dimanche 14 août 2011

Muriel Mirak-Weissbach - "The Stones Will Cry Out" / "Et les pierres feront entendre leurs cris"

Cathédrale d’Ani (Arménie historique), intérieur, août 2009
© Bjørn Christian Tørrissen – http://commons.wikimedia.org


« Et les pierres feront entendre leurs cris ! »

par Muriel Mirak-Weissbach

Global Research, 11.07.2011


Mi-juin [2011], un scandale a éclaté et entaché une exposition à Paris à l’UNESCO, qui présentait des pierres-croix traditionnelles, particulières à l’architecture religieuse arménienne et appelées khatchkars. Ces sculptures et bas-reliefs uniques ont été inclus dans la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en novembre 2010 (1). L’exposition, co-soutenue par le ministère de la Culture de la république d’Arménie et inaugurée en présence de nombreux diplomates, artistes, historiens et membres du clergé, était censée magnifier une contribution admirable à la tradition des khatchkars, si ce n’est qu’à la dernière minute, l’UNESCO effaça toute mention des lieux où se trouvaient les pierres-croix présentées dans des photographies. L’explication donnée à l’élimination des toponymes localisant les œuvres, ainsi que d’une vaste carte de l’Arménie historique désignant ces lieux, fut que, comme les khatchkars ne se trouvent pas tous sur le territoire de la République d’Arménie, mais peuvent aussi se rencontrer dans l’Azerbaïdjan et la Turquie actuels, mieux valait garder le silence.

Or il ne saurait être question de garder le silence : « Les pierres feront entendre leurs cris ! » Ce qu’elles ont fait. Des représentants du Collectif VAN (Vigilance Arménienne contre le Négationnisme) ont protesté via une lettre ouverte adressée à Irina Bokova, Directrice Générale de l’UNESCO (2). Dans cette lettre, ils soulignent que non seulement le fait de ne pas mentionner la localisation des œuvres d’art dans une telle exposition enfreint la pratique universitaire, mais qu’en ignorant leur localisation, les exposants se rendent eux-mêmes complices d’une altération barbare d’un patrimoine historique. Ignorer les toponymes revient à dissimuler la présence historique du peuple et de la civilisation arménienne dans cette vaste région.

Les voyageurs en Anatolie orientale et dans l’actuel Azerbaïdjan découvriront certains khatchkars dans leurs lieux d’origine – même s’ils ont été délibérément détruits par milliers – et feront le lien historique (3). Non seulement les admirables pierres-croix, mais la richesse des monuments religieux – que ce soit des chapelles, des églises, des cathédrales ou des monastères -, qui peuplent cette région géographique, portent témoignage de la présence physique et culturelle des Arméniens chrétiens depuis le 4ème siècle. Comme l’a relevé l’historien d’art italien Adriano Alpago Novello, cet art religieux fait partie intégrante de l’identité des Arméniens. « L’attachement tenace des Arméniens à la religion chrétienne, écrit-il, dont témoignent les milliers de croix érigées ou sculptées quasiment en tous lieux et en toutes occasions, et la richesse extraordinaire des édifices sacrés, n’est pas simplement une affaire de spiritualité, mais un trait essentiel de leur identité même et un symbole de leur survie physique. » (4)

Or cette présence même est soumise à un déni et à une déformation. Ce que mon frère, mon mari et moi-même avons vécu lors d’un voyage en Anatolie orientale en mai dernier. En lieu et place d’un patrimoine historique, nous avons découvert une mythologie, avec ses personnages, ses événements et sa causalité. Dans ce paysage mythologique, nous n’étions pas en Arménie historique, encore moins en Arménie Occidentale, mais à l’est de la Turquie, dans l’une des provinces d’Anatolie, tandis que tout ce que nous nous attendions à reconnaître à partir des récits historiques anciens a disparu ou été transformé en quelque chose d’autre, souvent son exact opposé.

