samedi 16 juillet 2011

Simon Baron-Cohen - The Science of Evil / La Science du Mal

© Basic Books, 2011


The Science of Evil [La Science du Mal] : expliquer le Mal et la cruauté humaine

par Simon Baron-Cohen

The Armenian Mirror-Spectator, 18.06.2011


J’avais sept ans, quand mon père m’apprit que les Nazis avaient transformé les Juifs en abat-jour. Observation du genre de celles qu’on entend une fois et qui ne vous quitte plus en pensée. Dans l’esprit d’un enfant (et même d’un adulte) ces deux sortes d’éléments n’ont tout simplement rien à voir. Il m’apprit aussi que les Nazis transformèrent les Juifs en barres de savon. Cela semble incroyable et pourtant c’est la pure vérité. Je savais que notre famille était juive, si bien que cette image transformant des gens en objets me touchait de près.

Mon père me parla aussi d’une de ses anciennes petites amies, Ruth Goldblatt, dont la mère avait survécu à un camp de concentration. Il fut présenté à cette dernière et fut choqué de découvrir que ses mains avaient été inversées. Les scientifiques nazis lui avaient coupé les mains, les avaient interverties et les lui avaient recousues, si bien que lorsqu’elle tendait ses mains, les paumes vers le bas, ses pouces étaient tournés vers l’extérieur et ses auriculaires vers l’intérieur. Ce n’était qu’une des nombreuses « expériences » qu’ils avaient menées. Je compris qu’il y avait un paradoxe au cœur de la nature humaine – des gens pouvant en réduire d’autres à l’état d’objets – que mon jeune esprit n’était pas encore prêt à comprendre.

Des années plus tard, j’enseigne à l’Institut de médecine du Saint Mary’s Hospital à Londres. Je prends place lors d’une conférence de physiologie. Le professeur évoque l’adaptation de l’homme à la température. Il apprend à ses étudiants que les meilleures données accessibles sur l’adaptation de l’homme au froid extrême ont été collectées par les scientifiques nazis lors d’ « expériences en immersion » pratiquées sur des Juifs et autres prisonniers du camp de concentration de Dachau, qu’ils plaçaient dans des cuves emplies d’eau glacée. Ils recueillirent des données systématiques sur la corrélation du rythme cardiaque avec la durée d’exposition dans une eau à zéro degré centigrade. Entendre parler de ces recherches immorales suscita à nouveau cette même interrogation dans mon esprit : comment des humains peuvent-ils traiter autrui comme un objet ? Comment des humains en arrivent-ils à étouffer leurs sentiments naturels d’empathie envers un autre être humain en train de souffrir ?

Ces exemples sont particulièrement choquants, car ils impliquent des médecins et des scientifiques éduqués (professions en lesquelles nous avons été formés à avoir confiance), pratiquant des expériences ou des opérations immorales. Faisons l’hypothèse (généreuse) que ces médecins ne furent pas cruels à dessein – que les scientifiques pratiquant ces expériences d’immersion voulaient contribuer au savoir médical, savoir, par exemple, comment aider des victimes secourues après un naufrage dans des mers glacées. Même les médecins nazis, qui cousirent dans l’autre sens les mains de la malheureuse madame Goldblatt, ne furent peut-être pas (je l’espère) motivés par des actes cruels au nom de la cruauté. Eux aussi obéissaient probablement à leur impulsion scientifique, désireux de comprendre comment éprouver les limites des procédures en microchirurgie.

Ce que ces scientifiques perdirent de vue, dans leur quête de connaissance, fut l’humanité de leurs « sujets ». Paradoxalement, les sciences humaines décrivent leur objet d’étude comme des « sujets », car cela implique une sensibilité au ressenti de la personne étudiée. Dans la pratique, le ressenti des sujets soumis à ces expériences n’avait rien à voir. Les lois nazies définissaient les Juifs comme des sous-hommes au plan génétique et ordonnèrent leur extermination dans le cadre du programme eugéniste d’alors.

Dans ce contexte politique, il se peut que le fait d’« utiliser » des prisonniers des camps de concentration en tant que « sujets » de recherches médicales ait paru moral aux yeux de ces médecins, si cela contribuait à la connaissance au nom d’un Bien plus grand.

La cruauté pour elle-même faisait partie du comportement des gardiens nazis ordinaires.

