lundi 11 juillet 2011

Özcan Alper - Interview

© Kuzey Film / Filmfabrik Gmbh, 2008


Porter les Arméniens hamchènes au grand écran : entretien avec Özcan Alper

par la rédaction d’Horizon Weekly

http://asbarez.com


Arménien hamchène, Özcan Alper est né en 1975 dans la petite ville d’Artvin, au nord-est de la Turquie. Il étudie tout d’abord les sciences physiques à l’Université d’Istanbul, puis change d’orientation et passe un diplôme en histoire des sciences. Durant cette période, il se passionne pour la technique du tournage et le cinéma et commence à travailler au sein de groupes de cinéma alternatifs. En 1999, il débute sa carrière professionnelle en tant que cinéaste et travaille dans plusieurs films et séries télévisées en tant qu’assistant réalisateur et membre de l’équipe de production. Son premier court métrage, Momi [Grand-mère] (2001), obtint plusieurs récompenses et fut le premier film à être tourné en langue hamchène (dialecte arménien parlé au nord-est de la Turquie). Sonbahar [Automne] est son premier long métrage, réalisé avec le soutien du ministère turc de la Culture. Il rédige aussi des critiques de films pour Yeni Film, une revue de cinéma très connue en Turquie.

Notre consœur au Canada, Horizon Weekly, a mené un entretien avec Alper, que nous présentons cette semaine.

- Horizon Weekly : Quelle est la situation présente de l’industrie du cinéma en Turquie ? Y a-t-il eu récemment des cas où la censure a frappé un film sorti en Turquie ?
- Özcan Alper : Depuis quinze ans, les gens évoquent un nouveau mouvement cinématographique en Turquie. Je ne saurais dire, pour ma part, s’il s’agit d’un courant nouveau ou non ; peut-être convient-il d’attendre un peu et de voir… Cela dit, si l’on observe les festivals internationaux du film, ces dernières années, le cinéma de Turquie est de plus en plus mentionné. Les réalisateurs issus de ma génération sont considérés comme le prolongement de ce « mouvement ». Disons qu’il y a un réel progrès vers un mieux.
Comparé aux temps anciens, on ne peut pas vraiment dire qu’il y ait une pression ou une tension s’exerçant ouvertement sur les films produits. Mais je pense qu’une certaine forme d’autocensure reste présente. Il y a eu, par exemple, ce film sur Atatürk, intitulé Mustafa, écrit par un auteur très connu (1). Les autorités gouvernementales n’ont pas vraiment réagi, mais le grand public et les leaders d’opinion orchestrèrent une campagne contre le film et son auteur, quasiment une campagne de lynchage. Nous ne connaissons pas vraiment les limites ou les frontières de cette pression. Par exemple, si quelqu’un veut faire un film sur les questions kurde et arménienne dans ce pays, prenant ouvertement le contre-pied des croyances populaires et de l’opinion du grand public, nul ne sait quelles en seraient les répercussions.

- Horizon Weekly : Dans ton second film, Sonbahar, il y a le thème de la quête d’identité. Pourquoi ce film se basait-il là-dessus ?
- Özcan Alper : Cela a peut-être à voir avec un sentiment personnel, mais je pense que, pour moi, c’est relié au fait de prendre conscience de sa culture et de sa langue au cours de son existence. De connaître ton identité à travers ton passé et la terre sur laquelle tu es né. Ces particularités, les mélodies des gens, les mots de la terre, du vent et de la mer comptent pour moi. Je suis aussi convaincu que tous ces modes de vie locaux sont communs à toute l’humanité, partout.

- Horizon Weekly : Quelle est la situation actuelle des villages hamchènes ? Pourquoi la nouvelle génération quitte-t-elle les villages et s’établit-elle dans les zones urbaines ?
- Özcan Alper : Seules les personnes âgées et les enfants restent dans les villages. Les générations plus jeunes partent à l’université ou travaillent dans les grandes villes. Mais, durant les mois d’été, pratiquement tout le monde revient chez soi et la population double alors. Les villageois sont surtout des paysans et le revenu qu’ils retirent de leur dur labeur ne suffit pas à entretenir toute la famille.

- Horizon Weekly : Comment ton film a-t-il été reçu par les Hamchènes, les Turcs et à l’étranger ?
- Özcan Alper : La réaction des Hamchènes a été très intéressante, car lorsque je tournais Momi, même les chefs hamchènes se montraient agités et réagissaient de façon négative. J’ai réalisé Sonbahar huit ans plus tard et je me suis rendu compte que leur réaction était totalement différente. Le fait d’avoir quelque chose en commun avec leur milieu et leur culture, d’être connu en Turquie et à l’étranger, les rendait fiers et heureux. Les mêmes se mettaient à dire que je faisais revivre et que je réveillais la culture hamchène. Les jeunes Hamchènes, en particulier, se montrent très concernés et commencent à étudier leur dialecte.
Une partie importante du film concerne la Gauche turque (les socialistes). Voilà pourquoi ils étaient aussi très intéressés et m’ont soutenu. La première du film a eu lieu le 19 décembre [2008] (date à laquelle le gouvernement turc jeta en prison les socialistes, il y a plusieurs années). Depuis, plus de 150 000 personnes l’ont vu et plus de quarante villes de Turquie ont organisé des débats sur le film et le thème abordé. Il a été soutenu aussi par les syndicats professionnels et de la fonction publique.
Au niveau international, le film a été projeté dans une vingtaine de pays et de festivals du film. De grandes revues internationales de cinéma ont publié des articles à son sujet, comme Variety aux Etats-Unis et Screen en Europe.
Et puis, participer au Festival du Film Nouveaux réalisateurs / Nouveaux Films de New York représente un tournant important pour nous, car ce festival sélectionne le premier ou le second film produit par de nouveaux réalisateurs. Avoir été choisi parmi des milliers d’autres films et faire partie des quinze premiers films constitue une étape très importante.

NdT

1. Film réalisé en 2008 par Can Dündar.

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Source : http://asbarez.com/60939/bringing-the-hemshin-armenians-to-the-big-screen-an-interview-with-ozcan-alper/
Article publié le 17.04.2009.
Traduction : © Georges Festa – 07.2011.