_________

Nous voyageons dans le cadre d’un petit groupe d’Américains arméniens désireux de marcher sur les traces de leurs parents et ancêtres, visiter leurs villages et cités où ils naquirent et vécurent avant le génocide. Comme rassembler un puzzle. Nous en détenons les fragments grâce à nos parents, comme les noms des villages, les descriptions de certaines localités, et nous avons lu les récits de témoins oculaires du génocide, comme Johannes Lepsius, Jacob Künzler, l’ambassadeur Henry Morgenthau et d’autres. Or, lorsque nous regardons une carte actuelle de la Turquie, nous ne trouvons la plupart du temps rien qui ressemble aux toponymes. Notre guide de voyage allemand ne nous aide guère.

Sans Armen Aroyan, notre accompagnateur avec 25 ans d’expérience dans la conduite des pèlerins à travers cette région, et notre chauffeur, qui parlait à la fois le turc et le kurde, nous n’aurions jamais trouvé notre chemin.

Après avoir demandé en divers endroits sur notre route, nous trouvons Mashgerd, le village de mon père. Nous apprenons qu’il ne s’appelle plus Mashgerd, mais Chakirtash [Çakirtas], comme le précise le panneau indiquant l’entrée dans la localité : « Çakirtas Köyüne [commune], lit-on, Hosgeldiniz [Bienvenue] ». Mon père parlait du Vieux Pays en termes enthousiastes, nous racontant que les montagnes, les rivières, les collines ondoyantes et les verts pâturages du Maine, au nord de la Nouvelle-Angleterre, où nous possédions une résidence estivale, lui rappelaient les environs de Mashgerd où il vécut son enfance. Dans ses mémoires, sa tante, Anna Mirakian, qui le retrouva après la guerre et l’emmena en Amérique, évoque le riche paysage de cette localité, tel un paradis sur terre. « Ayant dû abandonner leurs maisons, leurs champs, leurs fermes, leurs vergers et leurs jardins, les habitants de Mashgerd furent déportés, le cœur brisé et torturé de quitter leur lieu de naissance paradisiaque, leurs yeux emplis de larmes. » (5)

Les montagnes, les flancs de coteau verdoyants et les rivières sont toujours là, mais la taille du village a considérablement rétréci. A notre descente du minibus, les villageois accourent de leurs modestes foyers pour nous accueillir, déployant cette chaleureuse hospitalité que nous recevrons partout. Ils nous offrent de l’ayran, une boisson à base de yaourt que nous connaissons sous le nom de tan, ainsi que du thé. Ils nous demandent si nous sommes venus chercher des trésors enterrés, car beaucoup d’Arméniens avaient enterré leurs objets précieux avant d’être déportés, espérant les recouvrer plus tard. Nous les assurons que non ; nous ne cherchons pas de trésors enterrés, mais des trésors d’un autre genre.

Ce que nous cherchons ici, à Mashgerd, c’est l’église dans laquelle, racontait mon père, la population du village fut enfermée quatre jours durant, avant d’en être chassée pour être massacrée. « Il n’y a pas d’église ici », nous apprennent les villageois, à notre grand désarroi. Il existe bien une église, à quelques kilomètres de là, que nous pouvons gagner à pied, mais aucune dans le village. Cette église pourrait être la cathédrale Saint-Sarkis, décrite par la tante de mon père. Dans ses mémoires, elle se réfère à une église magnifique dans ce que l’on nommait le Village du bas : « Situé sur les rives de l’Euphrate, Van Gyugh était un village superbe, d’un vert luxuriant, écrit-elle. C’est là que se trouvait la magnifique et glorieuse cathédrale Saint-Sarkis, où l’office de Pâques était célébré chaque année. » (6) Mais ce n’est pas l’église dont parlait mon père. Non, disait-il, elle se trouvait à Mashgerd, non loin du centre du village. Bien que les villageois n’eussent pas connaissance d’une telle église, nous savions qu’il devait y en avoir une, premièrement, parce là où existait une communauté arménienne d’importance, il y avait une église ou, tout au moins, une chapelle ; deuxièmement, parce que mon père avait évoqué sa présence à Mashgerd. Et sa tante avait aussi parlé d’une église ici précisément, au centre du village.

