lundi 8 août 2011

L'épuration des Grecs égéens en 1914 : un cas de turcisation violente / The 1914 cleansing of Aegean Greeks as a case of violent Turkification

Vue de Çeşme, Turquie, 2005
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L’épuration des Grecs égéens en 1914 : un cas de turcisation violente

par Matthias Bjørnlund

Journal of Genocide Research, vol. 10, n° 1, mars 2008


En 1992, l’historien grec Ioannis Hassiotis écrivait : « Bizarrement, les historiens grecs et arméniens traitent les premières persécutions des Grecs en 1913-14 et le génocide arménien de 1915 comme des phénomènes isolés. » (1) Cette tendance à traiter en tant que phénomènes isolés divers aspects de la politique du Comité Union et Progrès (CUP), que je qualifierais de « turcisation violente » - la politique interconnectée d’épuration ethnique et de génocide, par exemple, visant à l’homogénéisation de l’empire ottoman – n’est pas nouvelle et ne se rencontre pas seulement dans les écrits des scientifiques grecs et arméniens. Avant, pendant et après la Première Guerre mondiale, une grande partie des diplomates, missionnaires, etc., principalement occidentaux, présents dans l’empire, témoigneront et signaleront en premier lieu cet aspect spécifique de la politique du CUP que fut le génocide arménien – un fait souvent reflété dans les études scientifiques, lesquelles tendent de même à se focaliser davantage sur cet événement que sur la persécution d’autres groupes (2). Deux raisons principales à cela, semble-t-il : 1) avant, pendant et après le génocide arménien, un grand nombre de ces observateurs (en particulier, les missionnaires) œuvraient parmi les Arméniens, et non les Grecs et les Assyriens ; et 2) ces observateurs étaient donc généralement plus réceptifs aux souffrances de ceux parmi lesquels ils avaient littéralement bâti leur existence et se trouvaient dans des emplacements géographiques d’où ils pouvaient surtout observer la destruction des Arméniens. Troisième motif, beaucoup d’entre eux observèrent le génocide arménien, avec ses massacres et ses marches de mort très fréquents, à grande échelle et systématiques, comme plus condensé dans le temps et plus radical dans son intention et sa mise en œuvre que les autres campagnes de destruction.

Or nombre d’observateurs virent dans les autres groupes non turcs des cibles de la politique du CUP et établirent un lien avec cette politique. Pour ne citer que quelques exemples : au Sénat ottoman, durant la Première Guerre mondiale, Ahmed Riza, porte-parole de haut rang de l’opposition turque, critiquera la persécution des Arméniens, des Grecs et des Arabes, ainsi que la confiscation de leurs biens (3). Ambassadeur du Danemark à Constantinople, Carl Ellis Wandel rapportera de quelle manière le CUP recourut à l’extermination pour mettre un terme à ce qu’il considérait comme une domination des Arabes, des Arméniens et des Grecs au sein du Parlement ottoman, susceptible de lui faire perdre le pouvoir (4). George E. White laisse entendre que le but du CUP est de « créer un Etat uniforme, l’un de nationalité turque, l’autre d’orthodoxie musulmane » au moyen de la déportation des Arméniens et des Grecs et la suppression des Alévis, « non orthodoxes » (5). Membre du Comité Américain pour le Secours Arménien et Syrien [American Committee for Armenian and Syrian Relief], William Walker Rockwell déclare qu’un grand nombre d’Arméniens et de Syriens ont été notablement décimés suite à la politique du CUP et qu’il existe une « misère effrayante parmi les Juifs palestiniens » (6). H. F. Ulrichsen, parlementaire, membre de l’organisation des Amis Danois des Arméniens (7) et secrétaire de l’ambassadeur Wandel de 1914 à 1916, soutient que le CUP et la « ‘politique d’épuration’ [‘Udrensningspolitik’] kémaliste […] ont pour but la suppression de toutes les instances étrangères – chrétiens et Juifs – qui exerçaient une influence certaine en Turquie » (8).

Ce genre d’observations commencent maintenant à être prises en compte par les chercheurs travaillant sur la période du CUP et des débuts du kémalisme, lesquels soulignent le rôle de la « reconfiguration ethnique » (9) ou de « l’ingénierie démographique » (10), éléments planifiés, interconnectés et proactifs (par opposition à « accidentels », isolés ou réactifs) de cette politique. Si l’historiographie turque nie ou sous-estime traditionnellement cette politique, ces scientifiques, qu’ils utilisent ou non le mot G, suggèrent maintenant que le génocide arménien fut un aspect de la politique de turcisation, encore qu’il soit habituellement décrit sous sa violence la plus extrême (11). D’après Taner Akçam, le CUP, avant la Première Guerre mondiale, « formula une politique qu’il commença à mettre à exécution dans la région égéenne à l’encontre des Grecs et que, durant les années de guerre, il élargit afin d’inclure les Assyriens, les Chaldéens, les Syriens et en particulier les Arméniens, une politique qui finit par devenir génocidaire. […] Des rapports détaillés furent préparés [par l’Organisation Spéciale], mettant l’accent sur l’élimination de la population chrétienne. Ces mesures furent mises en œuvre dans la région égéenne au printemps 1914. » (12) La présente étude vise à étudier de plus près ces persécutions d’avant-guerre visant les Grecs égéens sous l’aspect d’une turcisation violente, à savoir, davantage qu’une [série] isolée d’incidents n’ayant que peu ou pas de rapport avec d’autres exemples de persécutions collectives par le CUP ou tout objectif global de turcisation de la part du CUP. Les sources se composent de rapports publiés, de mémoires, etc., et aussi de travaux scientifiques, en mettant l’accent sur des matériaux d’archives danois inédits, qui ajoutent au savoir existant sur ces événements.

Les débuts de la turcisation violente

Vu de la position privilégiée des observateurs dans la grande cité portuaire de Smyrne (Izmir) et à Constantinople (Istanbul), la capitale ottomane, la politique de persécution collective débuta véritablement par la tentative d’épuration ethnique contre les Grecs ottomans vivant alors le long du littoral égéen (13). Des tentatives pour supprimer du secteur économique les influences des non-Turcs furent lancées par le CUP, après qu’une faction radical du Comité se fût emparé du pouvoir en 1913, et cette politique fut mise en œuvre via l’épuration de plus de 100 000 Grecs de la région égéenne et de Thrace durant le printemps et l'été 1914 (14). Des reportages signalent que des milliers de Grecs en Thrace sont contraints par les autorités d’embarquer pour la Grèce ou de se convertir à l’islam (15) et que les Grecs de la région de Rodosto souffrent dans les campagnes et les routes, tandis que des Albanais et des Crétois musulmans sont installés dans leurs foyers (16). Ce fut apparemment le résultat de mûres réflexions et d’enquêtes préliminaires de la part du CUP, bien qu’il fût décidé de dissimuler le lien entre, d’un côté, le CUP et les instances gouvernementales comme le ministère de la Guerre, et de l’autre, l’Organisation Spéciale (OS) laquelle mit à exécution l’opération (17).

Le principal témoin « danois » de ces événements, Alfred van der Zee, consul du Danemark à Smyrne, dans le vilayet d’Aidin (Smyrne), depuis 1910, était en fait hollandais (18). Né aux Pays-Bas, le 9 mai 1872, cet homme d’affaires gérait les services locaux de l’entreprise familiale « W. F. van der Zee » et parlait le hollandais, l’anglais, le français, l’italien, l’allemand, le grec et le turc (19). Il était aussi courtier maritime et agent pour le compte de la Compagnie maritime danoise DFDS (20). Le vice-consul au consulat danois de Smyrne était alors John Atkinson de Jongh, Levantin hollandais, qui occupait cette fonction depuis 1877 (21). En juin 1914, Van der Zee signale à Wandel, son supérieur à Constantinople, qu’une mesure de bannissement sur une large échelle, systématique et violente, des « Grecs, en général pacifiques et travailleurs » est entreprise sur ordre du gouvernement central (22).

