dimanche 24 juillet 2011

Kostan Zarian - Paris, 1926

© Francis Bacon, Portrait de Lucian Freud, 1965


Paris



La nuit embrase les fleurs.

L’obscurité s’abat, frappe aux portes
Heurtant de ses ailes les lumières
Profère un mot des plus hideux
Et descend, tourmentée,
Là où gît le métro
Et, sans répit, enserre
Les entrailles de la métropole.

J’ai les mains en feu. Les heures qui se consument.
Sur les toits
L’infini brandit une torche
Et s’entretient avec les étoiles

Ce soir, les chats aux pattes luisantes
Griffent les cieux
Et miaulent à l’inconnu
En quête d’un cimetière
D’amour.
L’obscurité se présente au coin de la rue,
Saisit mon bouton et me dit :
Attends, mon ami, laisse-moi te dire une dernière chose,
Le bus part en chasse de l’infini,
Par millions, les poings levés
Menacent l’espace.
Rompu est le bras de la divinité.
Le marché devenu fou.

Je suis au Jockey’s – le dancing de Kiki.
A Montparnasse,
Le tango
Répand sa rumeur triste,
Un miroir se brise
Dans le regard de l’homme noir –
Et l’orchestre de jazz retentit.

Au dehors il gèle.
Le regard perdu, un homme-sandwich
Tend des prospectus
Invitant tout le monde à la Maison du Roi,
Peut-être est-ce un ange qui se cache.

Depuis la Tour Eiffel
La radio parle au monde.
Elle appelle Ceylan, le Congo, l’Inde.
Les vents sont en furie, le Vésuve en feu.
Le dollar est au plus bas.
Désespérée, une femme s’est jetée dans la Seine.

La mort gagne en taxi les Halles.
L’Ouest se meurt.
Une apocalypse de lettres lumineuses
Annonce des prix dans les magasins.
En Inde un messie est né ;
Les apôtres sont en marche,
Les Rois mages sont partis ;
L’étoile du berger gît dans une morgue.
Les étudiants de la faculté de médecine
Inciseront le mystère,
Examineront ses intestins
En quête du divin.

Tout n’est que clairon.
Les affiches s’élèvent, implorant,
Moissonnant le regard
De la faux de l’illusion.
En fuite, un lion
Rôde le long d’un mur, rugit au sein des ténèbres –
Aborde dans l’obscurité le cireur de chaussures.

J’arrive ! J’arrive !
Une pute en deuil m’accompagne
Filant de ses mains infatigables
Une douleur aiguë.
Une affiche, faisant voler son chapeau, nous salue,
Et de son trille de rossignol malade,
Suscite un frisson bon marché.
Allons-y, allons-y…

J’arrive à Montmartre.
Les lumières massacrent la nuit.
Le « royaume » ouvre ses portes
Et « l’enfer » nous appelle.
A l’instar du globe,
Un moulin rouge qui tourne,
Des étoiles tombent le grain.
Offrande du pain aux cœurs affamés.

La Voie Lactée s’est enfuie avec un danseur.
Le ciel entame une danse du sabre
Tandis qu’un chérubin du Caucase
Etend ses ailes de lumière
Dans sa route vers les étoiles.

Sur un cercueil ils ont disposé des vins amers,
Murmurant un chant funèbre.
Ivre, un ange gît dans la crasse,
Pendant que Mistinguett,
Faisant étalage de son jeu,
Lance sa chansonnette.

Le Pape est en chaire.
Ils ont crucifié une femme nue
Et le démon a tué le monde
De son épée de carton.

Comment trouver les mots ?
Est-ce un rêve ? Une illusion ?
Ou est-ce l’ultime Missa Solemnis
Des mystères des temps anciens ?

La nuit embrase les fleurs.

Mon cœur, en taxi,
Se rue tel un fou
Du rêve au cauchemar,
Tandis que je
Me tiens là, désespéré
Tel un obélisque solitaire,
Une chimère de pierre
Sur le toit d’une chapelle à demi en ruine.

Au petit matin,
L’allumeur de réverbères
Moissonne
Les fleurs de la nuit
Et Paris qui occupe les Halles
Et dépèce un estomac en sang.


Kostan Zarian, 1926

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Adaptation : © Georges Festa – 07.2011

Traduction anglaise : © Tatul Sonentz – 02.2011 http://poetrytranslations.blogspot.com/search/label/Kostan%20Zaryan%20-%20English
Illustration : http://www.friendsofart.net/en/art/francis-bacon/portrait-of-lucian-freud