Après un long moment, un homme très âgé se présente et nous dit : « Oui, en fait, il y avait une église [kilise] dans le village. » Il nous fait descendre une route poussiéreuse, passer devant une fontaine et nous indique une vaste structure qui, au premier regard, ne ressemble pas du tout à une église. Elle n’a pas la forme d’autres églises arméniennes que nous connaissons, avec leurs structures centrales arrondies, montées sur des dodécagones ou autres polygones, arches courbes et dômes coniques, mais est oblongue et possède un toit plat. Puis le vieil homme nous montre certaines briques cimentées dans la façade, comportant d’indéniables caractères arméniens inscrits sur elles : noms, dates et khatchkars ; il s’agit de pierres, nous explique notre guide Armen, qui ont peut-être été extraites du cimetière et utilisées pour bâtir l’église, conformément à une coutume connue dans toute la région. Ou bien de briques avec des khatchkars, conçues pour faire partie de la façade. Il s’agit donc bien d’une église ; à coup sûr, celle que connaissait mon père ! La forme de l’église s’avère être l’une de ces nombreuses conceptions traditionnelles des églises arméniennes, connue sous le nom d’ « église longue », semblable à ces églises d’Artsathi, au nord d’Erzeroum, ou à celle de Dirarklar (7). Toutes deux sont privées d’ornements, sans absides rondes et possèdent des toitures en bois.

En 1916, lorsque la population fut chassée de l’église après quatre jours et conduite au centre du village, mon père, alors âgé de huit ans, s’enfuit à perdre haleine et réussit à atteindre la maison de sa grand-mère, à quelque 90 mètres de là. Sa maison comptait une écurie à l’arrière, où il se cacha. Je parcourus cette distance dans plusieurs directions différentes à partir de l’église et de la place centrale avoisinante, cherchant un bâtiment pouvant répondre à cette description, et j’en découvris plusieurs. Laquelle pouvait-elle bien être la maison de sa grand-mère ? Dans ses mémoires, sa tante se réfère aussi à son « kokats ancestral – grange à foin et écurie – située au centre du village », qui pouvait être le même édifice. Mais lequel ? Impossible de le savoir.

Localiser Tzack, le village de ma mère, ne fut guère facile non plus, car il n’est plus connu sous ce nom, mais rebaptisé Inn en turc. Combien diffère-t-il de ses descriptions ! A cette époque, il y avait entre 100 et 150 familles à Tzack ; maintenant, nous apprennent les villageois, les seuls habitants sont trois frères et leurs familles. Une femme âgée, dans ses 70 ans, nous accueille chaleureusement et, apprenant que nous sommes des Américains arméniens, nous confie qu’elle aussi est à moitié arménienne. Sa mère avait été sauvée enfant et mariée à un Turc. « Je me rappelle seulement, nous dit-elle, qu’elle pleurait tout le temps ! Elle avait tout perdu, chacun d’eux, toute sa famille ! » Puis elle nous raconte son histoire : « Moi aussi j’ai été mariée à un Turc, nous confie-t-elle avec nostalgie, mais une fois mariée, moi aussi, j’ai beaucoup pleuré ! » Visiblement secouée par ces souvenirs, elle s’excuse : « J’ai de l’hypertension et je ne peux pas parler davantage. »

