mardi 27 septembre 2011

Nigoghos Sarafian / Christopher Atamian - Le Bois de Vincennes

© Wayne State University Press, 2011


De la traduction : Sarafian pris entre deux rives

par Christopher Atamian

Ararat, 20.09.2011


Nigoghos Sarafian était un réfugié. Comme pour la plupart des réfugiés, à coup sûr ceux à qui il arrive de nourrir quelque ambition littéraire, le problème de la langue fut central pour le processus créateur de ce grand écrivain franco-arménien (arméno-français ?) et, pourrait-on dire sans trop exagérer, pour son existence même. Sarafian naquit en 1902 à Varna, qui se trouve aujourd’hui en Bulgarie, mais qui faisait alors partie de l’empire ottoman déclinant. Il passa une grande partie de son enfance à assister et à réagir, du mieux qu’un enfant le peut, aux horreurs de l’Aghet (ou du génocide arménien, comme on l’appelle en Occident), puis, dans le sillage de cette ultime tragédie, aux épisodes atroces de la révolution bolchevique. Dans son œuvre séminale, Le Bois de Vincennes, qui vient juste d’être traduite en anglais pour la première fois aux Presses de la Wayne State University (1), Sarafian compare un moment les charretées de cadavres qui défilent devant lui à du bois coupé, auquel ils ressemblent à s’y méprendre. Une image horrible et une scène horrible pour n’importe quel enfant qui en serait témoin.

Etre un orphelin, comme être un réfugié, est rarement agréable, mais plus qu’être un simple dilemme existentiel, c’est aussi un état d’existence idéologiquement et émotionnellement chargé. Quel que soit l’âge, l’état d’orphelin confère un sentiment de solitude, d’être sans attaches ni amarres. Pour des créateurs qui ressentent déjà le monde dans des termes peut-être plus vifs que les autres, il peut être particulièrement déstabilisant. Une fois en sécurité sur les rivages de France, Sarafian pilota son existence d’orphelin à travers, au moins, trois niveaux différents. Pour commencer, il perdit ses parents du fait de la volonté destructrice, haineuse et implacable, des Ottomans, laquelle engloutit presque tout un peuple. Il perdit aussi sa ville et son pays d’attache et s’établit à Paris. La capitale française et ce Bois de Vincennes, ensorcelant et magique, qui allaient devenir pour lui un refuge de miséricorde, se dévoilant sans cesse. Enfin et peut-être le plus important ici, Sarafian fut aussi orphelin d’une langue. Dans les écoles françaises, à un âge encore relativement jeune, il réapprit à penser, parler et écrire dans une langue différente – le français – de celle avec laquelle il avait grandi – l’arménien occidental.

La traduction, comme l’ont noté Walter Benjamin et, plus récemment, Marc Nichanian, est censée traduire un certain genre d’état ou de culture naturelle – le monde originel de l’écrivain, du moins tel qu’il est élaboré, réfracté et/ou (dé-)construit dans le cerveau de cet écrivain ou penseur, pour un lecteur dans une langue nouvelle, elle aussi autochtone. Mais qu’en est-il si la langue que l’écrivain utilise pour communiquer est déjà le résultat d’un (long) processus (de traduction parfois laborieuse) ? Que se passe-t-il alors ? Car Sarafian explique en plusieurs endroits qu’en tant qu’adulte, désireux d’écrire en arménien, il a déjà dû traverser un processus de traduction dans sa tête – du français, dans lequel il pense désormais, à l’arménien, techniquement sa langue maternelle et maintenant en partie oubliée. Quel est donc l’univers que Sarafian communique à ses lecteurs ? Quelle langue Sarafian propose-t-il à ses lecteurs ? Que subsiste-t-il de « naturel » dans une langue arménienne occidentale déjà traduite une première fois, puis, en anglais, traduite à nouveau ? Et pourtant l’arménien de Sarafian est lyrique, d’une intense beauté – une offrande linguistique et littéraire.