Cette politique était en partie dictée par des préoccupations sécuritaires, du moins perçues comme telles. Le CUP tenait les Grecs ottomans pour suspects, sur le compte de leurs liens supposés avec l’Etat grec et, plus particulièrement, voulait éviter que les Grecs résidant le long de la côte en arrivassent à servir de cinquième colonne. Péril jugé imminent, car la Grèce, via l’intervention des puissances européennes, s’était récemment assuré le contrôle des îles voisines de Chios et de Mytilène (Lesbos). Ces îles, pensait-on, pouvaient servir à lancer des attaques (23). Par ailleurs, la persécution à l’encontre des Grecs égéens (ioniens) pouvait contribuer à faire pression sur le gouvernement grec, afin de résoudre le litige insulaire d’une manière profitable au gouvernement ottoman (24). Or ce litige insulaire et les préoccupations d’ordre sécuritaire n’étaient pas apparemment les seuls motifs, tandis que celles d’ordre économique, politique et ethno-religieux semblent avoir fait de la politique d’épuration une partie d’un projet plus vaste de turcisation. Van der Zee signale qu’en mars 1914, les valis de Smyrne et des régions avoisinantes effectuent des tournées d’inspection vers les villes et les villages côtiers des vilayets, « conseillant » aux autorités locales d’expulser les Grecs :

« Il y a trois mois environ, le gouverneur général de Smyrne [le vali Rahmi Bey], agissant, comme je le pense, sur instructions du ministère, a inspecté les petites localités situées sur la côte de cette province. Il semblerait que, lors de cette tournée administrative, il ait donné des ordres semi-officiels aux sous-gouverneurs pour obliger la population grecque qui y habite à évacuer ces localités. Aucun ordre d’expulsion n’a été décrété, mais les autorités turques ont pu recourir à ces mesures retorses et vexatoires dont elles sont coutumières. D’après ce que je crois, les mêmes instructions ont été données par les gouverneurs des autres provinces maritimes. » (25)

Cette interprétation générale est appuyée par Hans-Lukas Kieser, qui cite les mémoires de Mahmut Celal Bey (Bayar), en charge de la cellule du CUP à Smyrne en 1914 et qui deviendra ensuite le troisième Président de la Turquie : « […] Le CUP et le ministère de la Guerre, dirigé par [Enver Pacha] depuis le 3 janvier 1914, travaillaient, parallèlement aux activités régulières du gouvernement, à la liquidation des « concentrations de non-musulmans » dans la région égéenne […] » (26). D’après l’ambassadeur Wandel, c’est le docteur Nazim Bey - membre dirigeant du premier cercle du CUP, qui orchestrera ensuite le génocide arménien (27) – qui, lors des guerres balkaniques de 1912-13, développa un plan pour installer les musulmans, eux-mêmes violemment épurés de Macédoine, en divers endroits dans l’empire, d’où les non-musulmans seraient déportés (28). L’ambassadeur ottoman à Athènes, Galip Kemali (Söylemezoglu), proposa même aux autorités grecques que les musulmans des provinces administratives grecques de Macédoine et d’Epire fissent l’objet d’un échange avec les populations grecques rurales de la province de Smyrne et de la Thrace ottomane. Le Premier ministre grec Venizelos approuva apparemment ce type d’échange aux alentours de l’opération d’épuration en 1914, à condition qu’il fût volontaire et que cessassent la persécution et la migration forcée des Grecs (29).

L’éclatement du premier conflit mondial empêcha cet échange, mais avant même que les autorités, représentées par la Direction générale de l’Installation des tribus et des réfugiés, relevant du ministère de l’Intérieur, aient décidé de ne pas attendre l’accord du gouvernement grec (30). Si bien qu’en 1914, le plan fut lancé effectivement, d’une manière résolument violente et délibérée qui a été comparée à la politique nazie d’« aryanisation » - définie comme la « réorganisation des ressources économiques en faveur des citoyens « ethniquement souhaitables », partant, de l’Etat lui-même, ethniquement défini » (31). Aux yeux du CUP, être « ethniquement souhaitable » signifiait être Turc et musulman, tandis qu’à partir de 1914, les musulmans non turcs (à savoir les Kurdes), déportés vers les zones auparavant occupées par des chrétiens, étaient censés s’assimiler (autrement dit, se turciser) en renonçant à leur identité ethnique (32). Une politique discriminatoire visait déjà les chrétiens. Le système électoral, par exemple, fut conçu de manière à discriminer lourdement ces derniers, tandis que les autorités, en dépit de leurs promesses, ne rendirent pas les terres anatoliennes aux Arméniens qui avaient été expulsés durant ou après les massacres d’Abd ul-Hamid II (33).

Dès le coup d’Etat de 1913, les nouveaux dirigeants, plus radicaux, du CUP tentèrent de donner l’illusion qu’ils poursuivraient les efforts visant à « ottomaniser » et centraliser l’empire d’une manière pacifique et démocratique. Or, comme le relèvent Wandel et d’autres observateurs, si cela avait jamais constitué la politique du CUP, tel n’était plus le cas (34). Bien au contraire, note Feroz Ahmad, répression et violence devinrent l’ordre du jour (35). Même si Wandel avait conscience que l’étendue de la radicalisation était en partie causée par des événements échappant au contrôle du CUP, il souligne que cela ne résultait pas simplement de mesures défensives ad hoc visant, mettons, l’impérialisme occidental, mais qu’il s’agissait d’une part intégrante d’une politique active, délibérée, enracinée dans les convictions suprématistes de la Turquie, ayant fondamentalement pour but de préserver son pouvoir. Comme l’on ne croyait plus que cela pût être réalisé par un empire multiethnique, multireligieux, dominé par la Turquie, le but serait atteint en créant en quelque sorte une « Turquie pour les Turcs », sur le plan économique, politique, linguistique et ethnique, de plus en plus combiné avec la vision panturcique expansionniste d’un empire turc unifiant les Turcs ethniques d’Asie et de Russie (36).

En conséquence, Wandel décrit la nature du CUP en présentant ses membres non comme de grands idéalistes ou hommes d’Etat, mais comme des organisateurs recourant à tous les moyens possibles pour renforcer leur organisation, luttant davantage pour le pouvoir que pour des idéaux : « Pour certains, leur intégrité ne fait aucun doute, mais il est généralement admis que [le CUP] continuera de poursuivre la politique qu’il a déjà lancée, une politique qui a déjà entraîné tant de conflits. » Il est convaincu que cette politique finira par conduire à un « suicide national » (37). En fait, bien que le prix en fût exorbitant, il s’agissait d’une étape importante menant à la création d’une nation relativement homogène, sinon stable, à savoir la république moderne de Turquie (38). Or, comme le souligne aussi Wandel, bien que de nombreux Jeunes-Turcs ne fussent pas de « grands idéalistes », ils partageaient de vagues idéaux, lesquels, entre autres, servaient à légitimer leur monopole du pouvoir en particulier et celui des Turcs ethniques en général, tout en prévenant la désintégration de l’empire grâce à la centralisation et à l’homogénéisation (39).

La nation, à commencer par les secteurs du commerce et de la langue, devait être épurée des « éléments étrangers » afin d’instaurer une culture et une économie nationales (40). Il s’agissait de bâtir une nation au moyen de la marginalisation ou de la destruction des composantes non turques du creuset multiculturel millénaire anatolien, avant tout, un processus qui exigeait de réécrire l’histoire et la définition des non Turcs comme Autre (41). Dans un long rapport, Wandel décrit comment, après la prise du pouvoir par la dictature du CUP, les magasins turcs à Constantinople affichèrent : « Ce magasin est musulman. » (42) Les chrétiens n’étaient pas tous loyaux, mais selon le diplomate, si les chrétiens étaient en général opposés au système de centralisation du CUP et au principe « La Turquie pour les Turcs », ils considérèrent comme nécessaire le fait de travailler avec le CUP, plutôt que de rompre avec lui, lorsqu’il fut question d’améliorer leurs conditions d’existence (43). Et cela, en dépit du fait que les chrétiens de l’empire étaient soumis à ce que Wandel présente comme un régime répressif et xénophobe, lequel exerçait une discrimination systématique à leur encontre (44).

Du boycott à la persécution violente

Comme l’on sait, l’épuration de 1914 fut lancée initialement via un boycott économique rigoureux et d’autres mesures d’intimidation (45). Comme le constate Van der Zee, la région égéenne était déjà peu peuplée et comptait de nombreuses terres arables, avec beaucoup d’espace pour des colons musulmans, même si les autorités avaient choisi de ne pas expulser les Grecs (46). Dans la mesure où l’épuration faisait partie d’un projet économique, elle fut donc mise en œuvre comme un moyen de créer une économie nationale dominée par les Turcs et les musulmans – la logique politique l’emporta sur les préoccupations d’ordre économique durant les années 1910, comme cela a été souligné (47). L’objectif d’une turcisation économique était de créer une classe dominée par les Turcs ou des musulmans turcisés, perçus par le CUP (et ensuite par les kémalistes) comme loyaux, non seulement du fait de leurs caractéristiques ethnico-religieuses, mais parce qu’ils devaient leur position à ceux qui avaient « supprimé la concurrence ». Les chefs d’entreprises chrétiens, d’autre part, avaient acquis une certaine indépendance et avaient fini par être perçus comme des obstacles, non seulement à cause de leur origine ethnique et de leur religion, mais de leur appartenance à une classe économique perçue comme cultivant une allégeance limitée envers l’Etat (48).