Le grand-père de ma mère était un propriétaire terrien aisé, possédant de riches terres agricoles, dont des vignobles qui couvraient les flancs de coteau. Je ne vois qu’une vigne solitaire s’entortillant à un mur de pierres au-dessus d’une porte soutenant le toit de chaume de la maison de cette femme, avec quelques raisins qui pendaient. Deux ou trois poules trottinent à travers un mauvais chemin, cherchant quelque chose à picorer. Jetant un œil derrière la maison à la vigne, je découvre une terrasse avec des ruches et un essaim d’abeilles. Je me souviens alors qu’un cousin de ma mère, le fils de la dame qui l’avait trouvée et emmenée en Amérique, avait toujours possédé des abeilles à Watertown, au Massachusetts, et nous apportait des rayons de miel. Il s’agissait apparemment d’une tradition familiale qu’ils avaient conservée du Vieux Pays.

Une fois descendus de sa maison et parvenus sur la route principale, poussiéreuse, nous découvrons de l’autre côté une vaste plaine, parsemée de ruines d’édifices. Des pierres, empilées par deux ou trois sur une autre en rangs ordonnés, s’élèvent là où des maisons existaient autrefois, toutes organisées en pâtés, parcourues de passages ou de rues. Ces pierres sont les vestiges de maisons, de magasins et de commerces appartenant à une agglomération hautement développée. Fouler cette herbe est comme se frayer un chemin au travers des fondations en pierre d’anciennes cités romaines.

Autre fragment du puzzle : Agin [Aghn], la ville où vécurent les parents adoptifs turcs de ma mère. Il existe deux localités avec ce même nom, l’une au sud d’Arabkir, l’autre au nord. D’après Armen, la deuxième doit être celle que nous cherchons, car elle se trouve à quelque distance à pied (peut-être plusieurs jours) de Tzack, ce qui concorde avec l’évaluation des distances par ma mère. Elle est aujourd’hui connue sous le nom de Kemaliya, repris de Mustafa Kemal. La rumeur prétend qu’après une visite dans cet endroit, Ataturk se serait extasié sur sa beauté ; après quoi, la localité fut rebaptisée et restaurée. Rien à voir avec les autres villages que nous avons vu. La rue principale est bordée de façades en bois admirablement rénovées, lui donnant l’allure d’une station de ski suisse avec ses chalets. Un bâtiment, qui abrite un musée, arbore les traits architecturaux indubitables d’une adorable église arménienne avec ses arches élégantes.

Ce que nous cherchons à Agin c’est la mosquée sur les marches de laquelle un berger turc déposa ma mère, toute petite. Il la découvrit, unique survivante parmi un monceau de cadavres de femmes et d’enfants qui avaient été chassés de Tzack, puis massacrés. Conformément à la coutume relative aux enfants trouvés, il l’emmena dans la ville, peut-être chez lui, puis la déposa sur les marches de la mosquée, où un gendarme nommé Omar la trouva et l’emmena. L’épouse d’Omar, qui était sans enfants, ne voulut pas du bébé, car il s’agissait d’une djavour [chrétienne] et elle estimait être trop âgée pour élever un enfant ; aussi la ramena-t-elle à la mosquée le lendemain et la déposa-t-elle à nouveau sur les marches. Tandis que Gülnaz bavardait avec ses amies, le bébé se traîna vers elle et tira sur sa chemise, ce qu’elle interpréta comme un signe d’Allah qu’elle devait en prendre soin. Ce qu’elle fit.

La mosquée est très ancienne et très belle, bâtie en 1070, restaurée en 1960 et à nouveau en 2005, située au centre du village sur une rue remontant de la rue principale. Face à la mosquée se trouve un emplacement ouvert à la façon d’une petite place, là où peut-être Gülnaz et ses amies s’assirent.