Dans un sens, la traduction est liée à cet autre art qu’est la photographie. Dans la photographie (un procédé consistant à traduire ou reproduire l’œuvre réelle à travers un oculus ou l’œil d’une caméra, puis de l’imprimer sur du papier), le problème est peut-être inverse, à savoir qu’une photographie nous livre une image instantanée de n’importe quelle prise de vue. Il s’agit, naturellement, d’une illusion, car chaque prise de vue est un composé de sens – comme l’a souligné avec force Susan Sontag dans son essai Sur la photographie (2) et d’autres études ; or, du moins au niveau le plus littéral, même dans l’art le plus artificiel qui soit, la photographie de mode, le spectateur capte une reproduction exacte de ce que le photographe observe à travers son objectif, le tirage papier, la retouche des couleurs et tout le reste. Telle est la magie de la photographie. Les moyens du traducteur sont plus limités – l’art que le traducteur élabore repose ainsi en grande partie sur le fait de trouver un moyen de donner vie à l’univers qui peuple l’esprit d’un autre écrivain via l’écriture, dans des caractères noirs et blancs et, dans le cas de Sarafian, un univers déjà focalisé à travers le prisme d’une langue ou d’un langage autre. La photographie, note encore Sontag, souffre d’au moins une imperfection majeure : la fatigue du spectateur. La photographie de guerre, en particulier, soutient-elle, a perdu une grande part de sa capacité à choquer et à nous amener à éprouver quelque désespoir ou mortification, comme autrefois – nous en avons simplement trop vu, trop souvent. L’irruption des caméras portables et maintenant numériques a rendu omniprésents instantanés et photographies. Georges Bataille serait d’un avis différent, mais seul l’œil peut capter autant de choses. Le traducteur possède donc en vérité cet avantage particulier sur le photographe : la faculté de proposer avec ses propres mots – et ceux de l’auteur originel (toute l’astuce est là !) – un texte à part, relecture exceptée, qu’un lecteur n’a jamais vu auparavant et qu’il ne reverra jamais. Chose à la fois admirable et magique, véritablement.

Epilogue

Les lecteurs ont deux alternatives qui vont de soi, s’ils veulent lire de la littérature en langue étrangère : la lire dans le texte originel ou traduit. Pour les Arméniens d’Occident, le choix est plus restreint : la plus grande partie des Arméniens de la diaspora, en dehors du Moyen-Orient, ne lisent plus l’arménien avec suffisamment de facilité pour comprendre la littérature arménienne dans le texte d’origine. Et la littérature arménienne, occidentale ou orientale en l’occurrence, demeure pour l’essentiel non traduite. Mis à part quelques poètes (Tekeyan, Varoujan) et quelques fragments ou œuvres isolées d’écrivains tels qu’Essayan, Zarian et maintenant Sarafian, la littérature arménienne existe dans un état d’opacité quasi complète pour le lecteur occidental. Bien souvent, les quelques œuvres qui ont été traduites sont difficiles à trouver concrètement. L’intellectuel ou le lecteur curieux, non arménien, qui voudrait étrangement goûter cette littérature délicieusement exotique et singulière, joue souvent de malchance, littéralement. Tout comme la diaspora arménienne a besoin d’un grand musée pour raconter son histoire sur le plan visuel, montrer ses images, elle a aussi besoin d’un programme concerté, organisé de publications (dans l’original) et de traduction, afin d’exposer et expliquer son histoire et sa grande histoire dans les mots. L’absence apparente de volonté de concrétiser ces deux objectifs – éminemment réalisables – résulte d’un ensemble complexe de facteurs politiques, historiques, éducatifs et personnels – certains parfaitement compréhensibles pour un peuple vivant encore en partie avec un syndrome post-traumatique de la pire espèce, et d’autres plutôt mesquins et inutiles. Il est temps pour les Arméniens de s’atteler à ces moyens et à cette volonté, non seulement parce que ne pas le faire condamne les Arméniens Occidentaux, tôt ou tard, à une atrophie culturelle et physique, mais parce que, comme toutes les choses merveilleuses et admirables, la culture arménienne devrait être partagée – tout d’abord parmi les gens qui l’ont créée et leurs descendants, ensuite avec le reste du monde. C’est aussi la seule voie pour (re)créer une culture arménienne occidentale contemporaine, véritablement vivante et brillante, une chose que le monde mérite largement et une chose que nos ancêtres perdus continuent d’attendre sous leurs tombes souvent sanglantes et improvisées.

NdT

1. Nigoghos Sarafian, The Bois de Vincennes, traduit par Christopher Atamian. Detroit, Michigan : Wayne State University Press, 2011, 96 p. – ISBN : 9781934548028
2. Susan Sontag, Sur la photographie, traduit de l’américain par Philippe Blanchard. Christian Bourgois, collection Choix / essais, 1993, 239 p. – ISBN : 2-267-01189-1

Rappelons la traduction française : Nicolas Sarafian, Le Bois de Vincennes, traduit de l'arménien par Anahide Drezian, présenté par Marc Nichanian. Editions Parenthèses, 1993, 92 p. - ISBN-13 : 978-2863640739

[Ecrivain, producteur et cinéaste, Christopher Atamian vit à New York. Il a récemment achevé plusieurs traductions d’ouvrages de l’arménien et du français en anglais et a fait partie de la sélection d’artistes invités à la Biennale de Venise en 2009. Il publie actuellement un roman et travaille sur plusieurs projets littéraires et liés au cinéma.]

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Source : http://araratmagazine.org/2011/09/sarafian-caught-between-two-shores/
Traduction : © Georges Festa – 09.2011.