Inga Nalbandian, écrivaine et journaliste correspondante danoise, mariée à Mardiros Nalbandian, un intellectuel arménien de Galata, rapporte de Constantinople que des « agents » pénètrent dans le compartiment réservé aux dames sur un ferry du Bosphore et conseillent aux musulmanes de ne pas faire d’achats auprès de chrétiens. Elle signale aussi que cela n’est qu’une petite partie d’une campagne chauviniste plus vaste, destinée à ruiner de nombreux chrétiens. Par exemple, à l’Université de Constantinople, les trois professeurs grecs furent limogés sans avertissement, ni motif, ainsi que trois de leurs cinq collègues arméniens. Nalbandian commente cette politique :

« C’est toute une vague qui s’abat ; le motif du boycott est double. L’adoption des « réformes en Asie Mineure » [les récentes réformes imposées par les puissances occidentales concernant les vilayets arméniens ottomans – M.B.] – ce chiffon rouge agité face au taureau turc – doit être punie, et sévèrement punie, et comme il est considéré comme trop dangereux de lancer un massacre à ciel ouvert, les Arméniens doivent être frappés sur un plan financier. Et concernant les Grecs – à savoir, les Grecs ottomans -, la question insulaire encore en suspens joue un grand rôle ; ajoutons par ailleurs l’animosité nourrie par les Turcs et pas seulement par le tout puissant Enver Pacha et, à travers lui, tout le gouvernement, contre les Grecs ottomans, qui compteraient nombre d’hommes riches ayant versé et continuant de verser des sommes importantes pour la marine grecque. » (49)

Mais, comme le boycott n’eut pas l’effet escompté – « [tandis que] les rayah [bétail] grecs s’accrochaient néanmoins à leurs champs », comme le note Van der Zee (50) -, l’épuration des Grecs prit la forme d’une violente persécution. Comme le rapporte le consul, le 19 juin 1914 :

« Suite à des allusions ouvertes selon lesquelles il serait souhaitable pour eux de partir [d’Adramyt / Edremit – MB], des menaces de mise à mort ont été formulées et, finalement, ces menaces commencent à prendre forme via le meurtre de villageois revenant de leurs champs et l’agression des citadins. Un règne de terreur est institué et les Grecs, saisis de panique, s’enfuient aussi vite qu’ils le peuvent dans l’île voisine de Mytilène. Le mouvement s’étend rapidement à Kemer, Kilissekeuy, Kinick, Pergamos et Soma. Des bachi-bouzouks [troupes turques d’irréguliers – MB] armés attaquent les populations locales, s’emparent du bétail, chassent les habitants de leurs fermes, dont ils ont pris possession par la force. Les détails de ce qui eut lieu [sont] atroces ; les femmes furent violées, les jeunes filles enlevées, certaines périssant du fait des mauvais traitements subis, les nourrissons au sein abattus ou mutilés avec leurs mères. » (51)

Ces bachi-bouzouks, qualifiés alternativement de « bandes turques » ou de tchétés dans les rapports, étaient au nombre de 8 à 10 000 dans le seul vilayet d’Aidin, financés et administrés, d’après Van der Zee, par l’Etat (52). Beaucoup de ces bandes comptaient des membres de l’Organisation Spéciale (OS), ainsi que des réfugiés musulmans radicalisés, originaires des Balkans et du Caucase, nommés muhadjirs (53), qui pillèrent et massacrèrent « autant de Grecs, qu’ils haïssaient, que possible » (54). Par la suite, ces bandes attaquèrent aussi de manière systématique les citoyens grecs non ottomans et leurs biens, et la justification donnée par les autorités pouvait indiquer que l’opération n’était pas seulement considérée comme une mesure sécuritaire, mais revêtait une logique idéologique, pour ne pas dire xénophobe : « Que les étrangers partent et achètent des fermes dans leurs terres ! » (55) Hans-Lukas Kieser soutient que, pour le CUP, l’épuration constituait aussi « des représailles pour le mal que, selon cette instance, les musulmans sous domination grecque avaient enduré depuis les guerres balkaniques » (56). Comme le rapporte le journal danois København, en date du 17 juin 1914, après ces guerres, le « harcèlement administratif grec » poussa des dizaines de milliers de musulmans à abandonner leurs foyers (57). Le CUP et au moins un nombre considérable de muhadjirs s’étaient donc radicalisés au point de devenir anti-chrétiens, et bien que les chrétiens qu’ils persécutaient maintenant appartenaient à des populations qui vivaient en Anatolie depuis des milliers d’années, ils n’étaient pas seulement désignés comme « infidèles », mais aussi comme « étrangers » (58).

Ayhan Aktar décrit les événements dans la région égéenne comme « une tension se manifestant à travers un comportement de foule hostile et une bureaucratie d’Etat davantage nationaliste […] » (59), sans parvenir à établir un lien entre ces manifestations. Or, selon Kuchçubachızâde Esref, un dirigeant de l’Organisation Spéciale, l’épuration était de fait un événement planifié. Ce denier cite Enver Pacha, déclarant le 23 février 1914 que les non musulmans devaient être éliminés, ces derniers ayant démontré qu’ils ne soutenaient pas la continuité de l’Etat, et que le salut de ce même Etat était lié à des mesures drastiques les visant (60). Le consul général de Russie à Smyrne, Andrew D. Kalmykow, relate un entretien qu’il eut à cette époque avec le ministre de l’Intérieur Talaat Pacha, en présence de Rahmi Bey. Selon Kalmykow, l’échange qui suit eut lieu entre Rahmi et Talaat : « Que puis-je faire ? – demanda le vali en souriant. Nous avons envoyé des fermiers turcs coloniser la côte, mais les paysans grecs ne voudront pas cohabiter avec eux, ni partir de leur propre gré. » « Non, Rahmi ! – répondit Talaat Pacha. Les Grecs ne peuvent pas rester. Ils sont obligés de partir. Ils doivent s’en aller ! » (61)

Le massacre de Phocea, au nord de la ville de Smyrne, qui débuta dans la nuit du 12 juin [1914], fut l’une des pires agressions de cette campagne. Après avoir pillé les villages au sud de Menemen, obligeant les Grecs à fuir, les bachi-bouzouks attaquèrent la ville de Phocea sur trois côtés – d’après Van der Zee, ils furent aidés par des Crétois qui travaillaient dans les dépôts de sel, se référant à des Crétois musulmans qui avaient auparavant émigré ou été expulsés (62). Le 25 juin, le consul cite un témoin oculaire de la destruction de la ville :

« En l’espace d’un quart d’heure, après que l’assaut ait débuté, chaque embarcation dans le port était bondée de gens essayant de partir et, lorsqu’on ne put trouver d’autres embarcations, les habitants cherchèrent refuge sur la petite péninsule où s’élevait le phare. Je vis onze corps d’hommes et de femmes gisant morts sur le rivage. Je ne saurais dire combien furent tués, mais tentant de pénétrer dans une maison dont la porte était entrouverte, je découvris deux autres cadavres gisant dans l’entrée. Chaque magasin de la ville fut pillé et les produits qui ne pouvaient être emmenés étaient détruits sans raison. » (63)

Les autorités tentèrent apparemment de couvrir cet assaut, mais deux jours après, un bateau à vapeur français arrivant à Smyrne diffusa la nouvelle (64). L’équipage avait aperçu un grand nombre de gens sur le promontoire et embarqua quelque 700 « malheureux à demi affamés » vers Mytilène. Là, les autorités envoyèrent des bateaux afin de porter secours aux 5 à 6 000 rescapés et les amener sur l’île (65). D’après le témoin oculaire français Manciet, cette ville qui comptait entre 8 et 9 000 Grecs d’origine et environ 400 Turcs fut méthodiquement détruite et pillée par des bandes bien armées, et bien que les autorités de Smyrne envoyèrent des troupes régulières à Phocea, officiellement pour y rétablir l’ordre, ces soldats continuèrent de détruire la ville. Manciet se déclare persuadé que les bachi-bouzouks étaient organisés et armés par les autorités afin d’expulser les chrétiens (66). Les attaques simultanées contre les Grecs de la péninsule de Kara Bournou, qui coïncidèrent avec l’installation de 600 familles muhadjirs à Kato-Panayia et celle de plusieurs autres, de même origine, à Tchesmé, devant se substituer aux Grecs d’Alatsata, indiquent de même qu’une campagne anti-Grecs de grande ampleur, organisée et efficace, avait lieu (67). Les Grecs fuirent la région par dizaines de milliers afin d’éviter pillages et massacres, tandis que les muhadjirs étaient aidés par les autorités locales pour les chasser et s’emparer de leurs biens (68).

