vendredi 19 août 2011

Michael Sidney Fosberg - Interview

© Incognito, Inc., 2011


Afro-américain ou arménien ? Un homme en quête d’identité

par Taleen Babayan et Hovsep M. Melkonian

The Armenian Reporter, 01.07.2011


En mars dernier, je me trouvais à Houston, au Texas, assistant au congrès annuel de l’Organisation des Historiens Américains (OAH) à l’hôtel Hilton-Americas, au centre-ville.

Dimanche matin, tandis que je m’apprêtais pour les sessions prévues ce jour-là, j’écoutais par hasard la radio. Une station locale de Houston diffusait un programme littéraire intitulé « The Sunday Papers With Rick Kogan » [Lectures dominicales avec Rick Kogan], émettant de Chicago sur la modulation d’amplitude (AM) 720, réseau WGN. L’animateur interviewait un écrivain nommé Michael Sidney Fosberg. L’A. évoquait son nouveau livre intitulé Incognito, traitant des relations raciales, de la diversité et du multiculturalisme.

Je retins de cette conversation que l’A. était d’origine afro-américaine, né à Boston, mais élevé à Chicago et qu’il s’agissait de son premier ouvrage. L’animateur semblait très intéressé par l’expérience et la carrière d’acteur et de narrateur de Michael et explorait les rapports entre le jeu d’acteur et l’écriture.

Soudain, la conversation prit un tournant inattendu. L’A. se mit à parler de ses racines arméniennes et de sa vie passée avec la partie maternelle de sa famille, au sein de la communauté arménienne de Washington, à Waukegan, à plus de 80 kilomètres au nord de Chicago, dans l’Illinois.

Ayant grandi dans une famille arménienne, élevé tout d’abord par ses grands-parents et sa mère seule, puis par un beau-père adoptif, nommé John Fosberg, l’A. se considéra durant tout ce temps en tant que blanc et croyait l’être, jusqu’à l’âge de 32 ans, lorsque ses parents décidèrent de divorcer. Divorce qui l’amena à chercher son père biologique. Après une rapide enquête, Michael retrouva son père à Détroit et découvrit qu’il était d’origine afro-américaine.

L’ouvrage relatant l’« odyssée en quête de race et d’identité » de Michael est paru en 2011, bien que l’A. ait traversé le pays avec son one-man show, durant plusieurs années, en fait depuis septembre 2001, se produisant dans des théâtres, des lycées et des universités pour raconter son histoire. « Imagine que tu n’es pas celui que tu croyais être, souligne Michael S. Fosberg dans son livre, que tu possèdes une famille, une histoire, une origine ethnique, que tu n’as jamais connues. Comment cette découverte va-t-elle influencer ta vie, celle de ceux qui t’entourent, la vision que tu as de toi et de la société ? »

Questions particulièrement poignantes, lorsque la division raciale affecte des relations familiales bien établies. Du côté de sa famille maternelle, chacun savait que le père biologique de Michael était d’origine afro-américaine et pourtant sa mère lui dissimula le fait, car, selon ses propres termes, elle « ne voulait pas le voir grandir dans la confusion ou la honte » (p. 84).

La mère de Michael, Adrienne Pilibossian, conçut un fils naturel avec un jeune homme qui se trouvait être un étudiant afro-américain à la peau claire, à l’université de Boston où elle aussi suivait des cours à cette époque. Cela se passait en 1957, alors qu’Adrienne n’avait que 19 ans, tandis que, dans une grande partie du pays, les liaisons ou les mariages entre races différentes étaient illégales. Bien que marié durant une courte période, le couple se sépara après avoir lutté deux années dans une pauvreté extrême, puis la jeune mère regagna sa famille avec son petit garçon, tandis que le père biologique de Michael disparut de la mémoire collective et ne fit plus entendre parler de lui.

