jeudi 27 octobre 2011

Ani Pachayan / Arkménik Nikoghossian - Interview

Aram Pachian – Karen Antachian – Hratch Saribékian – Hasmik Simonian – Achot Gabriélian
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Les écrivains modernes ne sont plus tuberculeux, ni prématurément morts
Entretien avec Ani Pachayan et Arkménik Nikoghossian

par Lilit Avaguian

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Mais l’on s’attend à ce que cela se produise dans les manuels scolaires. Les programmes scolaires de littérature sont élaborés de telle manière que le savoir des étudiants part de Machtots et finit avec Hrant Matévossian. Impossible donc d’obtenir quelque information sur la littérature moderne. La raison en est peut-être que, selon les concepteurs des programmes de littérature, les écrivains modernes ne comptent pas d’œuvres remarquables. Ce serait donc perdre totalement son temps pour les étudiants que d’aller à la rencontre de ces écrivains et de leurs œuvres. Or Ani Pachayan, docteur ès-lettres, et Arkménik Nikoghossian sont d’un autre avis.

- Ani Pachayan : La langue et la littérature arméniennes devraient être des sujets essentiels. Cette littérature est parmi les premières de par son contexte et son existence. C’est là que l’enseignant joue un rôle primordial. Nous devrions nous poser la question de savoir qui est l’enseignant et comment il/elle enseigne. Impossible de lier enseignement et littérature à l’aide des seuls manuels scolaires. Premièrement, l’étudiant doit s’intéresser au sujet et cet intérêt se forme durant le cours. Quant au contenu du livre, les auteurs de manuels de littérature sont des spécialistes ; ils sont réputés par leur expérience. Et il serait faux de dire que ces ouvrages manquent de qualité.

- Lilit Avaguian : Les manuels de littérature ne peuvent être dépourvus de qualité avec pour seule justification que le matériel est censé être bon. C’est une autre affaire qu’en conservant la chronologie, ils étudient tout d’abord Grégoire de Narek, Nersès Chnorhali et puis, en deux ans, en viennent à étudier Hovhannès Chiraz.

- Arkménik Nikoghossian : Dans le système éducatif soviétique, les manuels scolaires ont une structure légèrement différente jusqu’au collège. Il s’agit de cours généraux, où figurent des formes diverses de littérature. La chronologie n’y est guère importante. Les auteurs choisissent des matériaux qui correspondent à cette tranche d’âge et sont plus abordables par les élèves. A partir de la classe de troisième, le jeune est initié au thème de l’histoire de la littérature arménienne. A l’heure actuelle, je pense aussi que le principe clé de l’histoire de la littérature est maintenu dans les manuels scolaires et qu’il est possible d’avancer à travers un processus basé sur la chronologie. Le problème est que nous avons certains principes stéréotypés, dont nous ne pouvons nous défaire. Et je n’entends pas par là le simple fait de rayer des manuels scolaires les noms de ces gens, mais le fait de parler d’eux en général. Je pense que l’enseignement de la langue maternelle n’est pas mené correctement dans les classes de lycée. L’arménien littéraire actuel n’est appris par les élèves qu’avec beaucoup de difficultés. J’ai remarqué qu’ils n’arrivent pas à assimiler et à bien comprendre Grégoire de Narek.

- Lilit Avaguian : Les élèves ?

- Arkménik Nikoghossian : On peut en dire autant de certains enseignants. Si je m’arrogeais le droit de rédiger des manuels scolaires, j’approfondirais moins la littérature médiévale et j’accorderais plus de place aux auteurs modernes. Ces vingt ou trente dernières années, des œuvres importantes sont parues, qu’il conviendrait d’inclure dans les manuels scolaires. D’un autre côté, si l’on souhaite que l’enseignement de la littérature réponde aux normes modernes, et qu’on soit sûr que les élèves aiment la littérature, il est nécessaire que les manuels scolaires reflètent la modernité.

- Lilit Avaguian : Quoi qu’il en soit, la littérature moderne n’est pas présente dans les établissements scolaires. Le dernier auteur, que les élèves découvrent en classe, est Hrant Matévossian. Ce ne serait peut-être pas une grosse perte de temps que de connaître les auteurs modernes.

- Ani Pachayan : L’expression « perte de temps » est très appropriée. L’élève n’imagine pas qu’il peut sortir dans la rue et rencontrer un écrivain. A ses yeux, le dernier écrivain est Hovhannès Toumanian. Testons le savoir des enseignants et demandons-leur de citer des écrivains modernes. Combien d’auteurs connaissent-ils, vivant et créant de nouvelles œuvres, près de nous, et qui souffrent ? Ils souffrent parce qu’ils aimeraient être reconnus et que leurs œuvres soient lues. Je suis sûre que chaque élève serait content si l’enseignant accordait un peu de temps aux écrivains modernes. Ce serait aussi formidable d’inviter des écrivains à parler avec ces classes. Naturellement, je ne crois pas qu’un élève de quatrième soit prêt à lire les œuvres de Lévon Khetchoyan, mais il/elle devrait connaître son nom.