Par exemple, Ayhan Aktar relate comment les Grecs de la ville côtière de Tchesmé, face à l’île de Chios, s’enfuirent immédiatement, après que Hilmi Uran ait été nommé gouverneur de la ville en mai 1914 : « Quelques jours seulement après l’arrivée [d’Uran], la communauté grecque dans et autour de Tchesmé fut saisie de panique et organisa les moyens de transport vers l’île la plus proche, Chios. Quelque 40 000 Grecs émigrèrent en deux semaines. » (69) Le calendrier peut apparaître comme une coïncidence, or il semble plus probable que ce dernier renvoie au caractère organisé de l’épuration, avec l’aide d’officiels locaux nommés par les autorités centrales pour mettre en œuvre le projet. Ce fut apparemment aussi le cas, lorsque, en juin 1913, Mehmed Rechid, un Jeune-Turc radical, ardent nationaliste animé d’une haine d’inspiration religieuse et raciale envers les chrétiens, fut précipitamment nommé mutassarif de la sous-province de Karesi, au nord de la région égéenne, où il s’employa à expulser les Grecs (70). Quant à Tchesmé, les Grecs s’enfuirent si rapidement que leurs maisons et leurs biens furent laissés en grande partie intacts. En tant que gouverneur du lieu, Uran eut la responsabilité d’organiser la redistribution méthodique des biens des Grecs, mais avant qu’il ne puisse s’acquitter de sa tâche, l’endroit fut pillé par la population locale ou des muhadjirs en provenance de Salonique (71).

En général, les bachi-bouzouks semblent n’avoir rencontré que peu de résistance, mais dans le village de Serekieuy, district de Menemen, les Grecs formèrent une résistance armée qui se traduisit par une lutte féroce, quatre heures durant, jusqu’à ce que les défenseurs manquassent de munitions. Les villageois, en nombre inférieur et sans fusils, livrèrent alors un combat au corps à corps, jusqu’à ce qu’ils soient massacrés (72). Quelques-uns parvinrent à s’enfuir vers la ville voisine de Menemen, mais comme cette dernière comptait quelque 20 000 habitants, les bachi-bouzouks abattirent tous les habitants qui abandonnaient la ville, sans pour autant oser tenter une attaque directe. Ce qui pourrait renvoyer au fait que, même si la turcisation au moyen des persécutions constituait la politique du CUP, il s’agissait d’une politique qui, du moins sur ce point, ne pouvait être suivie trop ouvertement ou à l’aide d’un recours généralisé aux forces militaires régulières (73). De manière furtive, un « déni plausible » et des préoccupations d’ordre politique l’emportaient sur la volonté d’épurer totalement la zone. L’on estime néanmoins qu’entre 150 et 200 000 Grecs ottomans abandonnèrent leurs foyers avant l’éclatement de la Première Guerre mondiale, que ce soit par la force directe ou, comme cela a été avancé, « volontairement », autrement dit sous la menace de la force (74).

1914 : déni et signification

En dépit des tentatives pour maintenir le secret sur cette épuration et nier tant son existence que sa responsabilité à cet égard, le gouvernement ottoman dut rapidement changer de cap, en particulier du fait des pressions de la France. Par ailleurs, les persécutions suscitèrent l’ire et l’amertume de la Grèce, qui se mit à mobiliser ses forces, comme le fit l’empire ottoman, mais le CUP avait conscience de ne pas être prêt à une guerre que beaucoup estimaient probable, si l’épuration ne cessait pas (75). Par exemple, dans un entretien avec un quotidien danois en juin 1914, le roi de Grèce Constantin Ier déclare que la paix ne pourra être maintenue, aussi longtemps que la persécution des Grecs se poursuivra (76). Dans son édition du 26 avril 1914, le journal danois Nationaltidende rapporte que le consul de Grèce à Smyrne a tenté d’approcher Rahmi Bey afin de clarifier le sujet des expulsions, mais qu’il obtint pour toute réponse que ce dernier « était parti à la campagne » (77). Après des consultations avec l’ambassadeur d’Autriche à Constantinople, Johann Pallavicini, Wandel fut convaincu que, même si ni la Grèce, ni l’empire ottoman n’étaient prêts à une guerre, une telle guerre était inévitable dans un avenir proche ; il était aussi persuadé que les Grecs d’Anatolie connaîtraient le pire destin qu’ils aient jamais connu (78). Prédiction des plus exacte, car durant la Première Guerre mondiale des persécutions plus violentes encore frapperont de manière systématique les Grecs (79). Et en juin 1917, la Grèce rejoindra finalement ses alliés dans la guerre contre l’empire ottoman.

Concernant le développement de la politique de déni de la part du CUP, les réactions officielles aux événements de 1914 renvoient à certains aspects du déni contemporain (et présent), par exemple, du génocide arménien : la thèse selon laquelle le gouvernement, lorsqu’il en vint aux massacres et aux persécutions, n’avait aucun contrôle sur les officiels locaux ou les bandes de tueurs désignées, et les tentatives de contrôler les préjudices exercés en étouffant les affaires, déplaçant les responsabilités et utilisant la propagande. Talaat déclara en juin 1914 que les « incidents regrettables » dans la région de Smyrne s’étaient produits car beaucoup d’officiels locaux croyaient encore que les ordres qu’ils recevaient du gouvernement visant à protéger la population grecque étaient envoyés sous la pression des grandes puissances, autrement dit non envoyés pour de bon (80). D’après Talaat, l’entière responsabilité de ces méfaits incombait donc à Rahmi Bey. Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, rapporte que Talaat n’admettait pas que les officiels du gouvernement fussent entièrement responsables de ce qu’il qualifiait de « soulèvements ». Ce qui, au passage, pourrait constituer une reconnaissance implicite du fait que les officiels assumaient la responsabilité principale de ces événements (81).

Talaat alla jusqu’à entreprendre que ce Van der Zee nomme une « tournée grotesque » des villes et localités de la région de Smyrne, faisant des discours promettant une sécurité entière, alors que les Grecs locaux devaient rester chez eux pour ne pas être maltraités ou abattus (82). D’après un télégramme de Talaat à la Porte, envoyé durant son séjour à Smyrne, la cour martiale de cette ville condamna 47 personnes à des peines allant de trois à cinq ans de prison pour avoir pillé des biens appartenant à des Grecs. Ce qui pourrait indiquer que le ministre de l’Intérieur voulait adresser un message selon lequel les persécutions anti-Grecs n’étaient, du moins officiellement, pas, ou plus, acceptables. Il est aussi rapporté que deux Grecs seraient jugés, car ils auraient amené les Grecs à quitter le pays en répandant la rumeur de massacres de la part des Turcs (83). Talaat prétend aussi que les Grecs de la région de Tchesmé sont partis volontairement et qu’ils n’ont jamais été attaqués (84). Impossible de déterminer à partir de ces sources si Talaat, à ce moment-là, avait vraiment décidé que la campagne lancée sous ses auspices dût être alors stoppée ou mise en attente. Van der Zee ne voit cependant aucune raison d’avoir confiance dans les autorités :

« Pour ajouter un épisode de plus à cette misérable farce, le gouvernement impérial s’intéresse aux délégués [les drogmans, autrement dit les interprètes représentant les principales ambassades étrangères – MB], afin de montrer à l’Europe civilisée que la tâche de réparation est menée avec sincérité ; il promène maintenant ces messieurs dans des automobiles et des trains spéciaux, leur prodiguant de bons dîners et des vins fins, tandis que les victimes de ses atrocités mendient leur pain ou vivent de la charité qui leur est octroyée. J’ignore ce que ces représentants des grandes puissances auront à leur dire, mais, de toute manière, une chose est sûre : quel que soit leur rapport, les mesures tyranniques ne cesseront pas, bien qu’elles soient exécutées plus ou moins ouvertement, comme le prouve définitivement le communiqué du Grand Vizir aux compagnies américaines. Dans son communiqué à la Singer Co., sise à Smyrne, le consul général des Etats-Unis Horton déclare qu’il « a reçu pour instruction, de la part de [son] ambassadeur, de l’informer qu’il a obtenu l’assurance du Grand Vizir que, durant deux mois, les employés grecs ne seront pas importunés, mais qu’à l’expiration de ce délai, ils devront être remplacés » (85).

L’appréciation (peut-être inexacte), par le consul, de la fonction de drogman était partagée par l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Constantinople, Sir Louis Mallet, lequel précise à Morgenthau que les puissances européennes s’apprêtent à « blanchir » l’empire, car déclencher maintenant un conflit ne leur paraît pas opportun (86).