En route vers Erzindjan [Erzinçan], où nous devons passer la nuit avant de continuer en direction de Kars, nous marquons une halte aux gorges de Kemakh. Nous tenant sur le pont surplombant la rivière, nous contemplons les saillies rocheuses des deux côtés. C’est depuis ces hauteurs vertigineuses que des Arméniens, en rangs par deux et poings liés, furent précipités dans ces gorges, après avoir été frappés à coups de baïonnettes dans les côtes par leurs bourreaux (8). Bien que le toponyme Gorges de Kemakh résonne de façon sinistre aux oreilles de quiconque est familier avec l’histoire, un nouvel arrivant n’a aucun moyen de connaître ce qu’il voit. Une plaque est apposée sur la roche sur un des côtés du pont, mais elle ne mentionne aucunement les dizaines de milliers d’Arméniens jetés vers leur mort dans la rivière. Au lieu de cela, cette plaque commémore six soldats turcs qui périrent lors d’un tragique accident d’automobile, il y a quelques années…

A Zatkig, un village situé sur la route menant à Kars, nous tombons sur une autre petite église portant témoignage de son passé arménien. En 1915, cette province comptait quelque 150 000 habitants, dont 10 % d’Arméniens. Sur le mur de cette église du 10ème siècle, bien qu’en ruines, des fragments de fresques sont encore visibles, peints en bleu et blanc. Des pierres ont comblé les anciennes arches ouvertes et la structure, elle aussi du type longue église, sert maintenant d’entrepôt de bois. Vu l’abondance de foin à l’arrière, elle fait apparemment aussi office d’écurie.

Une image semblable nous accueille juste avant notre entrée dans Erzeroum, une ville qui fit partie de l’ancien royaume d’Arménie à la fin du 4ème siècle : les ruines d’une église avec de l’herbe poussant sur ce qui fut jadis son toit. Tels des cheveux poussant sur la tête d’un moine bénédictin qui aurait été tonsuré.

Mais à Kars, notre étape suivante, l’église que nous visitons se détache par un contraste superbe. L’église des Saints-Apôtres, bâtie par le roi Abas d’Arménie en 937, fut convertie en mosquée en 1064. Durant une brève période de quarante années, à partir de 1878, sous l’occupation russe, elle servit à nouveau de lieu de culte chrétien. A cette époque, les Russes érigèrent quatre portiques aux quatre entrées, ajoutant une touche nettement russe. Puis elle devint un musée de 1969 à 1980, et de nouveau une mosquée en 1994.

Or l’on ne saurait se méprendre : il s’agit bien d’une église. Les majestueux bas-reliefs ornant la partie supérieure de la façade sous le dôme, entre les arches, sont aisément identifiables aux douze apôtres, du moins aux yeux de quiconque est familier avec l’architecture et l’iconographie religieuse. Le panneau en anglais, installé ici à l’attention des touristes étrangers, n’indique en rien quel culte se pratiquait ici, avant que le lieu ne devînt une mosquée. Elle précise que l’église fut bâtie par un « roi bagratide Abas (932-937) » et liste ses fonctions ultérieures. Le mot « arménien » est introuvable. Reste à imaginer qui furent les Bagratides…

Une même réalité mythologique nous accueille à Ani, cette ancienne et magnifique cité, qui fut jadis la capitale du royaume d’Arménie. Deux grands panneaux indicateurs, au bord des anciennes murailles de la ville, informent le visiteur de la longue et illustre histoire d’Ani, sans faire référence, là aussi, au mot « arménien »…

Ce fut Achot III (952-977), roi de la dynastie Bagratide, qui bâtit Ani, la capitale « aux 1001 églises ». Il s’agit bien sûr d’une métaphore, mais simplement comme la preuve évidente du fait qu’un grand nombre – des centaines – d’églises ornaient les flancs de coteau ondoyants, ou nichées dans des ouvertures semblables à des grottes le long des pentes escarpées des gorges descendant vers l’Akhourian. Un de ces édifices est l’église de Saint-Grégoire d’Aboughamrents, érigée au milieu du 10ème siècle, peut-être par Aboughamrents Pahlavani. Basée sur un plan dodécagonal, la structure s’élève encore avec son dôme, bien que les sections inférieures de la façade externe soient endommagées.

