi que pour certains Rwandais pardonner est très difficile, parce qu’ils sont si traumatisés par leurs expériences que tout sentiment de pardon – y compris à venir – n’est pas toujours sincère.

Je crois comprendre d’où il vient, lorsque je songe aux larmes de mon grand-père. Néanmoins, ce dimanche de Pâques ne serait-il pas un jour approprié pour commencer à commémorer et réaffirmer non seulement nos morts arméniens, mais aussi ces Assyriens et ces Grecs Pontiques qui furent massacrés lors de ce même atroce génocide ? Ne pourrions-nous faire un nouveau pas en avant et défiler avec les victimes d’autres génocides, y compris celles du Darfour et d’ailleurs, vivant aujourd’hui leur enfer ?

Dans son homélie pascale de ce jour, à la cathédrale de Canterbury, Monseigneur Rowan Williams nous rappelait à tous que « la joie de la Résurrection occupe une place unique dans la foi et l’imagination chrétienne, car cet événement rompt la carapace du monde que nous pensions connaître et nous projette au sein du royaume nouveau et mystérieux dans lequel règnent miséricorde victorieuse et amour inépuisable ». Rappel qui sied bien à l’homme d’Etat et au théoricien politique britannique Edmund Burke, lequel déclara un jour que « la seule chose nécessaire au triomphe du Mal est que les hommes de bonne volonté ne fassent rien ».

Deux déclarations qui s’accordent avec élégance. Ne les séparons pas et n’oublions pas la force de l’amour face au Mal et à la souffrance. Rappelons-nous au contraire cela : « L’ignominie accompagne la suffisance, mais la sagesse accompagne l’humilité. » (Proverbes, chapitre 11, verset 2)

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Source : http://www.epektasis.net/2011/2011article7.html
Article publié le 24.04.2011.
Traduction : © Georges Festa – 07.2011.