Tandis que l’on affirme officiellement qu’un millier seulement de Grecs ont quitté l’empire et qu’ils l’ont fait de leur propre gré et contre le souhait des autorités (87), la presse ottomane reconnaît que les persécutions, quoique censées revêtir un caractère non autorisé, sont généralisées. D’après l’ambassadeur Wandel, Tanin relate que, pendant qu’une meute de 8 à 10 000 pillards poursuit ses actes de violence autour de Smyrne, le gouvernement a pris des mesures qui rétabliront indubitablement l’ordre (88). Autre journal officiel, Tercüman-i Hakikat affirme que les puissances, en ne dénonçant pas explicitement la politique ottomane concernant la Grèce et les Grecs ottomans, approuvent en fait l’attitude de l’empire (89). Que cela soit vrai ou non compte peut-être moins que le fait que les nationalistes turcs se sentirent en quelque sorte encouragés par l’absence d’une intervention extérieure énergique – après tout, ni la Grèce, ni quelque autre nation s’avéra disposée à entrer en guerre contre l’empire ottoman afin de porter secours à une minorité persécutée.

Les journaux ottomans tentèrent cependant de donner l’impression que la Grèce ou les Grecs en général étaient également responsables de ces « incidents », comme lorsqu’ils signalent des bandes de pillards grecs, présentés comme tels, utilisant les îles de la mer Egée comme bases pour leurs raids. Cette thèse peut même être exagérée, si l’on songe au fait que Stamboul l’illustre en citant un télégramme relatant un incident concernant un bateau avec trois pillards grecs qui auraient tiré sur des personnes près de Tchesmé (90). Or rien ne prouve que Wandel, pas plus que Van der Zee, ait jugé la propagande officielle digne de foi. Wandel fut convaincu par les rapports de son consul sur l’épuration des Grecs, comme en témoigne une lettre adressée à celui-ci. Wandel mentionne les rapports des 19 et 25 juin, lesquels, souligne-t-il, ont été envoyés, contrairement à la procédure habituelle, directement au ministère danois des Affaires Etrangères (91).

Remarques conclusives

En 1914, l’objectif de la turcisation n’est pas d’exterminer, mais d’expulser autant de Grecs de la région égéenne que possible, non seulement par « mesure de sécurité », mais dans le déploiement d’une politique de boycott économique et politique, tout en créant parallèlement un espace vital pour les muhadjirs chassés de leurs foyers dans des conditions tout aussi brutales (92). Cette politique se nourrit d’une idéologie politique radicalement exclusionniste, pertinemment définie par Aktar, bien qu’il semble l’appliquer à un contexte de l’après-Première Guerre mondiale : « Le programme de turcisation peut […] être défini en pratique comme un ensemble de politiques visant à établir la suprématie inconditionnelle de l’identité ethnique turque dans quasiment tous les aspects de la vie sociale et économique. « (93) Wandel estimait que les pertes résultant des persécutions étaient irréparables, puisqu’une « classe de gens industrieux avait été chassée, alors que la province était déjà faiblement peuplée. L’on peut prédire que la province pâtira des résultats de cet échec politique durant les années à venir. » (94) Cette opinion est encore partagée par des chercheurs aujourd’hui, lorsqu’ils évaluent les conséquences de la disparition virtuelle des chrétiens d’Asie Mineure (95). Or les possibilités créées pour les musulmans de prendre la relève, après le départ des Grecs, en devenant eux-mêmes entrepreneurs ; les expériences pratiques d’épuration ethnique ; l’impunité générale dont bénéficièrent les perpétrateurs ; et le relatif « succès » politique de l’épuration – Grecs fuyant par dizaines de milliers, abandonnant leurs maisons et leurs biens pour qu’ils soient repris par des réfugiés musulmans (96) -, tout cela signifie que des mesures encore plus radicales pouvaient être considérées non seulement comme possibles, mais bien comme une autre extension d’une politique d’ingénierie sociale au moyen de la turcisation. En outre, comme le confiera Talaat à Morgenthau durant le génocide arménien : « Les pertes commerciales ne nous importent en rien. » (97)

Aux yeux du CUP, un des avantages majeurs de la turcisation était que les puissances européennes fussent mises en présence d’un fait accompli. Les chrétiens, qui avaient servi d’alibi pour une ingérence dans ce que le CUP considérait comme les affaires intérieures de l’empire, devaient partir. La politique d’épuration menée en 1914 renvoie donc à la politique d’extermination de la Première Guerre mondiale, sinon dans le sens que cette politique fut programmée pour s’inscrire dans un « grand projet » de ce qui a été qualifié de génocides partiels et globaux, du moins en ce sens qu’ils étaient profondément liés (98). Il convient de ne pas ignorer certains aspects tels que les différences entre l’objectif et la mise en œuvre des événements de 1914 et le génocide arménien, et que l’empire ottoman déclinant était dans une situation difficile pouvant conduire à des décisions affectant des groupes non turcs, lesquelles furent davantage dictées par les circonstances que par une adhésion au principe de turcisation. Or tout laisse penser que ces politiques anti-Grecs et anti-Arméniens résultèrent dans une large mesure de débats « rationnels » et xénophobes étroitement liés, intrinsèquement génocidaires (99). Des liens institutionnels existent, allant du CUP via la Direction générale de l’Installation des tribus et des réfugiés à l’Organisation Spéciale. Des liens idéologiques, plus ou moins rudimentaires, existent – « la Turquie aux Turcs », l’identification de « l’ennemi intérieur » (Grecs, Arméniens) avec « l’ennemi extérieur » (la Grèce, l’Entente). Des liens économiques existent, dans la mesure où la disparition de la « concurrence chrétienne » était susceptible d’ouvrir la voie à une économie nationale turco-musulmane (100). Et des liens personnels existent, incarnés de la façon peut-être la plus frappante par Mehmed Rechid, mentionné plus haut. En 1914, il s’impliqua dans l’épuration des Grecs, tandis qu’il dirigera l’extermination des Arméniens et des Assyriens dans la région de Diyarbakir en 1915-16 (101). Lewis Einstein, de l’ambassade des Etats-Unis à Constantinople, écrit dans son journal, le 1er mai 1915, que, bien que menacé militairement de tous côtés durant la Première Guerre mondiale, le gouvernement ottoman est enclin à briser les vestiges d’une soi-disant opposition politique : « Ils ont écrasé l’opposition turque, ils ont expulsé les Grecs, et maintenant c’est le tour des Arméniens […] » (102). Wandel estime que la raison pour laquelle le CUP agit ainsi est fondamentalement de préserver son pouvoir par tous les moyens, pour lui-même en particulier et pour les Turcs en général (103). Or le pouvoir peut être obtenu ou préservé grâce à de nombreux moyens et les preuves suggèrent que le CUP choisit délibérément les moyens qui impliquaient une persécution ou une destruction de groupe, conduisant au lien peut-être le plus important entre les destins des Grecs et des Arméniens : la disparition quasi complète de ces deux groupes du territoire turco-ottoman.

