jeudi 29 septembre 2011

Tayfun Pirselimoğlu - Saç

© Zuzi Films, 2010


Saç ou le retour du héros solitaire

par Emrah Güler

Hürriyet Daily News, 11.09.2011


[Saç [Cheveux], film de l’écrivain et réalisateur minimaliste à succès Tayfun Pirselimoğlu, est le dernier en date d’une série de films turcs avec pour principal protagoniste un homme perturbé et solitaire. Il s’agit du film final dans la trilogie de ce réalisateur, explorant la mort et la conscience.]

ANKARA – La file de boutiques exposant perruques et extensions de cheveux dans leurs vitrines constitue un spectacle familier pour de nombreux passants qui traversent le quartier de Tarlabaşı en direction du centre d’Istanbul, la place Taksim. Pour beaucoup de gens, les perruques sont synonymes de Tarlabaşı, un quartier décrépit où les immigrés, turcs et non turcs, vivent entourés d’un climat souvent hostile.

La plupart des gens passent devant ces boutiques en circulant en taxi, jetant un rapide coup d’œil aux perruques et aux extensions de cheveux, puis oublient cette scène étrange, une fois les devantures hors de vue. Le film à succès Saç, de l’écrivain et réalisateur Tayfun Pirselimoğlu, prend au contraire une de ces boutiques et la place sur le devant de la scène.

Recourant à son style minimaliste, devenu maintenant sa marque de fabrique, Pirselimoğlu plonge à l’intérieur d’une de ces petites boutiques, marquées par le déclin et l’obscurité, à l’instar de l’existence de l’homme qui semble ne faire qu’un avec son magasin. Hamdi (Ayberk Pekcan) est un solitaire qui ne semble pas se lasser d’observer en silence devant sa vitrine la prostituée dans la rue, fumant cigarette sur cigarette. Il est très probable qu’elle est une de ses clientes habituelles.

Attendant sa mort prochaine du cancer, la seule chose qui semble le maintenir en vie est ce rêve de partir un jour au Brésil, la quintessence du Paradis pour les Turcs ordinaires, avec la samba embrasant ses rues et ses femmes en bikini défilant sans cesse.

Tout cela change, lorsque Meryem (Nazan Kesal) entre un jour dans le magasin. Otant son foulard, elle laisse retomber ses longs cheveux, lui demandant quel prix elle peut en retirer. Les frontières de l’intimité sont mises entre parenthèses, lorsqu’il prend le temps d’apprécier ses cheveux.

Hamdi se retrouve rapidement saisi d’une obsession inédite, traquant Meryem au point qu’il en apprend davantage sur sa vie et son mari Musa (Rıza Akın), lequel gagne sa vie en lavant les morts en préparation des rites funéraires musulmans. Tandis que leurs existences se croisent, l’isolement, la solitude et le désespoir qui imprègnent leurs vies s’entrelacent mutuellement.

Saç est le dernier film de la trilogie de Pirselimoğlu qui explore la mort et la conscience, après Rıza en 2007 et Pus [Brume] en 2010. Ces titres composés d’un seul mot cadrent bien avec le style minimaliste de Pirselimoğlu, composé d’un minimum de mots, de mouvements de caméra et de plans longs.

Les solitaires dans le cinéma turc récent

Bien que ces trois films présentent des histoires séparées, chacun d’eux est le lieu de personnages masculins nihilistes, pour qui la vie est sans échappatoire. Le chauffeur de camion qui prête son nom au titre du premier film et le vendeur de DVD pirates dans le second sont proches du vendeur de perruques, frappé par le cancer, de Saç.

Le plus connu de ces hommes dotés d’un sens acéré de l’isolement, dans le cinéma turc récent, est peut-être Yusuf, le protagoniste de la trilogie de l’écrivain réalisateur Semih Kaplanoğlu, à des âges différents et à des degrés différents de désespérance.

La production la plus connue de Kaplanoğlu – Yumurta [Œuf], Süt [Lait] et Bal [Miel] – a conquis le public et la critique entre 2007 et 2010, le dernier film de cette trilogie remportant l’Ours d’or, lors du dernier Festival International du Film de Berlin.

Ces films opèrent un retour en arrière chronologique, racontant les histoires de trois hommes nommés Yusuf – le premier un jeune homme, le second un adolescent et le troisième un petit garçon. L’isolement de Yusuf dans Yumurta est déclenché après un retour d’Istanbul vers sa ville d’origine, suite au décès de sa mère, un événement qui lui donne l’impression de n’exister nulle part.

Dans Süt, l’adolescent se débat entre la vie à la campagne et dans la ville, ainsi qu’avec les rôles traditionnels dévolus à la masculinité. Et l’œuvre maîtresse, Bal, s’intéresse aux racines de la relation perturbée de Yusuf avec les femmes et sa mère, et plus largement, avec la vie moderne.

La liste des hommes perturbés, au sentiment profond de solitude, dans le cinéma turc récent, pourrait bien s’allonger avec la plupart des œuvres d’auteurs primés. Lorsque les hommes sont heureux dans certains exemples récents du cinéma turc, ils tendent à en faire trop, rabaissant le climat comme la qualité des films. La saison à venir du cinéma turc promet néanmoins encore plus de solitaires, de la part de réalisateurs tant reconnus que nouveaux.

____________

Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=the-lonely-male-lead-returns-in-8216sac-2011-09-11
Traduction : © Georges Festa – 09.2011