dimanche 11 septembre 2011

Peter Balakian - Going to Zero / Destination Zéro

New York, Tribute in Light / Mémorial de Lumière
© Bob Jagendorf, 11.09.2010 – http://fr.wikipedia.org



Going to Zero


1.
A canvas with less turpentine, more hard edges, less bleeding,
that was good for beauty, Frankenthaler in Art News

in the dining car crammed with parkas and laptops
micro-waved cellophane, plastic plates and canvas bags,

and the valley under fog as the cows disappeared
and when the green came back into view, I could see

the SUVs floating on the Thruway, the cows oblivious
to the revved engines of trucks. The river glistened

all the way to Albany, and I could see flags on Baptist churches
and resurrection trailers, « God Bless America » on pick-ups –

« United We Stand » laminated to billboards
as the fog settled then lifted, and when I woke

a flag the size of a football field hung from the gray tower of the GW,
where the tractor-trailers jammed beneath its hem

as something sifted down on the silver-plated Hudson.
And then the lights went out.

2.
The faces on 7th Avenue blurred in the chaos of vendors and liberty
scarves, freedom ties, glowing plastic torches, dollars and polyester –

and inside Macy’s I was hit by cool air as « Stars and Stripes forever »
floated down from women’s fashions into the quiet aisles of Aramis
and silk scarves.

I wanted to buy the Frankenthaler, a modest, early print,
minimal, monochromatic ; surface and perspective in dialogue ;
on 24th off 10th – the gallery still smelled like wood and plaster –

but I didn’t stop, and when the train reached the Stock Exchange
the Yom Kippur streets were quiet, and the bronze statue of
Washington
was camouflaged by national guard. I was walking my old mail route
now

like a drunk knocking into people, almost hit by a cab
until the roped-off streets cut me at the arm. At Broadway and Liberty
the fences wound around the bursts of dust rising

over the cranes and bulldozers, over the punched-out windows –
I stared through a piece of rusted grid that stood like a gate to the
crystal river.
I was sweating in my sweatshirt now, the hood filling with soot,

as I watched with others drinking Cokes and eating their pizza of dis-
belief.
Zero began with the Sumerians who made circles with hollow reeds
in wet clay and baked them for posterity.

At Broadway and Liberty. At 20 floors charred and standing.
At miasma people weeping. Anna’s Nail Salon, Diakichi Sushi,
the vacant shops, stripped clean in the graffiti of dust-coated windows.

Something blasted from a boom box in a music store,
something, in the ineffable clips of light,
disappeared over the river.

Peter Balakian

Extrait de Peter Balakian, Ziggurat, Chicago : University of Chicago Press, 2010

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Destination Zéro


1.
Une toile avec moins de térébenthine, aux bordures plus âpres, moins sanguinolente,
une œuvre de beauté, Frankenthaler dans Arts News

dans le wagon-restaurant envahi de parkas et d’ordinateurs portables
du cellophane pour micro-ondes, des assiettes en plastiques et des sacs de toile,

et la vallée sous la brume tandis que les vaches disparaissent
et lorsque le vert ressurgit à ma vue, je peux voir

le flot des SUV sur l’autoroute, les vaches indifférentes
aux moteurs des camions à plein régime. Le fleuve miroite

de tout son long jusqu’à Albany, et je peux voir des drapeaux sur des églises baptistes
et des remorques de la résurrection, « Dieu bénisse l’Amérique » sur des camionnettes –

« Unis nous sommes debout » plastifié sur des panneaux d’affichage
tandis que le brouillard s’installe puis se lève, et lorsque je m’éveille

un drapeau de la taille d’un terrain de football accroché à la tour grise du George Washington,
où les semi-remorques embouteillés sous sa bordure

quelque chose disparaît dans l’Hudson plaqué d’argent.
Alors les lumières se retirent.

2.
Visages flous sur la 7ème Avenue parmi le chaos des marchands et des écharpes
Liberté, cravates Liberté, torches en plastique rutilant, dollars et polyester –

au Macy je tombe sur de l’air frais tandis que « Stars and Stripes Forever »
se déverse des rayons mode pour femmes vers les allées tranquilles des foulards
Aramis et de soie.

Je voudrais acheter le Frankenthaler, un imprimé modeste, première période,
minimaliste, monochrome ; surface et perspective qui dialoguent ;
sur la 24ème en sortant de la 10ème – la galerie sent toujours le bois et le plâtre –

mais je ne m’arrête pas, et lorsque le train atteint la Bourse
les rues du Yom Kippour sont calmes, et la statue en bronze de
Washington
est camouflée par la garde nationale. J’emprunte mon vieil itinéraire de courtier
maintenant

tel un ivrogne tombant sur des gens, heurté de justesse par un taxi
jusqu’à ce que les rues bloquées me coupent le bras. A Broadway et Liberty
les palissades encerclent les éclats de poussière qui s’élèvent

au-dessus des crânes et des bulldozers, des baies découpées à l’emporte-pièce –
je regarde à travers un morceau de grillage calciné qui se tient là telle une porte donnant sur
le fleuve de cristal.
Maintenant je transpire dans mon sweat-shirt, la capuche emplie de crasse,

Tandis que je regarde avec d’autres sirotant leurs cocas et mangeant leur pizza
incrédules.
Zéro commença avec les Sumériens qui fabriquaient des cercles à l’aide de roseaux creux
dans de l’argile humide qu’ils cuisaient pour la postérité.

A Broadway et Liberty. Au 20 étages carbonisés, debout.
Au milieu des émanations des gens qui pleurent. Manucure Anna, Sushis Diakichi,
boutiques vides, démeublées nettes parmi les graffiti des fenêtres couvertes de poussière.

Quelque chose gronde depuis un lecteur de CD dans un magasin de disques,
parmi les attaches ineffables de la lumière, quelque chose
disparaît au-dessus du fleuve.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/091010.pdf
Edition du 10.09.2011.
Traduction : © Georges Festa – 11.09.2011.