Notes

1. Ioannis K. Hassiotis, « The Armenian genocide and the Greeks : response and records (1915-1923) », in : Richard G. Hovanissian, éd., The Armenian Genocide : History, Politics, Ethics, Londres : Macmillan, 1992, p. 135.
2. Pour une intéressante exception, voir l’étude de James J. Reid, « Necrophilia and alienation, or death and exile », Journal of the Society for Armenian Studies, vol. 9, 1996-97, p. 105.123.
3. UM, 139, D. 1., « Tyrkiet – Indre Forhold », pk. 2, N° CLXXV, 20/12, 1917. Voir aussi Ayhan Aktar, « Debating the Armenian massacres in the last Ottoman parliament, November-December 1918 », History Workshop Journal, Vol. 64, 2007, p. 260.
4. UM, 139, N. 1., « Armenien », N° LIV, 10/3, 1916.
5. George E. White, « Some non-conforming Turks », Moslem World, Vol. 8, No 3, 1918, p. 248, cité in Hans-Lukas Kieser, « Some remarks on Alevi responses to the Missionaries in Eastern Anatolia (19th-20th cc.) », 2000 – lien : http://www.hist.net/kieser/pu/responses.html (consulté en décembre 2005).
6. « The total of Armenian and Syrian dead », Current History Magazine, November 1916.
7. Sur cette organisation, voir Matthias Bjørnlund, « Karen Jeppe, Aage Meyer Benedictsen, and the Ottoman Armenians : National survival in imperial and colonial settings », Haigazian Armenological Review, vol. 28, 2008, p. 9-43 – lien : http://www.ermenisoykirimi.net/dansk.htm
8. Armeniervennen, Vol. 5, Nos 1-2, 1925, p. 5. Ulrichsen séjourna dans l’empire ottoman, puis en Turquie, durant des périodes substantielles en 1919 et 1924 : UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Kopibog 1914-1921 », No 13, 7/4, 1919 ; Armeniervennen, Vol. 5, Nos 1-2, 1925, p. 4-5. Lors de son séjour en en 1924, il écrit (id., p. 5) : « Des milliers de riches Grecs ont quitté précipitamment Constantinople, lorsqu’ils apprirent le sort de leurs compatriotes à Smyrne. Des milliers d’autres se retrouvent sans travail, simplement parce qu’ils sont chrétiens. L’exigence des Jeunes-Turcs selon laquelle tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi a même été abandonnée par les Jeunes-Turcs, bien avant. Les mêmes kémalistes, qui ont aboli le califat et dont les dirigeants se déclaraient indifférents en matière religieuse, réclament maintenant que seuls des musulmans travaillent pour l’Etat et les compagnies autorisées. Brousse [Bursa], que la confrérie étudiante a visité en juillet cette année, a déjà été nettoyée de ses Grecs et de ses Arméniens. Le quartier le plus prospère est vide, les églises et les écoles sont à l’abandon, les fenêtres brisées, le mobilier plus ou moins détruit. » (A moins que cela ne soit indiqué ailleurs, toutes les traductions [anglaises] sont de l’A. – MB). Sur la persécution des Juifs ottomans, voir par ex. Matthias Bjørnlund, « ‘When the cannons talk, the diplomats must be silent’ : un diplomate danois à Constantinople durant le génocide arménien », Genocide Studies and Prevention, Vol. I, N° 2, 2006, p. 208-209.
9. Soner Cagaptay, Islam, Secularism, and Nationalism in Modern Turkey, Londres – New York : Routledge, 2006, p. 9.
10. Hilmar Kaiser, « The Ottoman government and the end of the Ottoman social formation, 1915-1917 », 2001 – lien : http://www.hist.net/kieser/aghet/Essays/EssayKaiser.html (consulté en août 2007) ; Nesim Seker, « Demographic engineering in the late Ottoman Empire and the Armenians », Middle Eastern Studies, Vol. 43, No 43, 2007, p. 463.
11. Voir, par ex., Taner Akçam, A Shameful Act : The Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsability, New York : Metropolitan Books, 2006, p. 102-103 ; Hans-Lukas Kieser, « Armenians, Turks, and Europe in the shadow of World War I : recent historiographical developments », in : Hans-Lukas Kieser et Elmar Plozza, éd., Der Völkermord an den Armeniern, die Türkei und Europa/The Armenian Genocide, Turkey and Europe, Zürich : Chronos Verlag, 2006, p. 48 : « Le sort des Arméniens dans le contexte d’une guerre totale n’apparaît pas comme un monolithe isolé : tout montre qu’il fait partie du puzzle – marquant le sommet de l’iceberg – d’une violence et d’une coercition étatiques visant à la construction d’une nation ethnique turque en Anatolie, en opposition à d’autres projets politiques. Les expériences des Ottomans orthodoxes (Rum) expulsés ou « échangés » et des Assyriens/Syriaques (Süryani et Asuri) massacrés, ainsi que celles des musulmans et des muhacir réinstallés (réfugiés des Balkans et du Caucase, à mesure qu’ils étaient assimilés au sein de la nation turque en Anatolie) s’inscrivent dans un panorama plus large. »
12. Akçam, Genocide Studies and Prevention, 2006, p. 133-134. Voir aussi David Gaunt, Massacres, Resistance, Protectors : Muslim-Christian Relations in Eastern Anatolia During World War I, Piscataway, NJ / Gorgias Press, 2006, p. 65.
13. Sur les utilisations de l’expression « épuration ethnique » pour décrire ces événements, voir Roger W. Smith, « Introduction », in : Morgenthau, 2003, p. xxxiv, et Halil Berktay, « A genocide, three constituencies, thoughts for the future (Part I) », Armenian Weekly, Vol. 73, No 16, 21 April 2007 – lien : http://www.hairenik.com/armenianweekly/gin042107_03.htm (consulté en août 2007). D’après Smith, 1973, p. 31, les événements de 1914 ne furent « pas un ‘massacre’ au sens des massacres d’Arméniens et de Bulgares, bien que de nombreux cas de meurtres, destructions et viols se soient produits. Ce fut ce que les Grecs nomment diogmos – persécution. »
14. Henry Morgenthau, Ambassador Morgenthau’s Story, Wayne State : Wayne State University Press, 2003 (1ère éd. 1918), p. 222-223 ; Taner Akçam, From Empire to Republic : Turkish Nationalism and the Armenian Genocide, Londres et New York : Zed Books, 2004, p. 147 ; Arnold Toynbee, The Western Question in Greece and Turkey, Londres, 1992 (1ère éd. 1922), p. 140 ; A. A. Pallis, « Racial migrations in the Balkans during the years 1912-1924 », The Geographical Journal, Vol. 66, No 4, 1925, p. 318. D’après Van der Zee, entre 70 et 80 000 Grecs furent expulsés avant juin 1914 : UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 41, 27/6, 1914.
15. Nationaltidende, 19 avril 1914 ; 26 avril 1914 ; 19 mai 1914.
16. Nationaltidende, 30 avril 1914.
17. Akçam, 2004, p. 144-149.
18. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation. 1822-1920. Korrespondencesager vedr. Danske konsulater i Levanten 1864-1918 », pk. 27, « Upplysningar om danska konsulstjänstmän och om d. vicekonsulars [illisible] 1911 », 12/1, 1911.
19. Ibid.
20. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation. 1822-1920. Korrespondencesager vedr. Danske konsulater i Levanten 1864-1918 », pk. 27, « Cons. de Danemark, Smyrne », 31/3, 1910.
21. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation. 1822-1920. Korrespondencesager vedr. Danske konsulater i Levanten 1864-1918 », pk. 27, « Upplysningar om danska konsulstjänstmän och om d. vicekonsulars [illisible] 1911 », 2/11, 1911. Des membres de la famille De Jongh, le marchand Oscar De Jongh et son épouse, furent tués par la cavalerie turque le 9 septembre 1922, le premier jour de la destruction de Smyrne : Daily Telegraph, 29 septembre 1922, in Lysimachos Oeconomos, The Tragedy of the Christian Near East, Londres : The Anglo-Hellenic League, 1923, p. 7-8. Voir aussi George Horton, The Blight of Asia : An Account of the Systematic Extermination of Christian Populations by Mohammedans and of the Culpability of Certain Great Powers ; with the True Story of the Burning of Smyrna, Londres : Sterndale Classics, 2003 (1ère éd. 1926), p. 85.
22. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 25/6, 1914. Voir aussi Horton, 2003, p. 28-34.
23. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 19/6, 1914 ; UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 31, 23/6, 1914. Sur l’importance pour le CUP de reprendre les îles sous domination grecque : Ahmed Djemal Pacha, Erinnerungen eines Türkischen Staatsmannes, Munich : Drei Masken Verlag, 1922, p. 17, 55, 111-112 ; William Peter Kaldis, « Background for conflict : Greece, Turkey, and the Aegean Islands, 1912-1914 », Journal of Modern History, Vol. 51, No 2, 1979, p. 1119-1146 ; Henry Morgenthau, United States Diplomacy on the Bosphorus : The Diaries of Ambassador Morgenthau, 1913-1916, comp. et intr. Ara Sarafian, Princeton et Londres : Gomidas Institute, 2004, p. 19-20.