Malheureusement, les exemples atroces ne manquent pas. Je n’en choisirai qu’un, extrait de la biographie de Thomas Buergenthal. Agé de neuf ans seulement, Thomas fut raflé avec des milliers de Juifs et conduit à Auschwitz. Là, il fut contraint de regarder un prisonnier obligé de pendre son camarade, qui avait tenté de fuir. Un gardien SS ordonna au prisonnier de passer une corde autour du cou de son camarade. L’homme ne put exécuter cet ordre car ses mains tremblaient de peur et de chagrin. Son camarade se tourna vers lui, saisit la corde et, dans un acte remarquable, baisa la main de son camarade et se passa lui-même la corde au cou.

Furieux, le gardien SS renversa la chaise qui se trouvait au-dessous pour que l’homme soit pendu.

Observant l’homme baisant la main de son camarade, Thomas et les autres prisonniers se réjouirent de ce simple acte qui disait (sans mots) : « Je ne laisserai pas mon camarade être contraint de me tuer. » Thomas survécut à Auschwitz (peut-être parce que son père lui avait appris à se tenir près du hangar, lorsque le docteur Mengele opérait la sélection parmi ceux qui devaient mourir) et raconta cette histoire dans son ouvrage A Lucky Child [L’Enfant de la chance] (1). L’empathie dans l’amitié se révèle avec force dans cette situation épouvantable, de même que l’absence flagrante d’empathie chez le gardien. Si le but était de punir ou de faire un exemple, le gardien aurait pu abattre lui-même le fuyard. Le gardien choisit vraisemblablement cette forme particulière de punition, car il voulait voir souffrir les deux amis.

Aujourd’hui, presque un demi-siècle après les révélations de mon père sur les extrémités du comportement humain, mon esprit reste taraudé par cette même et seule question : comment comprendre la cruauté humaine ? Quel motif plus grand d’écrire un livre sinon la persistance d’une seule question, laquelle peut ronger en esprit toute une vie consciente d’homme ?

Quelle autre question peut-elle prendre racine d’une manière aussi inébranlable ? Je suppose que la raison pour laquelle je reviens sans cesse à cette question est due au fait que le problème de savoir comment des êtres humains ignorent l’humanité d’autrui exige une réponse. Or les réponses n’apparaissent pas à l’horizon. Ou du moins, les réponses dont on dispose ne sont pas entièrement satisfaisantes. Si ces réponses étaient suffisantes, la question donnerait l’impression qu’on y a répondu et que le problème est réglé. Il ne serait plus nécessaire d’y revenir dans la précipitation et sans cesse. En clair, de meilleures réponses demeurent nécessaires.

L’explication courante est que la Shoah (tristement, comme nous le verrons, répercutée dans de nombreuses cultures, sur le plan historique, à travers le globe) constitue un exemple du « mal » que les humains sont capables de s’infliger mutuellement. Le mal est considéré comme incompréhensible, un thème que l’on ne peut aborder, car l’échelle de l’atrocité est si grande que rien ne peut communiquer son énormité. Vision ordinaire qui s’avère largement partagée et, de fait, la notion de mal est couramment usitée en guise d’explication pour des comportements aussi effrayants.

Pourquoi le meurtrier assassine-t-il un enfant innocent ? Parce qu’il est le mal. Pourquoi cette terroriste devient-elle une kamikaze ? Parce qu’elle est le mal. Or, lorsque l’on isole la notion de mal pour l’étudier, plus aucune explication. Ce qui, naturellement, pour un scientifique, est totalement insuffisant. Ce qui ne signifie pas que l’on doive purement et simplement cesser de se demander comment des gens sont capables de se comporter ainsi ou recourir à une non explication, comme de dire que ces gens sont simplement le mal.

En tant que scientifique, je désire comprendre ce qui pousse des gens à traiter autrui comme s’il s’agissait de simples objets. Dans cet ouvrage, j’explore comment des gens peuvent se traiter mutuellement avec cruauté, sans me référer à la notion de mal, mais à celle d’empathie. Contrairement à la notion de mal, l’empathie a un pouvoir d’explication. Dans les chapitres suivants, j’étudie l’empathie au microscope.

La gageure est d’expliquer, sans recourir à la notion commode de mal, comment des gens sont capables de s’infliger mutuellement des blessures extrêmes. Remplaçons donc le mot « mal » par « érosion de l’empathie ». L’érosion de l’empathie peut surgir du fait d’émotions corrosives, tel un ressentiment amer, un désir de vengeance, une haine aveugle ou une volonté de se protéger. Théoriquement, ces émotions sont passagères et l’érosion de l’empathie réversible. Or l’érosion de l’empathie peut résulter de traits psychologiques plus durables.

