dimanche 25 septembre 2011

Aparna Kolar - Personal narratives of belonging / Récits personnels d'appartenance

Exposition Paris-Delhi-Bombay, 25.05 – 19.09.2011
© www.centrepompidou.fr


Récits personnels d’appartenance

par Aparna Kolar

www.opendemocracy.net


Je suis frappée de voir que la plupart des conversations que j’ai eues récemment lors de rencontres semblent avoir pour racines ces quatre questions centrales d’identité : « Qui suis-je ? Où suis-je ? De qui suis-je ? D’où suis-je ? » Ces conversations ne sont pas révélatrices en soi, mais elles expriment un sentiment croissant d’insécurité, lequel découle d’une incapacité à répondre à ces questions de manière précise et dénuée de contradictions. Même s’il me semble commode de répondre ‘Je ne sais pas’, nous ressentons tous l’urgence de bâtir notre identité dans des termes qui paraissent relativement constants, telle la nation, le métier ou l’organisation pour qui l’on travaille, ou nos croyances religieuses. Autant de groupements qui s’efforcent aujourd’hui de nous apporter l’airbag identitaire dont nous sommes en quête.

En tant qu’animaux sociaux, nous donnons du sens au monde qui nous entoure en considérant autrui, en négociant collectivement les règles d’interaction, constituant ainsi des groupes où l’on se sente en sécurité et protégé. Néanmoins, le niveau d’affiliation dont on est porteur vis-à-vis de son groupe peut grandement varier à titre individuel. Par exemple, si je change de profession, passant de danseuse professionnelle à responsable de programme dans une organisation de mécénat artistique, à étudiante en commerce international, pour aspirer maintenant à devenir chercheure en géographie humaine, tout cela en l’espace de douze ans, mon partenaire qui a travaillé chez Philips, onze années durant, comme ingénieur développement produit, aura clairement un sentiment plus fort d’identité professionnelle.

Ces niveaux variés d’affiliation dépendent peut-être de l’aptitude de tel ou tel groupe à répondre aux désirs et aux besoins d’untel, par opposition au choix d’appartenir ou d’être interdépendant à l’égard d’autres groupes. Et c’est là où réside la complexité. Aujourd’hui, nous sommes pour la plupart directement ou indirectement influencés et interdépendants par rapport à des groupes que nous avons été accoutumés à penser comme l’ « Autre ». Dans un monde en voie de globalisation, nos groupes de différenciation identitaire - que ce soit des groupes organisationnels religieux, culturels, nationaux, universitaires ou officiels – doivent entrer davantage en contact afin de répondre à nos désirs et à nos besoins.

Comment s’engager, négocier, décrire et développer une réelle compréhension de qui nous sommes dans ce monde en voie de globalisation ? Un bon point de départ serait de cartographier ma propre identité. En retraçant la géographie de mes affiliations, une réponse plus claire à ces quatre questions émergera peut-être.

Frontières géographiques d’identité

Si je me demande à quel lieu j’appartiens, je rencontre plus de questions que de réponses. Appartiens-je à Bangalore où je suis née, où j’ai grandi et vécu durant vingt-cinq années ? Appartiens-je à Groningue, où je vis actuellement et où je me sens chez moi ? Appartiens-je à l’Inde, ma nation, mon pays d’origine ? Ou bien appartiens-je aux Pays-Bas où j’ai vécu cinq années très intenses de ma vie ? Ou bien encore appartiens-je à tout cela à la fois ? La recherche des ‘racines’ de mon identité actuelle nécessite peut-être de considérer les ‘routes’ que j’ai empruntées pour arriver ici, étant donné la difficulté de fixer un grand discours sur la nationalité avec lequel m’identifier.

J’appartiens manifestement à l’Inde, une région où je puis voyager, vivre et travailler librement, privilèges qui sont liés au statut juridique ‘être Indienne’. J’appartiens à l’Inde qui m’apporte le vocabulaire nécessaire pour articuler mon identité aux autres. J’appartiens à l’Inde qui peuple l’imagination d’un milliard deux cent millions d’habitants. J’appartiens à l’Inde qui peuple l’imagination de tous les autres habitants dans ce monde. J’appartiens à l’histoire du peuple de cette région. Et pourtant je n’ai pas l’impression d’appartenir à l’Inde – appartenance que me rappelle mon passeport – du fait des chevauchements culturels que j’observe entre les groupes à l’intérieur et à l’extérieur des territoires officiels de cette nation.

