dimanche 18 septembre 2011

Robert Fisk / Adana, avril 1909

© Le Cercle d’Ecrits Caucasiens, 2009


Eclairages nouveaux sur d’anciennes atrocités – et toujours pas de justice

par Robert Fisk

The Independent, 20.09.2011


Le mercredi 14 avril 1909, au matin, le major Charles Doughty-Wylie, vice-consul de Grande-Bretagne, se rend dans la ville turque d’Adana, après avoir reçu une lettre de son drogman – son traducteur turc, un homme nommé Trypani – disant qu’il « existe un climat très dangereux dans cette ville, des menaces sont librement proférées, des meurtres se produisent […] ».

Doughty-Wylie prend le premier train, ajoutant cette note mémorable dans sa dépêche au Foreign Office de Londres : « Je m’attendais si peu à l’imminence d’un massacre que j’ai emmené ma femme avec moi. » Nous ne pouvons qu’imaginer la réaction de cette brave dame lorsque « deux gares avant Adana, nous vîmes un cadavre… Plus nous nous approchions d’Adana, plus il y avait de cadavres, et tandis que j’escortais mon épouse jusqu’à la demeure de M. Trypani […], deux ou trois autres hommes furent tués sous les yeux mêmes des gardes turcs […] ».

Les dépêches de Doughty-Wylie relatives aux quatre jours qui suivirent constituent un témoignage de premier plan sur le premier génocide des Arméniens – non pas le massacre, le carnage, les viols en masse et les marches de mort lors desquels les Turcs ottomans tuèrent un million et demi d’Arméniens en 1915, mais le meurtre en masse de près de 30 000 Arméniens au sud de la Turquie six ans plus tôt, véritable répétition – quoique des plus sanglante – du génocide ultérieur. « Je revêtis mon uniforme, me rendis auprès des gardes et rappelai sèchement à l’officier son devoir d’empêcher les meurtres », écrit Doughty-Wylie. Après avoir sommé quelques soldats ottomans récalcitrants de lui venir en appui, notre vice-consul « défila à travers la ville à coups de clairons […] Nous dégageâmes les rues parfois en chargeant à coups de baïonnettes et parfois en tirant au-dessus de la foule. » Quelle époque, décidément !

Les lettres de Doughty-Wylie, qui aura plus tard une liaison non aboutie avec Gertrude Bell avant de mourir à Gallipoli, constituent, en fait, un témoignage d’héroïsme – je suis reconnaissant au chercheur Missak Kelechian de les avoir retrouvées aux Archives Nationales de Grande-Bretagne – car le vice-consul sauva de nombreux sujets britanniques et protégea plusieurs centaines de réfugiés arméniens. Tentant de leur sauver la vie, le vice-consul subit des tirs isolés de la part d’une mosquée. Les Turcs reprochèrent aux Arméniens ces massacres, sous prétexte qu’ils auraient pris les armes et projeté d’instaurer une principauté arménienne en terre turque – les bourreaux ont pour habitude de reprocher aux victimes leur propre mort (voir, par exemple, les victimes musulmanes de la guerre en Bosnie, les victimes civiles palestiniennes de Gaza en 208-2009, etc.) –, mais Doughty-Wylie, tout en reconnaissant qu’un Arménien abattit deux Turcs, soupçonne que ces violences relèvent d’« un plan secret du côté turc ». Sur les 2 000 victimes d’Adana, 1 400 étaient des Arméniens.

Les autorités turques auraient fait pendre neuf Turcs pour leur participation au massacre. Dont acte. Remarquant que de nombreux cadavres ont été jetés dans les rivières, le vice-consul anglais conclut dans une dépêche ultérieure adressée à Londres que « dans les villages, bien qu’aucun chiffre exact ne puisse encore être donné, les pertes […] peuvent être estimées entre 15 000 et 25 000 ; parmi lesquelles, très peu, si tant est, se trouvent être des musulmans [sic]. Dans de nombreux cas, les femmes, et même les enfants en bas âge, ont été tués avec les hommes. » Deux semaines plus tard, tout juste, Doughty-Wylie reçoit une lettre de son drogman, un journaliste du New York Times, présent à Adana, signalant que dans le vilayet [siège du gouverneur] de cette ville, près de 30 000 Arméniens ont été massacrés.