L’église du Rédempteur, achevée en 1035-1036 et elle aussi associée à la famille Pahlavani, fut édifiée par Ablgharib, fils de Gregor. L’intérieur, qui mesure quinze mètres de diamètre, se compose de huit vastes niches, jadis toutes décorées de fresques. De nos jours, la structure n’est plus que l’ombre d’elle-même, concrètement un demi-cercle de la structure originelle. Mais, comme des photographies précises sur le plan historique existent depuis la fin du 19ème siècle, une reconstruction est tout à fait réalisable.

L’église de Saint-Grégoire, bâtie en 1215 par Tigrane Honents, est un grand édifice surplombé d’un dôme, qui s’élève sur un tertre. Les ouvertures en fente triangulaires et les formes arquées sur les façades apparaissent ici pour la première fois dans l’architecture arménienne, ainsi que des éléments décoratifs au dehors. Cette église abrite les fresques les plus belles et les mieux préservées, tant à l’intérieur de la structure que sur les murs extérieurs, fresques qui appellent une restauration urgente.

Le chef-d’œuvre de l’architecture religieuse à Ani est la cathédrale, une structure imposante qui, en dépit de son état avancé de délabrement, fait encore montre d’un sens fier de majesté. D’après le récit d’un historien contemporain, Etienne de Taron [Stépanos Taronetsi], au 10ème siècle, le roi bagratide Achot III mourut en 977 et lui succéda son fils, Smbat II, qui régna de 977 à 989. Smbat II chargea le grand architecte Trdat d’édifier une magnifique église et celui-ci s’attela à cette tâche. En 989, année de la mort de Smbat II, un tremblement de terre frappa Constantinople, causant d’importants dommages à l’église Sainte-Sophie. Une fissure dans la muraille se produisit sous l’impact du séisme. Le seul à savoir ce qu’il fallait faire était Trdat, expert reconnu en maçonnerie, qui avait dessiné un plan et construit un modèle de l’église Sainte-Sophie. Il partit donc à Constantinople et s’en servit de base pour sa reconstruction. Une fois cela fait, Trdat retourna à Ani et se mit à travailler à la cathédrale (9).

Lorsque nous quittons Ani et prenons la route de Van, nous rencontrons le seul monument où figure, bien en vue, le mot « arménien ». Il fut bâti entre 1995 et 1997 à Igdir et conçu sur le modèle du Mémorial du Génocide à Montebello, en Californie : cette structure d’Igdir honore la mémoire des martyrs turcs tués par des assassins arméniens. Le monument, qui abrite un musée avec de nombreuses photographies, commémore des diplomates et autres personnalités turques qui furent assassinés par des terroristes appartenant à la mouvance de l’ASALA. D’après les plaques apposées à l’intérieur du bâtiment, près d’un million de Turcs ( !) auraient été leurs victimes…

Etape suivante sur notre itinéraire, Van s’enorgueillit d’une histoire ancienne remontant en l’an 800 avant J.-C., lorsque les Ourartéens bâtirent les murailles massives et la forteresse qui enserrent cette vaste agglomération, dont les maisons sont maintenant ensevelies sous des monticules de terre. Van fut aussi le siège d’une héroïque résistance arménienne contre les Jeunes-Turcs en 1915, l’une des rares à avoir abouti. Voici quelques années, Monseigneur Achdjian se plaignit du fait que le site est à l’abandon et demanda qu’il fût nettoyé. Heureusement, grâce à des fonds collectés à cette fin, des habitants du lieu l’ont rendu propre et nous le découvrons en bon état.