L’idée selon laquelle l’érosion de l’empathie naît lorsque des gens transforment autrui en objet remonte au moins à Martin Buber, un philosophe autrichien qui démissionna de sa chaire à l’Université de Francfort en 1933, lorsque Adolf Hitler parvint au pouvoir. L’ouvrage célèbre de Buber a pour titre Ich und Du [Je et Tu]. Il oppose le mode d’existence Ich-Du [je-tu] (lorsque l’on communique avec autrui comme une fin en soi) au Ich-Es [je-ça] (lorsque l’on communique avec quelqu’un ou un objet, afin de les utiliser dans quelque but). Il soutenait que ce dernier mode de relation était dépréciateur.

Lorsque notre empathie est mise hors circuit, nous fonctionnons uniquement en mode « Je ». Dans cette situation, nous sommes liés uniquement aux choses et aux gens comme s’ils n’étaient que des choses. La plupart d’entre nous sont capables de le faire à l’occasion. Nous pourrions même nous focaliser sur notre travail sans avoir la moindre pensée pour le sans-abri dans la rue, à l’extérieur de notre bureau. Mais que l’on se trouve dans cet état de façon transitoire ou permanente, nul « tu » n’est visible – du moins, un tu pensant et se comportant différemment. Traiter les autres comme s’il s’agissait de simples objets est l’une des pires choses qu’il est possible de faire à un autre être humain, à savoir ignorer sa subjectivité, ses pensées et ses sentiments.

Lorsque les gens ne se préoccupent que de leurs intérêts, ils disposent de tout le potentiel pour être étrangers à l’empathie. Au mieux, dans une telle situation, se trouvent-ils dans un monde qui est le leur et leur comportement aura-t-il peu d’impact négatif sur autrui. Ils peuvent se retrouver dans cet état d’esprit, suite à des années de ressentiment et de souffrance (résultant souvent de conflits) ou, comme on l’observe, pour des raisons neurologiques, plus durables.

(Elément intéressant, dans cette situation de quête obsessive de ses propres objectifs, tel projet peut même avoir un pôle positif : aider autrui, par exemple. Or, même si le projet de la personne est positif, utile et valable, il est obsessif, par définition dénué d’empathie.)

Nous marquons ici un tournant : visant à expliquer comment des gens peuvent se montrer mutuellement cruels, non du fait du mal, mais de l’érosion de l’empathie.
Bien que cela semble très légèrement davantage satisfaisant comme réponse (constituant du moins le début d’une explication), nous sommes encore loin d’avoir abouti.

L’érosion de l’empathie comme explication soulève d’autres questions concernant la nature de l’empathie et les modalités de son érosion. Mais, du moins, s’agit-il de questions solubles, auxquelles nous tenterons de répondre à travers ce livre.
Parvenu au terme de notre odyssée, nous éprouverons moins ce besoin tenace de réponses à cette importante question de comprendre la cruauté humaine. L’esprit peut s’apaiser, lorsque les réponses commencent à donner l’impression d’être satisfaisantes. Mais, auparavant, plongeons au cœur de l’empathie, considérons une poignée d’exemples factuels à travers le monde afin de prouver que les atrocités perpétrées par les Nazis ne leur sont pas réservées. Il nous faut le faire, ne serait-ce que pour se défaire de cette opinion absurde (à mes yeux), selon laquelle les Nazis furent en quelque sorte exceptionnellement cruels. Comme vous le verrez, tel n’est pas le cas.

L’érosion de l’empathie à travers le globe

L’érosion de l’empathie est un état d’esprit que l’on peut trouver dans toutes les cultures. En 2006, je me trouvais en vacances au Kenya avec ma famille. Nous atterrîmes à Nairobi, une grande métropole internationale, surpeuplée. Malheureusement, Nairobi abrite un des plus vastes bidonvilles d’Afrique. Des gens qui dorment dans les rues, des mères mourant du sida, des enfants souffrant de malnutrition, mendiant ou faisant tout ce qu’ils peuvent pour survivre. Je rencontre Esther, une jeune Kényane, une de ces privilégiées qui possède un emploi. Elle me conseille de prendre garde à la criminalité grandissante à Nairobi.

« J’étais dans un supermarché, me dit-elle. Soudain, une femme près de moi, qui faisait la queue pour payer ses provisions, pousse un hurlement. Un homme derrière elle lui avait coupé un doigt. Profitant du désordre, l’homme fit glisser la bague de mariage du doigt sectionné et se précipita dans la foule. Tout cela se passa très vite. »

Exemple terrible de ce que quelqu’un peut faire à autrui.