Mon identité nationale est donc personnelle et opère différemment en fonction de la situation, des gens que je croise. Ce qui parfois me trouble, en particulier dans des situations où je suis censée défendre mon identité fondée sur ma nationalité. Je bégaie et balbutie en livrant une image claire d’ ‘indianité’, lorsqu’on me pose la question. Mon identité nationale s’est très sensiblement développée depuis que j’ai quitté son territoire officiel : dans des situations où je pourrais ne pas m’identifier comme Indienne, je suis identifiée comme telle. Ma nationalité prend le pas sur mon ‘identité de lieu’, mon sentiment intérieur d’incarner les lieux où je vis, y compris dans mon quotidien – que ce soit le fait de solliciter un permis officiel ou lors de discussions avec des gens issus d’autres pays. Le fait d’être Indienne est devenu un aspect plus fort de mon identité via le processus d’auto-définition dans une région géographique qui en est éloignée et, parallèlement, je m’identifie de moins en moins de l’intérieur avec la région et ses habitants, et de plus en plus de l’extérieur, du fait précisément de cette distance.

J’appartiens aussi aux Pays-Bas, une région où j’ai trouvé ma résidence. C’est dans ce pays que je suis venue vivre de moi-même pour la première fois, où j’ai éprouvé la saveur agréable de l’indépendance et de la responsabilité. J’appartiens aux Pays-Bas : une région où je puis librement me déplacer et où l’infrastructure socio-physique m’est relativement familière après y avoir vécu quelque cinq années. Les voies cyclables impeccables, le réseau ferroviaire très ponctuel, la langue que je peux utiliser maintenant pour lancer une conversation, le système ‘afspraak’ [rencontre] pour planifier à l’avance des réunions avec des collègues ou des amis commence à être ce que j’en fais, et pas simplement ce qu’en font les autres. Quand ai-je donc l’impression d’être hollandaise ? Pas au sens d’appartenir, d’être ‘Hollandaise’, comme certains l’affirment haut et fort, peut-être parce que je sens que je ne partage pas une longue histoire commune avec les gens de cette région. En viendrai-je à me sentir Hollandaise ? Est-ce simplement un problème lié au fait d’apprendre la langue et d’avoir vécu ici suffisamment longtemps ? Ou bien d’entrer dans le moule de ce que l’Etat définit comme une ressortissante ‘Hollandaise’ ? Puis-je apprendre les valeurs du système ou est-il trop éloigné de mon identité géographique centrale ? Auquel cas, vaudrait-il mieux que je m’intègre à d’autres groupes d’immigrés indiens aux Pays-Bas ? Bon. Quand je fais la queue avec d’autres Indiens vivant aux Pays-Bas à l’ambassade de l’Inde à La Haye, cherchant désespérément ces traits communs que l’on est censé partager avec ses compatriotes, je réalise que la chose n’est pas moins complexe. Les histoires individuelles de chacun d’entre nous, présents ici, sont tellement variées que je suis confrontée à la complexité de cette tâche. Devant moi, un couple qui a quitté le pays à la fin des années 1940, lors des émeutes durant la Partition (1), converse principalement en panjābī, langue que je ne parle pas couramment ; derrière moi, un jeune homme, qui est né et a grandi aux Pays-Bas, qui ne parle qu’anglais et hollandais et qui n’est jamais allé au pays. Et moi entre eux. Même si nous n’avons en commun que notre statut juridique, ce dernier semble lui aussi varier dans son libellé, allant de ressortissant indien à PIO, ‘Person of Indian Origin’ [Personne d’origine indienne]. Plus important encore, je suis frappé de voir que ce qui nous rassemble, en tant qu’individus différents, dans ce cas, n’est pas nécessairement une même appartenance à telle région géographique de l’Inde, mais nos obligations juridiques d’obtenir une identité nationale officielle. La nationalité semble être moins une question de particularités en partage que celle d’une nécessité fonctionnelle, et je réalise alors que chercher mon indianité parmi de soi-disant Indiens n’est pas moins complexe que chercher ma néerlandité parmi de soi-disant Néerlandais.

Si les nations et l’identité nationale sont de plus en plus complexes et abstraites au sein d’un monde en voie de globalisation, l’expérience physique immédiate d’un lieu chez chacun doit être plus aisée à fixer. Appartiens-je ainsi davantage aux spécificités de Bangalore et de Groningue, qu’à l’Inde ou aux Pays-Bas ?

