dimanche 25 septembre 2011

Dmitri Alexandrovitch Prigov (1940-2007)

Dmitri Alexandrovitch Prigov (1940-2007)
© http://www.roymagazine.it/


Dmitri Prigov : « grand poète russe », artiste post-moderne, interné comme « fou »

par Yelena Fedotova

www.opendemocracy.net


[De « grand poète russe » au style personnel à artiste performeur conceptuel, Dmitri Prigov (1940-2007) était un homme de la Renaissance anticonformiste qui survécut à son internement dans un asile psychiatrique soviétique et mourut le jour où il devait collaborer au collectif Voina, les enfants terribles de la nouvelle génération (1). A l’occasion d’une exposition de ses œuvres cet été à Venise, Yelena Fedotova étudie pourquoi Prigov est l’un de ces rares artistes de l’ère soviétique dont la réputation ne cesse de grandir.]

Le 1er juin [2011], une exposition dédiée à l’œuvre de Dmitri Prigov, organisée par le Musée d’Etat de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, s’est ouverte au Palais Ca’ Foscari à Venise, dans l’actuelle galerie de l’université locale (2). Prigov n’était pas seulement un artiste visuel, mais aussi un poète, un artiste performeur et l’une des figures clé de la génération anticonformiste et dissidente des années 1970, dans le cadre de la mouvance artistique clandestine en URSS. Le décor intérieur étonnant de ce palais vénitien se révèle un cadre étonnamment porteur pour l’œuvre de cet artiste russe.

L’exposition s’intitule « Dmitri Prigov : Dmitri Prigov », ce qui pourrait paraître déroutant, mais intègre le fait que l’artiste Dmitri Prigov consacra toute son existence à « Dmitri Alexandrovitch Prigov », son projet artistique. Concession au public occidental, le patronyme difficile « Alexandrovitch » a été retiré du titre, déformant quelque peu l’esprit du personnage créé par Prigov – dans la langue russe, utiliser le nom complet d’un poète en fait un « classique ».

Prigov travaillait presque consciemment pour l’éternité, élaborant son CV via l’image d’un personnage particulier – celle d’un grand poète russe. Dans l’un de ses articles, que l’on peut aussi regarder comme faisant partie de son esthétique de la performance, il exige même d’être reconnu en tant qu’Alexandre Sergueïevitch Pouchkine, puisqu’aux yeux des Russes « Pouchkine est notre totalité » et que « Dmitri Alexandrovitch Prigov » aspirait lui aussi à être « notre totalité ».

Au Japon je voudrais être Catulle
Et à Rome je voudrais être Hokusai
Et en Russie je suis le même homme
Qui aurait été
Catulle au Japon
Et à Rome, Hokusai.

Dmitri Prigov

Le fait de s’inscrire au Panthéon des grands hommes faisait partie de sa posture. Si beaucoup de gens le détestaient à cause de cela, la plupart étaient capables d’apprécier son jeu post-moderne avec les classiques. Classiques qui figurent aussi au centre d’une installation dans l’un des salons du palais Ca’ Foscari. Surplombant une série de portes sombres, telles des orifices, sont suspendus de noirs nuages représentant les noms de Malevitch, Léonard et Rembrandt. Devant chaque porte se trouve une chaise. L’ensemble semble inviter ironiquement le spectateur à dialoguer avec ces génies, comme pour dire : « Assieds-toi, viens discuter, de toute façon tu ne comprendras rien. »

Prigov était un être dont l’énergie irradiait de nombreux domaines artistiques, attirant dans son orbite autant de créateurs qu’il était possible. En termes de productivité, c’était un véritable homme de la Renaissance, faisant de lui-même l’objectif personnel d’un certain nombre de poèmes à écrire et de dessins à créer chaque jour ou, pour être précis, chaque nuit. Prigov laisse en héritage plus de 35 000 poèmes et un grand nombre de gravures et d’installations. Un matériau suffisant à coup sûr pour plusieurs grandes expositions. Il y a quelques années, Prigov bénéficia d’une grande exposition rétrospective à Moscou, qui s’avéra très impressionnante (3). Néanmoins, l’exposition à la Ca’ Foscari est véritablement extraordinaire, du fait surtout qu’à Venise, l’élément théâtral, présent dans toute l’œuvre de Prigov, répond à la théâtralité du lieu même de l’exposition.

