mardi 12 juillet 2011

Theodor Herzl et la Question arménienne / Theodor Hertzel and the Armenian Question

Theodor Herzl (Budapest, 1860 – Edlach, Autriche, 1904)
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Herzl, les Arméniens et le Président de la Knesset

par Rahel Elboim-Dror

Haaretz, 07.06.2011


La décision de M. Reuven Rivlin, le Président de la Knesset, d’organiser un débat sur le génocide des Arméniens en séance plénière de la Knesset ignore probablement le contexte historique du mouvement sioniste. La question arménienne retint l’attention du mouvement sioniste dès ses débuts à la fin du 19ème siècle, avant même le premier Congrès sioniste et le massacre en masse des Arméniens en 1915.

A la base de la stratégie de ce visionnaire du mouvement sioniste que fut Theodor Benjamin Herzl, figurait l’idée d’un échange : les Juifs paieraient les dettes énormes de l’empire ottoman contre l’obtention de la terre d’Israël et la création d’un Etat juif indépendant, avec l’accord des puissances européennes. Herzl entreprit de convaincre le sultan turc Abd ul-Hamid II d’accepter cette formule, mais ses efforts demeurèrent vains, du fait, entre autres, de l’opposition du sultan à céder Jérusalem aux Juifs et de l’incapacité d’Herzl à mobiliser les couches prospères de la communauté juive.

« Au lieu de proposer de l’argent au sultan, écrivit l’un des conseillers d’Herzl (lequel proposa, sans nul doute, la même chose au sultan), soutenons sa politique arménienne. Ainsi le sultan se montrera reconnaissant et acceptera notre offre, sous une forme ou une autre. » Avant les événements de 1915, les Arméniens se soulevèrent à plusieurs reprises à la fin du 19ème siècle, mais les Turcs gardèrent la haute main. Les Etats européens condamnèrent le meurtre des Arméniens par les Turcs et, dans plusieurs pays, des comités de solidarité furent créés pour soutenir les Arméniens. Certains dirigeants de la révolte des Arméniens purent fuir et trouver refuge en Europe. Cette situation rendit très difficile pour la Turquie l’obtention de prêts de la part des banques européennes.
Herzl accepta avec enthousiasme la proposition de son conseiller. A ses yeux, tous les moyens susceptibles d’accélérer la création d’un Etat juif devaient être tentés. Aussi accepta-t-il d’être un instrument aux mains du sultan pour convaincre les dirigeants de la révolte des Arméniens de renoncer, leur garantissant que, s’ils se rendaient, le sultan acquiescerait à certaines de leurs demandes. Le sultan espérait qu’Herzl, journaliste de renom, parviendrait à changer l’image négative de l’empire ottoman.

Herzl s’efforça de présenter la Turquie comme un Etat humain, agissant de la sorte car n’ayant pas d’autre choix et se considérant comme un intermédiaire de paix. Il se créa un réseau et tint des réunions secrètes avec les rebelles arméniens, lesquels doutaient de la sincérité d’Herzl ou des assurances du sultan, tout en agissant à l’extérieur via les canaux diplomatiques des puissances européennes dont il était familier.

Comme à son habitude, Herzl ne consulta pas les dirigeants du mouvement sioniste et son activité ne fit l’objet d’aucun débat. Chose aisée, car à cette époque le mouvement sioniste n’était pas institutionnalisé et son orientation, sa structure et ses méthodes d’organisation n’étaient pas encore formées. Avec son style coutumier, Herzl entoura ses activités du plus grand secret, mais il eut besoin d’aide et se tourna vers Max Nordau, lui demandant de se mobiliser pour cette mission arménienne. Nordau lui télégraphia un simple mot de réponse : « Non ». Dans son enthousiasme pour obtenir une charte pour la Terre d’Israël de la part des Turcs, Herzl déclara publiquement, lors des congrès sionistes annuels, que le mouvement sioniste exprimait sa reconnaissance et sa gratitude au sultan turc, en dépit de l’opposition de plusieurs délégués. En tête des opposants figurait Bernard Lazare, qui vit dans le soutien d’Herzl au sultan (massacreur des Arméniens) une trahison des valeurs du sionisme. Intellectuel juif français, homme de gauche, journaliste, critique littéraire de renom, parmi les premiers défenseurs de Dreyfus lors de son procès, ainsi que de la cause arménienne, Lazare ne se reconnaissait pas dans les agissements d’Herzl et, ulcéré, démissionna du comité exécutif du mouvement sioniste, qu’il quitta, publiant une lettre ouverte à Herzl, dans laquelle il critiquait sévèrement la politique sioniste : « Comment pouvons-nous affirmer être les représentants d’une ancienne nation, dont l’histoire est écrite en lettres de sang, et nous résoudre à prêter la main à des assassins ? Et comment se fait-il que personne, au sein du Congrès sioniste, ne se lève pour protester ? »

Herzl fut dépité de voir partir Lazare et lui demanda de rester, car il le tenait en grande estime et appréciait sa capacité à mobiliser les élites intellectuelles de la communauté juive française pour qu’elles rejoignissent son mouvement. En vain. Lazare s’en alla.

Le drame d’Herzl, contraint de servir le régime turc et de reléguer au second plan des considérations humanitaires au nom des idéaux de l’Etat juif, incarne l’affrontement entre des objectifs politiques et les principes de la morale. Ces dilemmes tragiques continuent de frapper à la porte de l’Etat d’Israël et d’autres Etats, englués dans la notion de « raison d’Etat ».

D’une part, la décision à long terme de ne pas reconnaître publiquement le génocide arménien et, d’autre part, la décision du Président de la Knesset, M. Rivlin, d’organiser un débat à la Knesset sur la question arménienne, reflètent l’hésitation à décider entre les valeurs humanistes et celles de la politique, de la sécurité et de l’économie.

Ces comportements indécis sont avant tout dictés par l’état des relations avec la Turquie. Les relations avec cet Etat, que ce soit à l’époque ottomane ou aujourd’hui, sont commandées par la situation géopolitique d’Israël. D’où la nécessité d’équilibrer principes et considérations morales avec les nécessités de la Realpolitik. Quoi qu’il en soit, impossible de négliger et d’ignorer les graves obligations que nous impose cette question.

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Source : http://www.massisweekly.com/Vol31/issue24/massis24.pdf
Traduction : © Georges Festa – 07.2011.