Certes, j’appartiens en grande partie à Bangalore, mon lieu de naissance, là où j’ai grandi durant une bonne partie de mon existence. J’appartiens à la Bangalore anglicisée des institutions et des églises catholiques anglophones, dans lesquelles j’ai été éduquée en bonne et due forme durant les vingt et une premières années de ma vie. Mais j’ai aussi le sentiment d’appartenir à la communauté locale où j’ai grandi - essentiellement un quartier de classe moyenne, parlant le kannada (2), où science et mythe tissent ensemble une conception quotidienne du sens et où les gens sont à la fois individualistes et collectivistes selon les nécessités du moment. Deux langues, deux géographies, mais un cantonnement britannique, la vieille ville, l’église et le temple constituent des frontières tangibles qui s’estompent, pour moi et en moi. S’agissant d’une ville d’immigration où de nombreuses langues de l’Inde sont parlées, j’éprouve aussi un sentiment fort d’appartenance à l’environnement multiculturel, tolérant et cosmopolite de Bangalore. Mais je n’ai plus le sentiment d’appartenir à la Bangalore physique – les rues, les boutiques, l’environnement architectural, sa vie quotidienne trépidante – je n’y vis plus, si bien que sa proximité quotidienne s’éloigne. J’en suis partie depuis trop longtemps et la ville elle-même change rapidement. Je ne partage plus mes rêves avec les gens que je connais dans cette ville et pourtant je la porte très fort en moi où que j’aille, elle s’exprime dans mes échanges avec autrui. J’ai le sentiment de porter les valeurs, les rituels et l’esthétique des gens avec qui j’ai grandi là-bas.

Je n’appartiens pas au paysage urbain dynamique de cette ville en mutation rapide, et pourtant je me sens connectée à lui. Mon rapport avec Bangalore est devenu un processus individuel d’élaboration de sens, tandis que je fais de moins en moins partie de l’activité collective d’appartenance et d’élaboration de sens liée directement à la géographie de cette ville, en cours dans sa région. Dans un sens, j’appartiens à ma Bangalore à moi, un lieu lié uniquement de façon indirecte à mes expériences dans cet ensemble urbain plus vaste. Aujourd’hui, cette ville, ma Bangalore, est bien davantage inscrite dans mon présent – à Groningue, une ville au nord des Pays-Bas.

Ce qui me ramène à Groningue où je vis actuellement et où j’ai trouvé ma première résidence étrangère, si je puis dire. J’ai vraiment le sentiment d’appartenir à cette résidence, aux rues de Groningue et à mes amis ici, dans cette ville. Même si je n’éprouve pas un sentiment d’appartenance avec les gens en dehors de mon réseau social, je me sens très liée aux habitants de cette ville qui font physiquement partie de ma vie quotidienne. Ce sentiment d’appartenance et pourtant de non appartenance me donne le sentiment d’être à la fois étrangère et originaire du coin. D’être impliquée, mais pas totalement enracinée, d’être connectée et pourtant distanciée.

Mes routes traversent le fait d’être une Indienne en quête de son indianité, collant à elle lorsque cela est commode, mais se sentant actuellement chez elle aux Pays-Bas – une Bangalorienne ‘se trouvant’ à Groningue. Cette géographie identitaire est devenue un processus de négociation. Groupes et lieux ne se superposent pas clairement et ma géographie personnelle ne cadre pas clairement avec une appréciation exacte de la distance et de la proximité, qu’elle soit culturelle, politique ou physique. Elle se manifeste plutôt au sein d’un réseau de distances variées, parmi des gens et des lieux changeant à des rythmes variés. La géographie de mon identité personnelle déborde les frontières politiques des nations, en direction de réseaux de gens qui traversent eux aussi les cultures. Elle se situe dans des expériences physiques qui se déploient dans l’espace via des routes existantes et qui se négocient via une grande variété de groupes divers.

Réponse ?

Telle est l’histoire que je porte en moi, le cadre à travers lequel j’interagis et je négocie avec d’autres groupes. Elle n’appartient qu’à moi, comme pour chacun de nous. Mais elle est aussi mienne et tienne, car la négociation est double : si je me définis vis-à-vis de toi, tu te définis vis-à-vis de moi, et nous négocions nos identités vis-à-vis de tous les autres. Chacun de nous, directement ou indirectement, est influencé par l’échelle et les structures changeantes des échanges humains. Ce qui nous renvoie sans cesse à la condition, connue depuis longtemps et pourtant trop souvent oubliée, de l’interdépendance des êtres humains, qu’on le veuille ou non. Espérons que cela nous permette de surmonter les cadres individualistes et collectivistes qui résistent avec force et éloignent nos prochains de ‘l’Autre’.

NdT

1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Partition_des_Indes
2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Kannada

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Source : http://www.opendemocracy.net/aparna-kolar/personal-narratives-of-belonging
Article publié le 10.08.2011.
Traduction : © Georges Festa – 09.2011.