Formuler le projet de sortir dans un supermarché bondé afin de voler est aisé à comprendre, en particulier si la personne est affamée.

Formuler le projet de prendre un couteau avec soi est un peu plus difficile à assimiler, car cela indique une préméditation évidente de couper quelque chose.

Or, à mes yeux, l’important est d’imaginer l’état d’esprit de la personne dans les secondes qui précèdent l’action de sectionner. A ce moment précis, il est probable que tout ce que voit le voleur est sa cible (la bague), un petit objet susceptible de le nourrir durant des semaines. Tout ce qui le sépare de son prochain repas est le doigt de la femme, qui doit être sectionné. Le fait que le doigt soit attaché à une main est un simple inconvénient et une froide logique indique la solution : le détacher. Le fait que la main soit attachée à une personne, avec sa vie et ses sentiments, est à ce moment-là hors sujet. Evacué en esprit. Exemple de transformation d’une personne en objet (pas plus). Ma thèse est que, lorsque l’on traite quelqu’un comme un objet, notre empathie est mise en veilleuse.

Cet exemple pourrait faire croire qu’une personne capable d’un tel crime traverse une anomalie passagère. Le désespoir, la faim et la misère du perpétrateur peuvent-ils être dominants au point qu’il perde toute empathie envers sa victime ? Nous avons tous connu, ou observé chez autrui, ce genre d’états transitoires, où l’empathie recouvre ensuite ses droits. Je me demande si, lors de vos défaillances temporaires en matière d’empathie, rien de terrible ne se produit, comme nous l’avons vu à travers cet exemple. Ce qui suggère que ce que cet homme a fait à cette femme est plus qu’une défaillance temporaire. Je m’intéresse dans ce livre à ce phénomène plus durable – le résultat de traits plus stables où il est plus difficile, sinon impossible, de regagner l’empathie et où les conséquences peuvent être extrêmement graves. Venons-en maintenant à ces gens au sein de la population qui ont désespérément besoin d’empathie, mais qui, pour des raisons diverses, en sont dépourvus – et probablement à jamais.

Nous verrons cela plus tard. Pour l’heure, je me limiterai à quatre autres exemples d’érosion de l’empathie à travers le monde, car point n’est besoin de maints exemples pénibles pour démontrer que cela peut advenir au sein de n’importe quelle culture.

Josef Fritzl construisit une cellule dans sa maison à Amstetten, au nord de l’Autriche. Vous avez probablement entendu parler de cette affaire, qui fit la une des actualités dans le monde entier. Le 24 août 1984, il emprisonna sa fille Elisabeth dans cette cellule et l’y maintint durant vingt-quatre ans, racontant à sa femme qu’elle s’était perdue. Il viola Elisabeth – jour après jour – de l’âge de 11 ans jusqu’à ce qu’elle devînt une jeune adulte. Elle eut ainsi sept enfants dans cette prison souterraine ; l’un d’eux mourut, âgé de trois jours, et son père (le père et le grand-père de l’enfant) brûla le corps pour détruire les preuves.

Durant ces vingt-quatre années, Josef et son épouse Rosemarie apparurent à plusieurs reprises à la télévision autrichienne, apparemment désespérés par la disparition d’Elisabeth, appelant le public à les aider à la retrouver. Josef prétendit que trois des enfants d’Elisabeth se présentèrent mystérieusement à sa porte, abandonnés par leur mère, et qu’avec sa femme (leur grand-mère) ils les élevèrent. Trois autres enfants grandirent dans cette prison souterraine, se retrouvant avec des troubles psychologiques majeurs. Comment un père peut-il ainsi traiter sa fille comme un objet et la priver, elle et trois de ses enfants/petits-enfants, de leur droit à la liberté ? Où était son empathie ?

Autre exemple d’érosion de l’empathie, qui m’a frappé : un reportage lors du programme d’informations en soirée de la BBC. Le 24 juillet 2002, des soldats rebelles pénètrent dans le village ougandais de Pajong. Esther Rechan, une jeune mère, raconte ce qui s’est passé ensuite :

« Mon fils âgé de deux ans se tenait assis sur la véranda. Les rebelles se sont mis à le frapper. Ils l’ont battu à mort… J’avais mon autre enfant, âgé de cinq ans, avec moi, lorsque la femme qui commandait les rebelles ordonna à toutes celles d’entre nous qui avaient des enfants de les attraper et de les écraser contre les poteaux de la véranda. Nous avons dû les frapper jusqu’à ce qu’ils meurent. Nous toutes, qui avions des enfants, on a dû les tuer. Si on le faisait lentement, ils nous battaient et nous obligeaient à frapper plus fort nos enfants contre les poteaux. Au total, sept enfants ont été tués de cette façon par leurs mères. Le mien n’avait que cinq ans. »

Que se passait-il dans les têtes de ces soldats rebelles, au point de forcer une mère à battre à mort son propre enfant ?