Dès l’entrée, les visiteurs se retrouvent dans la sombre galerie d’un palais, que divisent des rideaux sur lesquels des films sont projetés. Passant à travers les rideaux, l’on a le sentiment d’entrer et de s’immerger dans l’univers de Prigov, un peu comme Alice au pays des merveilles, derrière le miroir. La première vidéo montre Prigov, vêtu d’un habit noir de moine et marmonnant « Une fois, une fois, une fois… », tandis que dans la seconde, Andrei, le fils de Prigov, lui aussi un artiste, s’adresse ainsi à son père : « Papa, enlève-moi cette tasse… » L’on entre au son de ce marmonnement dans la troisième salle, où l’installation présentée débute par un œil énorme peint sur le mur et un verre empli de liquide rouge, tout proche, à même le sol – apparemment le même récipient que celui que le fils demandait à son père d’enlever. Mais si ce verre peut clairement être interprété comme un symbole de grande portée, un visiteur non initié pourrait bien se « méprendre » sur cette coupe mystique et n’y voir qu’un banal verre de vin… Prigov a ce pouvoir étrange de transformer un objet profane et trivial en quelque chose de sacré.

L’on pourrait juger ce niveau de théâtralité voulue, mettant en scène tout un spectacle, plutôt anachronique. Peut-être à bon droit. Mais cela ne manque pas d’impressionner, en particulier si l’on saisit la nature de cette théâtralité, dont les racines remontent aux débuts de Prigov dans les années 1970.

La poésie et l’art visuel de Prigov tournent en dérision le pouvoir soviétique, dévoilant sa nature ritualisée et religieuse. Ses pièces de théâtre dépeignent la vie en Union Soviétique comme une sorte de fantasmagorie, et ce monde absurde, combiné avec un sens de l’horreur mystique, apparent de même dans son œuvre visuelle, survécut pour l’essentiel à l’effondrement de l’URSS. Ses héros – des individus exerçant les emplois les plus ordinaires – possèdent une force véritablement mystique. Par exemple, les sportifs qui, en Union Soviétique, étaient considérés comme chargés d’une mission particulière en tant qu’instruments d’une victoire internationale du socialisme, sont comparés à des anges dans l’œuvre de Prigov. Un de ses personnages les plus frappants – le Policier – une sorte d’incarnation idéale ou d’avatar de la structure du pouvoir soviétique, est doté d’une énergie quasi divine, en fait probablement un dieu soviétique, peut-être pas le plus grand, mais certainement puissant.

Женщина в метро меня лягнула
Ну, пихаться - там куда ни шло
Здесь же она явно перегнула
Палку, и все дело перешло
В ранг ненужно личных отношений
Я, естественно, в ответ лягнул
Но и тут же попросил прощенья -
Просто я как личность выше был

[Une femme me frappe dans le métro
Disons, une petite bousculade, pas grave
Mais cette femme l’a fait six fois depuis dimanche
Elle est allée trop loin, toute l’affaire était donc de
Plonger au niveau pas nécessairement
Personnel – je l’ai repoussée bien sûr
Mais juste après je lui ai dit que je m’excusais –
Vois-tu, je suis quelqu’un au-dessus de tout ça]

La nature du pouvoir et de la responsabilité personnelle, de même que la difficulté de choisir, sont des thèmes clé pour Prigov et n’ont rien perdu de leur acuité après la chute du pouvoir soviétique. L’énorme œil noir sur le mur est, naturellement, l’œil de « Big Brother » qui nous regarde sans cesse. Parallèlement, il s’agit d’une sorte d’œil céleste et de troisième œil, un symbole du sur-moi. En un mot, l’œuvre de Prigov nous inonde d’interprétations sans fin, empilées les unes sur les autres, créant un édifice sensoriel à plusieurs étages.