Point d’orgue de notre pèlerinage, Akhtamar. Il s’agit peut-être de la plus belle église arménienne jamais construite, avec ses bas-reliefs uniques représentant des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ses formes architecturales harmonieuses acquièrent en majesté du fait de son emplacement, une hauteur sur une île dans le lac de Van, vert et bleu turquoise, entouré de montagnes enneigées. Akhtamar s’est acquis une importance particulière, l’an passé, sur le plan artistique et politique. La façade de l’église a été entièrement restaurée, y compris les bas-reliefs, une entreprise de restauration sans égale en Turquie (10). Et en septembre 2010, les autorités turques permirent la célébration d’un office religieux, pour la première fois en 95 ans. Un maître-autel, avec une représentation de la Vierge à l’Enfant, apporté pour la première célébration, demeure en place. L’église est maintenant censée accueillir une messe par an. L’on nous permet d’entonner le Notre Père (Hayr Mer) dans l’une des chapelles, mais lorsque Armen commence à filmer l’événement, un gardien lui intime d’arrêter sa caméra.

Bien que cela soit à peine croyable, le site ne mentionne nulle part le fait qu’Akhtamar fut et est une église arménienne. L’architecte fut un moine nommé Manuel, qui bâtit un palais pour Gaguik Ier, roi du Vaspourakan, et entre 915 et 921, il érigea l’église d’Akhtamar. Bien que cela soit attesté par l’historien Thomas Arçrouni [Tovma Artsrouni], pas la moindre mention sur le site ne permet aujourd’hui de savoir qui était Manuel et à quelle église il appartenait. Ce fait – davantage même, peut-être, que la polémique qui entoura l’office religieux célébré en 2010, les désagréments concernant qui pouvait ou non y assister ou le fait de savoir si oui ou non la croix pouvait ou devait être placée au sommet de l’église – résume le dilemme psychologique dans l’attitude officielle de la Turquie à l’égard de la question arménienne.

Le refus officiel de la classe dirigeante turque de reconnaître le génocide de 1915 l’a conduit à tenter de nier l’existence même d’une civilisation et d’une culture arméniennes plus que millénaires. Car reconnaître l’existence de cette tradition amènerait à se poser la question suivante qu’est-il arrivé à cette civilisation ? pourquoi fut-elle détruite ? comment fut-elle détruite ? Enoncer ou écrire « Ceci fut une église arménienne » est donc si lourd d’associations que l’on préfère éviter ces mots.

Or une telle entreprise est vaine. Aucun déni, aussi massif soit-il, ne pourra éradiquer le fait que cette civilisation exista en Anatolie depuis des temps immémoriaux. Les pierres font entendre leur cri, tandis qu’un nombre croissant de visiteurs issus de la diaspora arménienne voyage à travers la région et entend les récits merveilleux que ces pierres ont à leur raconter. Les citoyens turcs ordinaires, comme nombre de ceux que nous avons rencontrés lors de nos passages dans les villages et les villes, n’ont pas de problème pour reconnaître le passé. A Peshmashen, sur la route d’Elazig [Kharpert] à Arabkir, les habitants nous apprirent que leurs ancêtres avaient été réinstallés là depuis la Grèce et les Balkans, lors du transfert de populations après la Première Guerre mondiale. Ils y furent amenés pour habiter les maisons et les fermes laissées vides après les expulsions et les massacres dont furent victimes les Arméniens. Ils nous jurèrent que leurs ancêtres n’avaient rien à voir avec le génocide et disaient vrai. A Kharpert, des habitants nous montrèrent des photographies historiques du Collège de l’Euphrate, remplacé depuis par un autre bâtiment. De nombreuses personnes nous rapportèrent des récits sur leurs grands-mères ou leurs mères arméniennes, comme à Tzack. A Arabkir, les voisins se souviennent avec affection de Sarkis, le dernier Arménien de la ville, mort l’an dernier, à l’âge de 95 ans.

Le problème ne concerne pas la population turque. En réalité, une vague de redécouverte des origines se lève en Turquie, grâce à laquelle des centaines, sinon des centaines de milliers, de citoyens turcs découvrent leurs origines arméniennes et s’intéressent à l’histoire de leurs familles.