Grandissant dans de telles circonstances au sein d’une famille qui le chérissait, Michael ne put s’empêcher de se demander où était son père. Cette question commença à revenir régulièrement dans ses conversations avec ses camarades de classe. Après tout, ses amis parlaient de leurs pères et mères irlandais, italiens, écossais ou suédois, ainsi que de leurs liens familiaux, tandis que Michael ne pouvait que répondre à moitié à ce genre de questions, lesquelles se limitaient au côté maternel de sa famille. Ce genre de demi-réponses, dit-il, ne le satisfaisait pas. Sa mère ne lui parlait jamais de son père, encore moins de la vie qu’il menait ou de ses origines.

Ce qui n’empêcha pas le jeune garçon de passer la plupart de son temps avec ses grands-parents maternels. Décrivant cette période, Michael note : « J’aimais mes grands-parents maternels, tout en trouvant un réconfort dans les traditions, les rituels et l’amour que m’offrait cette communauté. Je me sentais accepté, comme faisant partie d’un groupe merveilleux. Durant mon enfance, je n’ai fréquenté que des Arméniens, sans rien savoir de l’héritage de mon père biologique.. » (p. 24) Cette période lui permit de découvrir les Arméniens, leur histoire et le premier génocide du 20ème siècle. Il livre ces détails dans son livre via ses souvenirs et ses échanges avec les membres de la partie maternelle de sa famille, les épreuves qu’ils endurèrent lors du génocide arménien, les histoires et les souvenirs personnels qu’il relate avec une grande simplicité, mais en termes forts.

La nouvelle que ses parents divorçaient après trente ans de mariage l’ébranla et fut un facteur déterminant dans sa décision de partir à la recherche de son père biologique, perdu de longue date. Il explique cette quête en citant un passage des Enfants de minuit de Salman Rushdie : « Désormais, je voulus être seulement moi-même. Qui suis-je ? que suis-je ? Ma réponse : je suis la somme de tout ce qui me précéda, de tout ce que j’ai vu faire, de tout ce qu’on m’a fait. »

Lorsque Michael localisa son père, il découvrit une famille entièrement nouvelle, riche de son patrimoine, de son histoire et de ses figures héroïques. Soudain, Michael se sentit glisser « entre des mondes, entre des cultures, expérimentant tout des deux côtés. Je vis entre deux. Je marche des deux côtés. »

Cette rencontre avec deux univers différents et deux cultures différentes « l’a enrichi », dit-il, même si cette expérience fut douloureuse et éprouvante. Impossible de ne pas ressentir la souffrance qui s’exprime à travers les pages du livre. Les problèmes sont bien réels. Les tensions aussi. Et à chaque étape de son existence, Michael est déchiré entre des émotions, des images et des défis contradictoires. Est-il blanc ? Est-il arménien ? Est-il noir ? Rien d’étonnant à ce que l’histoire de Michael soit celle d’une jeunesse confuse qui sombra dans « un univers obscur, fait d’isolement, de dépression et de désespoir » (p. 51), abusant de drogues et d’alcool.

Tout compte fait, ce livre a permis à l’A. d’explorer la question raciale dans la société américaine. Il s’agit là d’une intrusion subtile dans l’univers complexe des relations raciales, fondée sur une expérience personnelle singulière, laquelle finit par avoir des résonances universelles. Bien écrit, l’ouvrage est sincère et dévoile en 320 pages les combats d’un jeune homme (aujourd’hui écrivain et acteur quinquagénaire), qui tente de découvrir son identité via le réseau de relations qui séparent deux familles, deux cultures et deux façons de vivre différentes, auxquelles il appartient simultanément. « Extérieurement, les personnages semblent liés entre eux dans cette histoire, mais intérieurement ils relèvent d’une autre planète », confie Michael, page 33.

Ces dix dernières années, Michael Sidney Fosberg a connu un certain succès en faisant connaître cette juxtaposition de deux mondes à des publics de tous âges et milieux à travers les Etats-Unis, via son one-man show intitulé Incognito. L’ouvrage, publié cette année, ajoute une dimension nouvelle à sa quête d’identité et son vécu. Un récit profondément émouvant, qui en dit aussi beaucoup sur nous tous.