- Arkménik Nikoghossian : J’en suis arrivé à une conclusion très triste durant mes études. La majorité des enseignants de littérature n’ont même pas un minimum de critères. Le plus frappant, le fait qu’ils ne se forment pas. Les formations du ministère ont un caractère symbolique. Ils parlent des mêmes choses depuis des années. Par exemple, ils disent que Mesrop Machtots est né dans le village de Hatsékats, au Taron, dans la famille du menuisier Vartan. Or la littérature moderne est depuis longtemps parvenue à la conclusion que la famille de Machtots n’était pas celle d’un menuisier. Tout cela provient de l’idéologie soviétique. Et si l’enseignant n’est pas capable de savoir cet élément de base, il est ridicule d’affirmer qu’il/elle soit en mesure de parler de littérature moderne et de former efficacement ses élèves. Mais nous ne restons pas les bras croisés. Depuis quatre ou cinq ans, nous nous rendons dans les établissements scolaires. Nous avons même dispensé des stages gratuits. Actuellement, nous continuons à inviter des enseignants une ou deux fois par mois. Durant ces rencontres, des spécialistes actuels de littérature les informent de l’actualité dans ce domaine.

- Lilit Avaguian : La liste des écrivains modernes est longue, mais le comportement des écrivains entre eux est en général peu amène. Tant qu’un écrivain est vivant et plus il est doué, il n’est guère apprécié d’en dire du bien.

- Arkménik Nikoghossian : Le thème de l’envie et de la jalousie des écrivains est éternel. Abovian et Nalbandian n’ont-ils pas été persécutés ?

- Ani Pachayan : Grégoire de Narek…

- Arkménik Nikoghossian : Je n’irais pas jusque là. Toumanian n’a-t-il pas été persécuté ? Comme Medzarents et Tcharents. Sevak fut critiqué, Matévossian.. Tu sais, ce n’est pas surprenant et c’est parfois utile pour la littérature. La renommée de beaucoup d’écrivains fut conditionnée par les combats de leur époque. Nous vivons la même chose. Il serait faux de lier l’indifférence de la société envers les écrivains modernes aux polémiques entre écrivains. Si la société ne reconnaît pas ses écrivains, c’est une société mauvaise. Naturellement, il n’est pas difficile de critiquer une société malade. Mais il n’est pas très réaliste non plus de penser que les gens, qui ont tant de problèmes sociaux et ont besoin de gagner leur croûte, vont aller dans les librairies découvrir de nouveaux auteurs.

- Ani Pachayan : Ce n’est pas sa faute, si quelqu’un tombe malade. On peut en dire autant de la société. Si elle est malade, il faut la soigner.

- Lilit Avaguian : Quand tu dis lire de la littérature, quelle lecture conseillerais-tu dans ce but en tant que spécialiste de littérature ?

- Ani Pachayan : Quand on a faim, on mange. On se trompe, quand on propose un sandwich à quelqu’un et qu’on lui donne ça à manger. La littérature est une nourriture pour l’esprit et on doit en éprouver le besoin. Il devrait y avoir une tradition de représentation de la littérature. C’est à la fois facile et difficile. C’est facile parce que nous possédons des spécialistes capables de bien présenter la littérature et les écrivains. La société devrait reconnaître ses écrivains. Actuellement, les écrivains ont une image de gens mal habillés, pas rasés, tristes. Ce n’est pas vraiment comme ça.

- Arkménik Nikoghossian : Dernièrement, beaucoup de littérature arménienne a été traduite et mise en ligne sur internet. On peut ainsi beaucoup apprendre. D’autant que beaucoup de gens ont maintenant accès à l’internet. De nombreux sites présentent la littérature actuelle. La façon de penser des enseignants devrait changer. Ils devraient comprendre l’époque dans laquelle ils vivent. Et s’adapter au temps qui passe. Sinon qu’ils changent de crémerie ! Quant à l’image des écrivains, ils ne sont plus tuberculeux, tristes et pauvres. L’époque de la bohème est bien loin. L’écrivain actuel est sociable, propre sur lui et représentatif. Il est aussi doué et crée des valeurs.

- Lilit Avaguian : Dans les médias on voit surtout des écrivains âgés de plus de 50 ou 60 ans, alors que la plupart des écrivains écrivent durant leur jeunesse – Tourian, Medzarents, Lermontov, Pouchkine, Arthur Rimbaud. Je n’ai encore vu personne à l’âge de 20 ans, qui n’accepte le monde comme Tourian. A titre posthume, cela arrive pourtant. En résulte-t-il que pour devenir célèbres, étant jeunes, ils doivent mourir de pneumonie ?