24. Michael Llewellyn Smith, Ionian Vision : Greece in Asia Minor 1919-1922, Londres : Allen Lane, 1973, p. 32.
25. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 19/6, 1914. Les citations de Van der Zee, extraites de rapports écrits en anglais, ont été publiées en toute discrétion.
26. Hans-Lukas Kieser, « Dr Mehmed Reshid (1873-1919) : a political doctor », in : Hans-Lukas Kieser et Dominik J. Schaller, éd., Der Völkermord an den Armeniern und die Shoah/The Armenian Genocide and the Shoah, Zürich : Chronos Verlag, 2002, p. 257. Suite à une conversation avec Bedri Bey, chef de la police de Constantinople, Morgenthau écrit dans son journal, le 25 mai 1914, qu’il pense que le CUP a pour objectif d’expulser les Grecs, ainsi que les Bulgares, les Serbes et les Albanais : Morgenthau, 2004, p. 60-61. Le 2 juillet 1914, il a un entretien avec Talaat, qui semble « déterminé à pousser les Grecs des campagnes, non des villes, à quitter leur pays » (ibid., p. 74).
27. Voir, par ex., Ugur Ümit Üngör, « When persecution bleeds into mass murder : the processive nature of genocide », Genocide Studies and Prevention, Vol. 1, No 2, 2006, p. 173.
28. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation. 1914-1922. Noter og indberetninger om den politiske udvikling », « Verdenskrigen. Politiske Indberetninger om Tyrkiets Stilling, Juni 1917-Aug. 1918 », No LXVII, 24/7, 1918.
29. Yannis G. Mourelos, « The 1914 persecutions and the first attempt at a exchange of minorities between Greece and Turkey », Balkan Studies, Vol. 26, No 2, 1985 ; Ayhan Aktar, « Homogenising the nation, Turkifying the economy : the Turkish experience of the population exchange reconsidered », in : Renée Hischon, éd., Crossing the Aegean : An Appraisal of the 1923 Compulsory Population Exchange between Greece and Turkey, New York – Oxford : Berghahn Books, 2003, p. 83 ; Smith, 1973, p. 32-33 ; Norman M. Naimark, Fires of Hatred : Ethnic Cleansing in Twentieth-Century Europe, Harvard : Harvard University Press, 2001, p. 43. Concernant les persécutions antérieures de chrétiens en Macédoine, voir Marjorie Housepian, The Smyrna Affair : The First Comprehensive Account of the Burning of the City and the Expulsion of the Christians from Turkey in 1922, New York : Harcourt, 1971, p. 19-20.
30. Taner Akçam, « The Ottoman documents and the genocidal policies of the Committee of Union and Progress [Ittihat ve Terraki] towards the Armenians in 1915 », Genocide Studies and Prevention, Vol. 1, No 2, 2006, p. 133.
31. Donald Bloxham, « Determinants of the Armenian genocide », in : Richard G. Hovannisian, éd., Looking Backward, Moving Forward : Confronting the Armenian Genocide, New Brunswick : Transaction, 2003, p. 29-30.
32. Akçam, Genocide Studies and Prevention, 2006, p. 134-135. Voir aussi Bjørnlund, ibid., p. 206-209. Sur la turcisation continue des Kurdes et autres groupes non turcs durant les années 1920 et 1930, voir Cagaptay, 2006, passim.
33. UM, 139. D. 1., « Tyrkiet-Indre Forhold », pk. 1, No II, 24/7, 1914. Voir aussi Bloxham, in Hovannisian, éd., 2003, p. 28 ; Anahide Ter Minassian, « Van 1915 », in : Richard G. Hovannisian, éd., Armenian Van / Vaspurakan, Costa Mesa, CA : Mazda, 2000, p. 211.
34. Voir, par ex., Hugh Poulton, Top Hat, Grey Wolf and Crescent – Turkish Nationalism and the Turkish Republic, Londres : Hurst, 1997, p. 80-81 ; Christopher J. Walker, Armenia – The Survival of a Nation, New York : St. Martins Press, 1981, p. 188-195 ; Akçam, 2004, p. 65.
35. Feroz Ahmad, The Young Turks : The Committee of Union and Progress in Turkish politics, Oxford : Oxford University Press, 1969, p. 163.
36. Voir, par ex., Erik J. Zürcher, Turkey – A Modern History, Londres : I. B. Tauris, 1997, p. 132-137.
37. UM, 139. D. 1., « Tyrkiet-Indre Forhold », pk. 1, No CLX, 22/9, 1915.
38. Ugur Ümit Üngör, « A reign of terror – CUP rule in Diyarbekir Province, 1913-1918 », thèse de mastère, Université d’Amsterdam, 2005, p. 6.
39. Ronald Grigor Suny, « The holocaust before the Holocaust : reflections on the Armenian genocide », in : Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 94-98 ; Bloxham, in Hovannisian, éd., 2003, p. 24-34 ; Üngör, 2005, p. 13-15, 17 f.
40. Üngör, 2005, p. 20-21 ; Akçam, 2004, p. 138-139. Sur le lien entre la politique linguistique du CUP et le génocide qui suivit : Hilmar Kaiser, Imperialism, Racism, and Development Theories : The Construction of a Dominant Paradigm on the Ottoman Armenians, Ann Arbor, MI : Gomidas Institute, 1998, p. 28.
41. Akçam, 2004, p. x ; Robert Melson, « Provocation or nationalism : a critical inquiry into the Armenian genocide of 1915 », in : Richard Hovannisian, éd., The Armenian Genocide in Perspective, New Brunswick : Transaction Publishers, 1986, p. 77.
42. UM, 139. D. 1, « Politiske Begivenheder i Tyrkiet i 1914 », 26/1, 1915.
43. UM, 139. D. 1, « Tyrkiet-Indre Forhold », pk. 1, No II, 24/7, 1914.
44. Ibid.
45. Une des conséquences du boycott fut que les Turcs ne furent pas autorisés à travailler pour des chrétiens : Morgenthau, 2004, p. 68, 70. Sur la fermeture des églises et des écoles grecques orthodoxes comme protestation contre le boycott et les persécutions, voir ibid., p. 70 ; UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 19/6, 1914. Sur les boycotts économiques dans l’empire ottoman : Halil Inalcik, éd., An Economic and Social History of the Ottoman Empire, 1300-1914, Cambridge : Cambridge University Press, 1994, p. 840-841.
46. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 25/6, 1914. La plupart des muhadjirs qui s’installèrent dans la région égéenne n’étaient pas familiers avec le climat ou les conditions agricoles de la zone (beaucoup ne parlaient même pas le turc), ce qui, d’après le gouverneur local de Tchesmé, Hilmi Uran, se traduisit rapidement par une dégradation significative du niveau de vie : Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 84.
47. Caglar Keyder, « The consequences of the exchange of populations for Turkey », in : Hirschon, éd., 2003, p. 45.
48. Ibid., p. 51 ; Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 91.
49. Nationaltidende, 29 avril 1914. Voir aussi Nationaltidende, 20 juin 1914.
50. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 19/6, 1914.
51. Ibid. Sur la violence sexuelle liée aux persécutions de 1914, voir aussi Horton, 2003, p. 32.
52. Voir aussi Smith, 1973, p. 31.
53. Sur les antécédents des centaines de milliers de muhadjirs, et leurs expériences atroces durant les guerres balkaniques ou dans l’empire russe, voir, par ex., Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 82 ; Smith, 1973, p. 30-31 ; Stephen D. Shenfield, « The Circassians : a forgotten genocide ? », in : Mark Levene et Penny Roberts, éd., The Massacre in History, Londres et New York : Berghahn Books, 1999, p. 149-162. Pour un témoignage oculaire danois sur les atrocités commises par les Bulgares contre des civils musulmans et grecs en 1912 : Franz von Jessen, Mænd og Kampe paa Balkan, Copenhague : Gyldendal, 1913, p. 236-240.
54. UM, 139. D. 1., « Politiske Begivenheder i Tyrkiet i 1914 », 26/1, 1915, p. 17. Sur une estimation du nombre des bachi-bouzouks : UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 31, 23/6, 1914. Sur la « haine des Turcs vis-à-vis des Grecs », voir aussi Morgenthau, 2004, p. 68 ; Vahram Dadrian, To the Desert : Pages from My Diary, Princeton et Londres : Gomidas Institute, 2003, p. 8, où l’A. relate qu’en novembre 1914, le jour de la proclamation du djihad, un rassemblement se tint à Tchorum [Çorum] « auquel les dignitaires grecs et arméniens de la ville furent aussi conviés. Ceux qui prirent la parole soulignèrent qu’il n’y avait aucune différence entre les chrétiens, quelle que soit leur nationalité : ils étaient tous des ennemis malveillants des Turcs. »
55. UM, 2-0355, « Konstantinople/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 19/6, 1914.
56. Kieser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 257. Voir aussi Smith, 1973, p. 51.
57. Voir aussi Nationaltidende, 2 avril 1914, relatant comment des milliers de musulmans ont été récemment expulsés de Salonique.