Le problème n’est pas lié à eux, mais à la classe dirigeante turque qui, comme le soulignait Hrant Dink, souffre de paranoïa, à cause du fardeau historique du génocide. Afin de protéger cette paranoïa, la classe dirigeante turque perpétue ce scandale du déni, allant même jusqu’à disserter pour tenter de réécrire l’histoire d’une région qui omet la présence des Arméniens.

Comme chaque psychiatre clinique l’attestera, surmonter une telle paranoïa implique de faire face à la réalité. Ce qui signifie admettre le passé historique, non seulement reconnaître le génocide perpétré par tel régime Jeune-Turc dans tel contexte temporel et telles circonstances, mais admettre l’existence de la composante arménienne – culturelle, politique et religieuse – comme faisant partie intégrante de l’histoire de ce qu’est aujourd’hui la Turquie. L’approche la plus opportune nécessiterait une coopération de la part des autorités turques avec les Arméniens, de république d’Arménie et de diaspora, afin de restaurer et rebâtir les trésors artistiques de la tradition chrétienne, réhabiliter cette contribution à la civilisation mondiale et rouvrir les lieux de culte. Le rôle de l’UNESCO n’est pas de couvrir une déformation de l’histoire, mais de faire en sorte que les pierres fassent entendre leurs cris.

Notes

1. http://www.unesco.org/culture/ich/fr/RL/00434
2. http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=55039
3. Des bulldozers azéris ont fauché les milliers de khatchkars de la nécropole arménienne de Djoulfa, au Nakhitchevan. Une photographie du cimetière, avant sa destruction, figurait dans l’exposition de l’UNESCO.
4. Adriano Alpago Novello, « Armenian Architecture from East to West », in : The Armenians, New York : Rizzoli, 1986.
5. Anna Mirakian, Wounds and Pains : A Child-Bereft Mother, Aprilian Genocide Series, n° 10, p. 25.
6. Ibid., p. 16.
7. Josef Strzygowski, Die Baukunst der Armenier und Europa, Vienne : Kunstverlag Anton Schroll & Co., G.M.B.H., 1918. Tous les matériaux historiques relatifs à l’architecture religieuse mentionnés dans cet article sont extraits de cette riche étude. Les plus précieux dans cet ouvrage sont les photographies, toutes prises à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, bien avant la Première Guerre mondiale. Elles montrent que nombre d’églises sont encore relativement intactes. La cathédrale de Kars, par exemple, est présentée telle qu’elle était avant l’ajout des portiques russes.
8. Christopher J. Walker, « World War I and the Armenian Genocide », in : The Armenian People from Ancient to Modern Times, Vol. II, Foreign Domination to Statehood : The Fifteenth Century to the Twentieth Century, éd. Richard G. Hovannisian, New York : St. Martin’s Press et Londres : Macmillan, 2004, p. 247.
9. Strzygowski, op. cit.
10. Des gravures de plusieurs bas-reliefs d’Akhtamar, réalisées par l’artiste Sartorius avant leur restauration, sont proposées à la vente et les bénéfices permettent de financer les recherches sur le génocide basées sur les archives du ministère allemand des Affaires Etrangères durant la Première Guerre mondiale – cf. www.armenocide.net.

[Muriel Mirak-Weissbach est l’auteur de Through the Wall of Fire : Armenia – Iraq – Palestine : From Wrath to Reconciliation (Fischer, 2009). Contact : murielweissbach@googlemail.com et www.mirak-weissbach.de.]
NdT : Entretien de l’A. avec Nicole Laskowski, paru dans notre blog, 11.04.2011 - http://armeniantrends.blogspot.com/2011/04/muriel-mirak-weissbach-interview.html.

___________

Source : http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=25579
Article publié le 11.07.2011.
Traduction : © Georges Festa – 08.2011.
Avec l'aimable autorisation de Muriel Mirak-Weissbach.