- Arkménik Nikoghossian : Avant de franchir l’obstacle de voir de jeunes écrivains dans les manuels scolaires, il faut passer celui qui a été mis en place après Hrant Matévossian. Après lui, les concepteurs des programmes ne voient pas d’autres écrivains. Je suis sûr que s’ils renversent cette barrière les auteurs de manuels incluront d’autres auteurs. Par exemple, Serguéi Sarinian, qui est un auteur de manuel scolaire, serait enchanté de le faire. Quant aux jeunes écrivains, dans cinq ou six ans nous aurons un groupe d’écrivains âgés de 25 à 35 ans, que nous ne connaissions pas auparavant. Ce sont de jeunes écrivains, qui ont leurs admirateurs. Les gens leur demandent des autographes. Aram Pachian, Karen Antachian, Hratch Saribékian, Mher Beylérian, Hasmik Simonian, Achot Gabriélian sont très connus en Arménie et pas seulement sur internet.

- Lilit Avaguian : Le fait que les jeunes auteurs ne soient pas reconnus ou que les gens n’aient pas le temps de les découvrir a aussi d’autres causes. Le monde de la littérature propose tellement de choses qu’on n’arriverait pas à les lire durant une vie entière.

- Arkménik Nikoghossian : C’est le moindre de mes soucis. Si tu demandes à des gens pourquoi ils ne lisent pas Hratch Saribékian ou d’autres auteurs, ils te répondent qu’ils lisent de la littérature étrangère. Et quand tu leur demandes ce qu’ils lisent actuellement, ils sont incapables de citer au moins deux auteurs.

- Ani Pachayan : Ils répondent Umberto Eco, Paolo Coelho…

- Arkménik Nikoghossian : Ou bien ils citent Balzac. Il y a là un mépris à l’égard de notre littérature. Hratch Saribékian a publié une partie de son roman sur www.granish.org, que l’on peut comparer sans problème à des œuvres de littérature étrangère. C’est une affaire de préjugés, en fait. Si l’écrivain est russe ou serbe, alors son livre sera meilleur que ceux des auteurs arméniens.

- Ani Pachayan : Avec le temps, la compréhension de certains phénomènes évoluera peut-être. Même chose pour les manuels scolaires. Or les mêmes ouvrages ne peuvent être utilisés pendant dix ans, sans cesse. Les manuels scolaires devraient être souvent rénovés. Par exemple, le contexte de Kikor [oeuvre d'Hovhannès Toumanian - NdT] devrait être présenté correctement. Comment enseigner Kikor ? Comment présenter aujourd’hui Ruzan de Muratsan ? Si autrefois, avant d’entrer à l’université, les étudiants connaissaient Samuel de Raffi ou le Raffi de Samuel, de nos jours ils ne connaissent ni l’un, ni l’autre.

- Arkménik Nikoghossian : Je répète, l’étudiant ne devrait pas remonter les siècles.

- Lilit Avaguian : Il n’est pas question de s’appesantir sur tel ou tel siècle. Quant tu lis Shakespeare, tu as l’impression d’être au 16ème siècle. Il y a la littérature moderne et la littérature classique. Si le lecteur a des questions sans réponse et qu’il est capable de trouver les réponses dans la période ancienne ou au 19ème siècle, qu’y a-t-il de mal à cela ?

- Arkménik Nikoghossian : Ce n’est pas exclu. Mais la vie actuelle et la littérature sont des processus. Ce qui est valable dans telle période peut ne pas le devenir dans la période suivante. On devrait proposer des comparaisons aux lecteurs pour qu’ils puissent faire la différence entre les bonnes et les mauvaises choses. On devrait être capables de former le goût de la jeune génération.

- Ani Pachayan : En outre, l’étudiant contemporain se pose des questions concrètes. Il doit comprendre pourquoi lire telle ou telle œuvre. Et c’est la tâche de l’enseignant d’expliquer qu’en connaissant la littérature, tu peux être capable de changer la qualité de ta vie en la rendant meilleure.

- Arkménik Nikoghossian : Par exemple, Léon III de Cilicie ne fit adopter aucune loi contraignante. Il se contenta de soutenir le développement de la culture. Il passa personnellement commande de manuscrits. Et lorsque la culture et les arts se développèrent en Cilicie, la population se mit à songer au développement de sa patrie. Si aujourd’hui nous avions l’armée la plus puissante au monde, tout en étant apathiques et sans valeurs morales, rien ne nous protègerait des événements extérieurs. Mais nous avons toujours connu un précédent contraire. Nous avons été capables de protéger notre patrie avec une petite armée. Comme lors de la guerre du Karabagh.

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Source : http://www.168.am/en/articles/7923
Article paru le 29.03.2011.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.