58. Kieser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 257. Rahmi et d’autres nationalistes radicaux de haut rang, comme Talaat et Mustafa Kemal (Atatürk), étaient originaires des Balkans. Ils se radicalisèrent suite à la perte de leur patrie et de membres de leurs familles et figurèrent parmi les Jeunes-Turcs les plus résolus quant à la création d’une nouvelle patrie, ethniquement homogène, en Anatolie. Pour une introduction : Erik-Jan Zürcher, « Greek and Turkish refugees and deportees 1912-1924 », 2003 – lien : http://www.let.leidenuniv.nl/tcimo/tulp/Research/ejz18.htm (consulté en août 2007). Voir aussi Akçam, A Shameful Act, 2006, p. 85-87 ; Andrew D. Kalmykow, Memoirs of a Russian Diplomat : Outposts of the Empire, 1893-1917, éd. Alexandra Kalmykow, Yale : Yale University Press, 1971, p. 253 ; Cagaptay, 2006, p. 7.
59. Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 83.
60. Cité in Akçam, Genocide Studies and Prevention, 2006, p. 133.
61. Kalmykow, 1971, p. 258.
62. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 25/6, 1914. Sur les colons crétois musulmans avant la Première Guerre mondiale : Sophia Koufopoulou, « Muslims Cretans in Turkey : the reformulation of ethnic identity in an Aegean community », in : Hirschon, éd., 2003, p. 211.
63. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 25/6, 1914. Voir aussi Smith, 1973, p. 31-32 ; The Scotsman, 19 juin 1914 ; Atlanta Constitution, 17 juin 1914 ; Zwei Kriegsjahre in Konstantinopel : Skizzen deutsch-jungtürkischer Moral und Politik, Lausanne, 1917, p. 150-151.
64. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 25/6, 1914.
65. Ibid. Voir aussi Morgenthau, 2004, p. 71.
66. In Horton, 2003, p. 28-33.
67. Voir aussi Nationaltidende, 8 juin 1914.
68. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 25/6, 1914.
69. Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 83. Un total de 18 000 Grecs fuirent vers Chios, où ils vivaient démunis, et les autorités grecques éprouvèrent de grandes difficultés pour subvenir à leurs besoins. 4 000 réfugiés au total fuirent vers l’île déserte de Khunnil, où ils mouraient de faim : Politiken, 24 juin 1914. Voir aussi Manchester Guardian, 29 juin 1914.
70. Kieser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 257-261.
71. Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 83-84.
72. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 19/6, 1914.
73. D’après les ambassadeurs danois en Russie et en Autrche-Hongrie, H. Scavenius et F. Lerche, une des raisons pour lesquelles les autorités mirent fin à l’épuration des Grecs fut que les deux cuirassés Dreadnought que la Grande-Bretagne avait venu à l’empire [ottoman] n’avaient pas encore été livrés. La Grèce demeurait encore la puissance navale supérieure et les Ottomans prirent soin de ne pas donner à la Grèce un motif de déclarer la guerre : UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No XV, 18/6, 1914 ; No XXVI, 18/6, 1914. Voir aussi Nationaltidende, 13 juin 1914 ; 15 juin 1914 ; 19 juin 1914 ; København, 17 juin 1914.
74. Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 83.
75. UM, 139. D. 1., « Tyrkiet-Indre Forhold », pk. 1, « Politiske Begivenheder i Tyrkiet i 1914. Indsendt af Gesandtskabet i Konstantinopel 26/1, 1915 », p. 17 ; UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 26, 19/6, 1914 ; UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 28, 20/6, 1914. Voir aussi Dimitri Pentzopoulos, The Balkan Exchange of Minorities and Its Impact on Greece, Londres : Hurst, 1962, rééd. 2002, p. 53-54 ; Morgenthau, 2004, p. 67 ; Kaldis, 1979, p. 1138 ; Nationaltidende, 15 juin 1914.
76. Politiken, 22 juin 1914.
77. Nationaltidende, 26 avril 1914.
78. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 26, 19/6, 1914.
79. Akçam, 2004, p. 146-147 ; UM, 139, N. 2., « Tyrkiet : Behandling af Grækere paa tyrkisk Omraade », No X, 14/1, 1917.
80. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 13, 9/6, 1914.
81. Morgenthau, 2004, p. 75.
82. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 41, 27/6, 1914. Voir aussi Akçam, 2004, p. 145-146.
83. Nationaltidende, 19 juin 1914.
84. Nationaltidende, 23 juin 1914.
85. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », 25/6, 1914. Voir aussi Morgenthau, 2004, p. 67.
86. Morgenthau, Diaries, 2004, p. 70. Voir aussi Kalmykow, 1971, p. 258. D’après Kaiser, 2001, les instructions des drogmans rendirent en fait le gouvernement et le CUP responsables, aidant à mettre fin à la campagne anti-Grecs.
87. Nationaltidende, 14 juin 1914.
88. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 31, 23/6, 1914.
89. Ibid.
90. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : politiske forhold », pk. 1, No 41, 27/6, 1914. Voir aussi Nationaltidende, 18 juin 1914.
91. UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation », « Noter og indberetninger om den politiske udvikling, 1914-1922 », « Verdenskrigen. Rapporter fra Smyrna. Nov. 1914-marts 1916 », joint à 15/6, 1914. Le rapport contient des informations sur une réunion du corps consulaire, organisée à l’initiative du doyen du corps, Kalmykow, afin d’évaluer les persécutions anti-Grecs.
92. Akçam, 2004, p. 92-96, 148.
93. Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 9.
94. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 41, 27/6, 1914.
95. Hirschon, « The consequences of the Lausanne Convention : an overview », in : Hirschon, éd. 2003, p. 16. Voir aussi Keyder, 2003, p. 46 ; Aktar, in Hirschon, éd., 2003, p. 81.
96. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », pk. 1, No 41, 27/6, 1914.
97. Morgenthau, 2003, p. 232.
98. Sur le génocide « partiel » et « global » : Mark Levene, « Creating a modern ‘zone of genocide’ : the impact of nation- and state-formation on Eastern Anatolia, 1878-1923 », Holocaust and Genocide Studies, Vol. 12, No 3, 1998, p. 395-401, soutient que, même si le génocide arménien, comme la Shoah, constitue un exemple rare de génocide global (signifiant à la base que le but, l’échelle et l’intensité du massacre est, sinon illimité, du moins avec quelques limites et exceptions), d’autres aspects de la campagne d’homogénéisation du CUP peuvent être caractérisés comme un génocide partiel. Voir aussi Robert F. Melson, Revolution and Genocide : On the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust, Chicago : University of Chicago Press, 1992, p. 2-4, 247-257.
99. Akçam, 2004, p. 149 ; Morgenthau, 2003, p. 34-36 ; Hilmar Kaiser, « Armenian property, Ottoman law and nationality policies during the Armenian genocide, 1915-1916 », in : Olaf Farschid, Manfred Kropp et Stephan Dähne, éd., The First World War as Remembered in the Countries of the Eastern Mediterranean, Beyrouth : Orient-Institut, 2006, p. 51-52.
100. En 1917, la presse ottomane déclare même que la turcisation économique constitue en fait une « djihad économique », à savoir, un devoir national et religieux visant à réaliser une économie dominée par les Turcs musulmans : UM, 2-0355, « Konstantinopel/Istanbul, diplomatisk repræsentation. 1914-1922. Noter og indberetninger om den politiske udvikling », « Verdenskrigen. Politiske Indberetninger om Tyrkiets Stilling, Juni 1917-Aug. 1918 », 21/6, 1917, p. 33.
101. Kieser, in Kieser et Schaller, éd. 2002, p. 245-280. Voir aussi Üngör, 2006, p. 180-188 ; ibid., p. 193, n. 86, sur Ibrahim Bedreddin comme autre officiel du CUP impliqué dans les persécutions de 1914 et le génocide arménien. Sükrü Bey, en charge de la Direction générale de l’Installation des Tribus et des Réfugiés, est un autre exemple de Jeune-Turc raciste « moderne » (à savoir, biologique et éliminateur) : Wolfgang Gust, éd., Der Völkermord an den Armeniern 1915/16. Dokumente aus dem Politischen Archiv des deutschen Auswärtigen Amts, Springe : Verlag zu Klampen, 2005, p. 421.
102. Lewis Einstein, Inside Constantinople : A Diplomatist’s Diary During the Dardanelles Expedition, April-September 1915, Londres : John Murray, 1917, p. 11. Sur les expulsions des chrétiens et des Juifs de la région du Bosphore en mai 1915, voir p. 13, 19, 35, 44-45, 48, 58, 83-84, 171-172, 202-203, 210-211, 218, 220.
103. UM, 139. D. 1., « Tyrkiet-Indre Forhold », pk. 1, No CLX, 22/9, 1915. Voir aussi Sarafian, comp., 2004, p. 52.

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Source : http://www.armenica.org/material/bjornlund_aegean_greeks.pdf
Publié sous forme de chapitre in Dominik J. Schaller & Jürgen Zimmerer, éd., Late Ottoman Genocides: The dissolution of the Ottoman Empire and Young Turkish population and extermination policies, London & New York: Routledge 2009, pp. 34-50
Traduction : © Georges Festa – 07.2011. Reproduction soumise à autorisation.