Prenons maintenant un exemple issu d’un génocide moins connu, non perpétré par les Nazis. J’en ai entendu parler en me rendant en Turquie, l’été dernier. Les Turcs sont connus pour leur culture chaleureuse, accueillante, amicale, mais lorsqu’ils étaient sous domination ottomane, ils considéraient les Arméniens comme des citoyens de seconde zone. De fait, dès les années 1830, les Arméniens n’étaient même pas autorisés à témoigner contre des musulmans dans un tribunal – leurs preuves étaient regardées comme non recevables.

Dans les années 1870, les Arméniens exigèrent des réformes et durant les années 1890, au moins 100 000 d’entre eux furent tués (2). Le 24 avril 1915, 250 intellectuels arméniens furent raflés, incarcérés, puis assassinés. Le 13 septembre de la même année, le Parlement ottoman vota une loi décrétant « l’expropriation et la confiscation » des biens des Arméniens, tandis que les Arméniens étaient contraints à des marches de mort depuis la Turquie jusqu’à la ville de Deir-es-Zor en Syrie. Sur ces routes et dans vingt-cinq camps de concentration (situés près des frontières actuelles de la Turquie avec l’Irak et la Syrie), un million et demi d’Arméniens périrent. Certains furent tués dans des bûchers, d’autres par injections de morphine, d’autres encore sous l’effet de gaz toxiques. Il s’agit d’une histoire qui n’est pas souvent racontée et le génocide des Arméniens constitue la preuve évidente (si besoin était) que la Shoah ne fut pas l’apanage des Nazis.

Je prendrai un dernier exemple de cruauté humaine extrême, cette fois-ci au Congo. En 1994, Mirindi Euprazi se trouvait chez elle dans son village de Ninja, dans la région de Walungu, située en République Démocratique du Congo, lorsque les rebelles passèrent à l’attaque. Elle raconte son histoire : « Ils ont obligé mon fils à avoir des relations sexuelles avec moi, et quand il a fini, ils l’ont tué. Puis ils m’ont violée devant mon mari, qu’ils ont tué lui aussi après. Ensuite, ils ont emmené mes trois filles. »

Elle n’a plus jamais entendu parler d’elles. Elle raconte comment elle s’est retrouvée nue, pendant que sa maison brûlait. J’imagine – comme moi – que vous êtes sans mots devant un tel épisode. Comment ces rebelles perdent-ils de vue que cette personne est une femme, guère différente de leurs propres mères ? Comment peuvent-ils la traiter ainsi, tel un objet ? Comment ignorent-ils que ce garçon – obligé d’avoir des relations sexuelles avec sa mère – n’est qu’un adolescent, avec des sentiments normaux ?

Exemples plus que suffisants d’une cruauté humaine dans différentes cultures, qui nous rappellent de quoi les humains sont capables. Si j’ai raison de penser que de tels actes résultent d’une absence d’empathie, nous avons alors un besoin urgent de réponses à deux questions fondamentales : qu’est-ce que l’empathie ? et pourquoi certaines personnes en ont moins que d’autres ?

NdT
Lien
1. Thomas Buergenthal, A Lucky Child : A Memoir of Surviving Auschwitz as a Young Boy, Profile Books, 2009, 256 p. – ISBN-13 : 978-1846681783. Traduction française par Marie-Pierre Bay, Mercure de France, 2010, 235 p. – ISBN-13 : 978-2715229372
2. En réalité : 300 000 victimes – source : http://www.imprescriptible.fr/pedagogie/enseigner-genocide-armenien_menez-ararat.pdf

Simon Baron-Cohen, The Science of Evil : On Empathy and the Origins of Cruelty, Basic Books, 2011, 256 p. – ISBN-13 : 978-0465023530Lien

[Simon Baron-Cohen est professeur de psychopathologie développementale aux Départements de Psychiatrie et de Psychologie expérimentale à l’Université de Cambridge, au Royaume-Uni. Il y dirige un centre de recherche sur l’autisme, tout en étant chargé de cours au Trinity College. Cet article est paru à l’origine dans le New York Times, le 13.06.2011.]

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/180610.pdf
Traduction : © Georges Festa – 07.2011.