Taleen Babayan s’est entretenue avec l’A. à propos de son livre :

- Taleen Babayan : Qu’est-ce qui t’a donné l’idée d’écrire cet ouvrage ? Pourquoi maintenant ?
- Michael Sidney Fosberg : J’ai démarré en écrivant le livre tout d’abord, puis on m’a demandé de lire à haute voix plusieurs chapitres en public. Ma sœur est une artiste visuelle et nous avons toujours parlé de collaborer. Elle proposa que nous ayons un « salon » dans son loft à Chicago, où des gens pourraient se réunir et parler de l’actualité. J’ai commencé par lire quatre ou cinq récits et les gens ont vraiment réagi. Ils riaient, pleuraient, c’était purement émotionnel et amusant et ça résonnait en eux si profondément ! Ils me proposèrent d’en faire un spectacle. Toute ma vie j’ai été acteur, j’ai travaillé dans des pièces avec des comédiens à travers tout le pays, mais jamais je n’avais songé à un one-man show. Je respecte ce genre-là, mais ce n’était pas ce que je voulais faire. J’aime travailler avec des acteurs. On a organisé une autre réunion et j’ai eu la même réaction. Alors l’idée s’est déplacée, du livre vers la pièce. Pour moi, l’idée d’écrire un livre était vraiment intimidante. J’ai laissé tomber et j’ai décidé de mettre ça en fiches et d’écrire les titres des événements ou des situations ou des histoires qui eurent lieu durant ma vie ; la rencontre avec mon père, l’histoire des Arméniens mourant de faim, tout ça. De cette façon, écrire me semblait davantage faisable. Achever ce livre m’a demandé beaucoup de temps, pratiquement dix ans.

- Taleen Babayan : Comment as-tu vécu le fait de produire cette pièce, durant dix années, à travers le pays ?
- Michael Sidney Fosberg : J’imaginais le faire pour un ou deux théâtres à Chicago, des théâtres en province, peut-être New York, et pouvoir m’en sortir comme ça. Rien de tout ça ne s’est passé. On m’a demandé de me produire dans un lycée, je savais que ça concernerait des jeunes, des groupes d’étudiants sont venus et j’ai eu des discussions avec eux ensuite ; ils se sentaient vraiment concernés. J’ai joué là et ce fut fantastique ! Toutes ces questions sont apparues après coup. J’ai réalisé que je pouvais proposer le tout aux écoles et, pendant cinq ans je n’ai fait que ça. Le fait de voyager me donne beaucoup d’assurance. J’enseigne le théâtre à l’Université Northwestern, mais en plus je me déplace de la mi-août à la fin mai. Ces deux dernières années, j’ai développé mon action en travaillant pour des municipalités et des bases militaires dans le cadre de l’éducation à la diversité. Je présente le spectacle et j’engage ensuite le public dans un dialogue et des questions souvent étonnantes, abordant la question de savoir comment nous nous voyons, nous et autrui. Une manière unique de parler de diversité, de race et d’identité.

- Taleen Babayan : Le plus difficile dans l’écriture du livre ?
- Michael Sidney Fosberg : D’abord, c’est intimidant. S’asseoir face à l’ordinateur en te demandant par où tu vas commencer. Deuxièmement, j’écrivais sur ma famille. Quand j’écrivais, les histoires partaient en vrille. Ce n’est qu’une fois que je les ai mises en place et qu’un éditeur assembla le tout, prêt à le publier, que j’ai réalisé quel impact cela aurait pour ma famille, en particulier leur réaction. J’étais terrorisé, je ne savais pas comment ma mère, mon père, ma sœur, mon frère réagiraient. Ils ont tous réagi très favorablement.

- Taleen Babayan : A ton avis, qu’est-ce que les lecteurs arméniens retireront de ton livre ?
- Michael Sidney Fosberg : Toute ma vie, j’ai grandi en me voyant comme Arménien. Une éducation très riche et très signifiante. Nous possédons une communauté très forte, avec énormément d’histoires. A la maison, mes grands-parents parlaient arménien ; j’allais à l’église arménienne, tout ça compte.
Mais, comme dit Mark Twain, « le voyage est fatal aux préjugés, au sectarisme et aux esprits étroits ». En ce qui concerne les Arméniens et le fait d’être aussi déterminés dans notre cause, j’espère que le livre ouvrira les mentalités. Il y a beaucoup d’Arméniens mixtes. C’est important de nous prendre en compte, tous autant que nous sommes ; tout ça est si riche et poignant, et peut nous aider à comprendre d’autres cultures et d’autres peuples, d’autres idéaux ; c’est très important ; à mon avis, cela peut nous enrichir en tant qu’Arméniens. Mon grand-père était diacre à l’église Saint-Georges.

