vendredi 30 septembre 2011

Sade / Alejandro Tantanian

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Le virus Sade

par Alejandro Tantanian

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Depuis des années, je sais combien le divin Marquis m’obsède. L’alliance entre les sciences exactes et le désir ont suscité en moi une profonde fascination. Et si j’utilise ce mot de fascination, c’est pour souligner le caractère magique que cette figure et son écriture ont éveillé en moi. Le marquis de Sade se lisait à cette époque (où régnait encore la dictature militaire) dans des éditions que l’on se procurait de manière silencieuse ou dans les coulisses de ces librairies de l’avenue Corrientes, mêlées aux revues porno : traductions de provenance douteuse, couvertures aux gravures pornographiques, caractères minuscules, gribouillis. Mais ce qui, étant interdit, exigeait à cor et à cris d’être découvert et consommé, s’est transformé, rapidement, en une obsession. Sade élaborait des textes qui savaient mêler l’architecture la plus précise au désir de possession le plus démesuré. Il y avait dans cette écriture quelque chose d’infectieux, du poison à l’état pur. Depuis lors, je n’ai rien fait d’autre sinon écrire des textes désirants qui permettent de pressentir un état de perfection formelle : quelque chose déborde le texte, quelque chose excède l’écriture et, en retour, la constitue. Sade a fait de moi un écrivain. Je dévorais tous les textes qui se réclamaient de lui (j’ai su, plus tard, que j’avais lu des choses qui portaient son nom, mais qui n’avaient jamais été écrites par lui) ; pour moi, la littérature était une invention de Sade. Une ligne de partage dans le fait d’être écrivain. J’ai lu ensuite Madame Bovary et je ne pouvais m’empêcher de songer à Sade, ou bien j’étais en compagnie de Raskolnikov, de Stavroguine ou de Nastassia Filippovna et je ne pouvais m’empêcher de faire le lien avec Sade. Pynchon, plus tard, construisit des édifices semblables à ceux du marquis. Et Nabokov. Et Faulkner. Et Tolstoï. Sans oublier ceux qui précédèrent son apparition et qui ne firent rien d’autre que l’annoncer : des tragiques grecs à Shakespeare. Sade n’est rien d’autre qu’un virus langagier (merci Burroughs) : dès qu’il a su se constituer, il infecte et modifie tout ce qu’il touche. Ma première œuvre de théâtre, en fait, la première que j’ai écrite, s’intitulait Sade (évidemment). Il ne pouvait en être autrement, à coup sûr, et j’allais devenir un auteur de théâtre et pour me baptiser, m’appeler comme tel, je ne pouvais faire moins qu’écrire une œuvre avec un tel titre. Cette œuvre fut écrite sous la dictée d’une autre pièce de théâtre, Madame de Sade, de cet autre génie illuminé par Sade : Yukio Mishima. Dans la pièce de Mishima, Sade était absent, ses femmes l’évoquaient, ses femmes le bâtissaient au fil du récit. De cette obscure comédie écrite par un Japonais qui pensait que l’Occident devait arriver au Japon et de ce personnage phare qu’était pour moi (et que continue d’être) Donatien Alphonse François, marquis de Sade, naquit cette première œuvre que j’élaborai en tant qu’auteur. Durant des années, j’ai tenu à l’écart cette œuvre. Comme obscure, silencieuse, parce que c’était la première, par pudeur. Qui sait pourquoi ? Aujourd’hui, entre les mains d’Ernesto Donegana et de ses actrices, elle prend vie pour la première fois. Et sa vitalité me surprend. J’assiste aux représentations de Sade et je découvre, à mon grand étonnement, que tout se trouvait déjà dans cette première œuvre : tout ce que, non sans une certaine pudeur, je puis désigner comme mon théâtre. Je vous invite tous à en être témoins.

Article publié le 21.08.2011.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 09.2011.

Sade
Une pièce d’Alejandro Tantanian

Avec Sofía Vilaro, Constanza García Bendahan, Merlina Molina Castaño
Musique originale : Cecilia Zabala
Scénographie : Cecilia Stanovnik
Costumes : Merlina Molina Castaño (dessin) et Giuliana Marchetti (réalisation)
Maquillage : Lucia Scarsalleta
Eclairages : David Seiras
Projections et graphiques : Gabriela Di Giuseppe
Presse et communication : Julita Testai
Assistance générale : Betina Bracciale
Direction : Ernesto Donegana

Teatro El Extranjero
Valentín Gómez 3378, Buenos Aires (Argentine)
Juillet – août 2011

Interview d’Ernesto Donegana, Radio Del Buen Ayre (Buenos Aires), 26.08.2011
http://www.youtube.com/watch?v=n90EQzgjEr4