Dmitri Alexandrovitch Prigov cultivait l’image d’un fou – il aimait sa poésie à la manière d’un rituel chamaniste, tandis que dans ses performances les plus impressionnantes il hurlait tel la Kikimora, un personnage issu du folklore russe, d’une voix effrayante, venue des profondeurs des marais. Malheureusement, dans la vie réelle, Prigov ne réussit pas à échapper à l’asile de fous. Soumis à étroite surveillance de la part des institutions chargées de faire appliquer la loi soviétique durant les années 1970, il se retrouva dans un hôpital psychiatrique au milieu des années 1980, à une époque où les gens étaient censés ne plus être internés, du fait de la liberté de penser. Prigov finit cependant enfermé dans une psykouchka, suite à une performance. Il avait apposé sur des arbres, des lampadaires et des arrêts de bus des citations du Nouveau Testament sous la forme de publicités. La légende affirme que lorsque Prigov fut libéré, on lui demanda comment pouvoir faire la différence entre un artiste et un fou ou un dissident. Il répondit qu’un artiste est en réalité à la fois fou et dissident, et que la seule manière de dire si quelqu’un est artiste est qu’il est célèbre. Et, de fait, comment être un poète et un artiste conceptuel en URSS à moins d’être fou ?

Tout en maintenant des liens familiaux avec les artistes représentant le mouvement « SotsArt » (4), aux appréciations mordantes sur l’organisation de l’univers soviétique, Prigov appartenait en fait au milieu conceptualiste moscovite. En tant que membre de ce groupe des plus fermé – quasiment une secte -, il passait beaucoup de temps dans l’atelier d’Ilya Kabakov (5) et se rendait aux réunions organisées dans l’appartement d’Andrei Monastyrski, l’autre père du conceptualisme russe (6), un lieu où les poètes se regroupaient et où des lectures pour initiés se tenaient. Une partie de l’exposition à la Ca’ Foscari, la série de gravures intitulée « Bestiaire », comprend des portraits de nombre de ses amis personnels, ainsi que de ses « sempiternels interlocuteurs » - poètes et artistes du passé, chacun d’eux étant un animal ou peut-être même un démon, aussi superbe que l’était Prigov.

Par un retournement étonnant, Prigov fait désormais partie de l’histoire contemporaine, refermant la boucle de sa carrière. Le jour de sa mort, le 16 juillet 2007, il devait participer à une performance organisée par le collectif artistique Voina, le groupe le plus enclin aux scandales de jeunes artistes performeurs russes, qui a organisé en 2010 l’événement le plus médiatique de ces dernières années : ils dessinèrent un pénis long de soixante-deux mètres sur le pont Liteiny, pointant directement vers l’immeuble du FSB [ex-KGB] à Saint-Pétersbourg. Prigov, assis sur une penderie, devait être conduit par les membres de Voina jusqu’au 22ème étage d’un gratte-ciel : l’artiste était censé jouer le rôle de « l’homme assis sur la penderie », un habitant des bas-fonds (à propos, Ilya Kabakov compte aussi un personnage de ce genre), afin de recevoir la récompense qui lui était due et monter aux « nues » pour ses souffrances. Ce qui se produisit : descendant vers son tombeau, Prigov donna sa bénédiction aux jeunes artistes engagés, demeurant ainsi à jamais parmi nous.


[Critique d’art et collaboratrice à la revue Artchronika, Yelena Fedotova vit à Moscou.]

NdT

1. Sur le collectif Voina, voir http://en.wikipedia.org/wiki/Voina
2. Exposition internationale d’art – Dmitri Alexandrovitch Prigov – Collection du Musée de l’Ermitage. Commissaire : Dimitri Ozerkov. Université Ca’ Foscari, Venise, 01.09-15.10.2011
3. Liste d’expositions (1988-2008) consacrées à Dmitri Prigov - http://en.safmuseum.org/pages/bio.php?id=75.html
4. http://fr.wikipedia.org/wiki/Sots_Art
5. http://fr.wikipedia.org/wiki/Ilia_Kabakov – site : http://www.ilya-emilia-kabakov.com/
6. Sur Andrei Monastirsky, voir l’article récent paru in Art Press, n° 379, juin 2011 - http://www.artpress.com/Biennale-de-Venise--Russie--Andrei-Monastyrski,1.media?a=25476

Signalons la récente anthologie Moscou est ce qu'elle est : poèmes choisis, présentés et traduits du russe par Christine Zeytounian-Beloüs. Paris : Caractères, 2005, 113 p. - ISBN : 2-85446-378-1

___________

Source : http://www.opendemocracy.net/od-russia/yelena-fedotova/dmitri-prigov-%E2%80%9Cgreat-russian-poet%E2%80%9D-postmodern-artist-incarcerated-%E2%80%9Cmadman%E2%80%9D
Article publié le 08.07.2011.
Traduction : © Georges Festa – 09.2011.