- Taleen Babayan : Tu as eu beaucoup de choses à découvrir et à mettre au jour dans ta famille – y compris le génocide arménien. Quelle a été la découverte la plus frappante pour toi, quand tu t’es intéressé à ta famille arménienne et à tes racines ?
- Michael Sidney Fosberg : Pas tellement le génocide. On en entendait parler et on en parlait… Le plus frappant, c’est le fait que mon grand-père est arrivé dans ce pays avec un nom différent ; il est arrivé avec le nom de quelqu’un d’autre. C’était la seule manière pour lui d’obtenir des papiers ; et puis, quand il est arrivé ici, il a repris son nom, Pilibossian. Il a connu le génocide, l’orphelinat en Syrie, l’arrivée en France, ne parlant même pas la langue, puis l’Amérique sous un nom différent, se retrouver quelque part dans les rues de Boston, ne connaissant personne et ne parlant pas l’anglais. Un policier l’a ramassé, il se trouvait dans un quartier arménien et il retrouva un cousin qui vivait dans l’appartement d’en face. Une histoire incroyable, pas seulement pour les Arméniens, mais quelque chose que les autres immigrés relient à leur venue en Amérique.

- Taleen Babayan : A ton avis, quels sont les points principaux que tu as appris sur la race et l’identité durant ta tournée ?
- Michael Sidney Fosberg : J’ai tant appris ! J’ai l’impression de dépasser la recherche sur le jeu d’acteurs et le monde universitaire. Une question qui m’interpelle : pourquoi les gens ne veulent-ils pas parler de race et d’identité ? Ceux qui veulent en parler sont les gens de couleur. Il y a des raisons logiques à cela. Les gens à la peau claire n’ont pas l’habitude d’en parler. Cela ne fait pas partie de notre vie quotidienne et n’est pas abordé dans notre société blanche.
Nous n’avons donc pas l’expérience d’en parler et, lorsqu’on nous demande de le faire, nous abordons le sujet avec prudence, parce que nous ne voulons pas être traités de racistes. Mais comment engager un dialogue ouvert en l’abordant avec prudence et dans la peur ? D’un autre côté, les gens de couleur sont prêts à bondir sur tout ce qui ressemble à du racisme. Nous sommes polarisés et nous ne dialoguons pas.
Les deux parties de ma famille se sont montrées favorables à ce livre. Je pense qu’il y avait moins d’inquiétudes dans ma famille noire que dans la blanche. Mes grands-parents arméniens (Garabed et Rachel) sont morts, avant que je n’entreprenne ce périple ; ce sont eux qui m’ont tenu à l’écart de ma famille noire.
Je ne veux pas sous-estimer les préjugés qui les animaient, mais ils n’étaient guère différents des autres immigrés arrivés dans ce pays. Ils veulent que tu te maries au sein de ta communauté. Il y a beaucoup de pressions de la part des familles à ce sujet.

- Taleen Babayan : Des projets à venir ?
- Michael Sidney Fosberg : Un spectacle prévu à Cleveland et une conférence sur la diversité soutenue par la NASA, le FBI, le ministère fédéral de la Justice. Hallucinant ! J’ai hâte de faire ça !

Pour plus d’information, contact : michael@incognitotheplay.com

Michael Sidney Fosberg, Incognito : An American Odyssey of Race and Self-Discovery, Incognito, Inc., 2011, 317 p. – ISBN –13 : 978-0615413969

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Source : http://www.reporter.am/index.cfm?objectid=B60959A0-A406-11E0-8DF80003FF3452C2
Traduction : © Georges Festa – 08.2011.