Et la Turquie, tout comme elle le fait dans le cas des un million et demi de victimes arméniennes qui suivront, continue à nier – ainsi que la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, est-il nécessaire d’ajouter les autres ? – que ceci fut un génocide ! J’ai déjà souligné que dès les années 1930, Churchill se référait à l’« holocauste » des Arméniens. Nous avons maintenant la preuve que le génocide de 1909, mis à part des massacres ultérieurs de 1915 – fut connu comme un holocauste – en clair, avec un H majuscule – avant la Première Guerre mondiale. Le Musée du Génocide Arménien à Erevan vient juste de mettre au jour et de publier le récit du témoin oculaire Frederick Zaccheus Duckett Ferriman sur les massacres de 1909, dont la couverture originelle a pour titre The Young Turks and the Truth about the Holocaust at Adana in Asia Minor (1913) (1). Le New York Times évoque, de fait, « un nouvel holocauste arménien » suite aux massacres de 1895, mais Duckett Ferriman recueillit les noms des victimes, les dates, des détails sur des meurtres individuels, des statistiques concernant les orphelins, les veuves, les villages détruits, des photographies, l’identité des milices – à l’instar des autorités turques en 1915 et des Nazis, les bourreaux de 1909 utilisèrent des « unités spéciales » à des fins de massacres et de viols -, ainsi que le viol en masse des femmes.

Par un hasard extraordinaire, l’ouvrage de Duckett Ferriman coïncide avec la publication à Beyrouth, la semaine prochaine, des Mémoires d’Hagop Arsenian, un survivant du génocide arménien de 1915, dont les journaux manuscrits viennent d’être traduits en anglais par sa petite-fille, Arda Ekmekji. Le fait que les Arsenian appartenaient à la grande bourgeoisie rend cette œuvre tout à fait remarquable. Durant leur itinéraire de mort vers le nord de la Syrie, ils parvinrent, durant une brève période, à voyager par train, en première classe. « Ils nous transportèrent vers notre tombeau grâce à notre argent », écrit Hagop. A d’autres moments, payant toujours pour leurs billets de train, ils sont entassés dans des wagons, à 45 dans chaque wagon, dans le style nazi. Lors de son calvaire, Hagop se retrouve aux côtés d’un amas de cadavres d’Arméniens. « L’un d’eux supplia, de sa voix étouffée, le fossoyeur de ne pas le tirer par les jambes et lui dit : ‘Mon frère, je ne suis pas encore mort ! Attends jusqu’au matin avant de m’enterrer !’ »

Comme beaucoup de Juifs en route vers la mort durant le second holocauste du 20ème siècle, Hagop « se demande si nous sommes une nation horrible au point que Dieu a choisi […] de nous manifester Sa colère et nous infliger Son châtiment […]. » Quelques Justes turcs figurent dans ces récits – en 1909 comme en 1915 -, mais aussi de nombreux criminels.

A nouveau, pas de justice pour les Arméniens. Une poignée de criminels de guerre turcs ont été pendus. Un des pires, Talaat Pacha, fut assassiné à Berlin en 1921, à la Ben Laden, abattu par un groupe vengeur arménien nommé Némésis. La plupart d’entre eux s’enfuirent à jamais de leurs déserts, n’ayant même pas à affronter, tel un Demjanjuk (2), la justice à un âge avancé. Tous sont morts désormais. « Une guerre ne s’achève que lorsqu’on connaît la vérité », a déclaré, il y a quatre ans, une instance humanitaire libanaise. Voilà tout l’enjeu du combat. Reconnaître que ces crimes furent réels. La justice est une créature étrange.

NdT

1. Signalons la traduction française : Frederick Zaccheus Duckett Ferriman. Les Jeunes-Turcs et la vérité sur l’holocauste d’Adana en Asie Mineure en avril 1909. Témoignage traduit de l’anglais par Jean Bariguian. Le Cercle des Ecrits Caucasiens, 2009, 287 p. – ISBN : 978-2-917650-01-1
2. http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Demjanjuk

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Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-new-light-on-an-old-horror-ndash-and-still-there-is-no-justice-2352249.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2011.