jeudi 27 octobre 2011

Ararat Redux / Abovian, Prof. Parrot and First Ascent - Retour au Mont Ararat / Abovian, le professeur Parrot et la première ascension

© Nabu Press, 2011


Retour au Mont Ararat
Abovian, le professeur Parrot et la première ascension

par Philip P. Ketchian

The Armenian Mirror-Spectator, 15.10.2011



L’histoire du Mont Ararat abonde en récits d’explorateurs et d’aventuriers ayant relevé le défi d’escalader son sommet légendaire. L’intérêt et la polémique entourant sa première ascension et qui poursuivront le professeur Friedrich Parrot et Khatchatour Abovian, toute leur vie durant, ne montrent cependant aucun signe d’essoufflement, comme l’a montré l’article d’Edward Peck, « Ararat : Another Controversial First Ascent », publié dans le British Alpine Journal (2002, vol. 107, p. 207-215). J’aimerais saisir cette opportunité pour présenter quelques informations complémentaires, susceptibles d’éclairer quelque peu le sujet à partir de sources qui n’existent qu’en russe et en arménien. Où l’on découvrira que le récit oublié depuis longtemps de l’aventurier russe Spassky-Avtonomov corrobore le succès de la première ascension pionnière de ce sommet, entreprise par Parrot.

Comme l’on sait, ce n’est que durant leur troisième tentative, le 9 octobre (27 septembre, selon l’ancien calendrier julien) 1829 que Friedrich Parrot, professeur de sciences physiques à l’université de Dorpat (l’actuelle Tartu, en Estonie), et Khatchatour Abovian, accompagnés de deux Arméniens originaires du village d’Agori sur le Mont Ararat, Hovhannès Aivazian et Murat Boghossian, ainsi que de deux soldats russes, Alexei Zdorovenko et Matvei Chalpanov, réussirent l’ascension du sommet occidental du Mont Ararat à 16 854 pieds (5 137 mètres) au-dessus du niveau de la mer.

Parrot avait rencontré Abovian à Etchmiadzine, le siège de l’Eglise Arménienne, où il était employé comme clerc et traducteur auprès du Catholicos, le chef de l’Eglise Arménienne.
Le rapport de Parrot sur cette ascension réussie fut publié pour la première fois le 30 octobre 1829 dans l’hebdomadaire en langue russe, la Chronique de Tiflis. Le récit complet de l’expédition parut dans son ouvrage, Reise zum Ararat, publié en 1834 et traduit en anglais en 1845 sous le titre Journey to Ararat.

Dans son livre, Parrot précise que la polémique gagna en crédibilité à cause d’un article paru en 1831 dans la Chronique de Tiflis dans lequel « […] un homme appartenant au monde lettré européen, un homme de mérite à sa manière […], fut le premier à me jeter la pierre, insistant dans ses commentaires publiés sur l’impossibilité du fait que j’affirmais. » Parrot répondit par écrit aux accusations portées dans la Chronique de Tiflis et intenta un procès afin de recueillir des dépositions sous serment de la part des membres de son équipée et de Stépan Khodjiants, chef du village d’Agori, lequel avait accompagné Parrot lors de sa seconde tentative manquée, une semaine plus tôt, où ils avaient atteint la respectable altitude de 16 028 pieds (4 885 mètres) et où ils avaient érigé une croix en bois portant une plaque en plomb.

La déposition de Mélik Stépan Aga (Stépan Khodjiants) fut enregistrée le 24 octobre 1831. Ses déclarations furent sans grande conséquence pour l’affaire en cours, puisqu’il n’avait pas participé à la troisième tentative. Mais ses observations de seconde main sur la croix érigée lors de la troisième tentative, placée « […] au regard de la distance, pas plus haut que la première », n’était qu’en partie exacte et contribua à susciter une évolution négative. Cette croix n’avait, à dessein, pas été placée sur le véritable sommet en pyramide par Abovian, mais quelque part plus bas, de manière à être mieux observée depuis Agori.

Le villageois Murat Poghossian fut interrogé trois jours plus tard. Il déclara : « Nous n’étions pas vraiment au sommet et nous ne pouvions y aller, car plus loin il n’y a pas de neige, mais seulement de la glace ; en outre, la pente abrupte ne permet pas d’avancer. » Ses propos nous sont parvenus après avoir été traduits de l’arménien en russe, puis en anglais, et constituent ce à quoi les sceptiques se raccrochent pour preuve de leurs arguments. Néanmoins, il semble qu’Hovhannès Aivazian se sentit mal à l’aise avec la tournure des événements, mais s’entendit à contrecœur avec Poghossian. La déposition d’Aivazian, est-il précisé, « confirma simplement celle de son camarade ».

Quoi qu’il en soit, Abovian note dans son journal que, quelques jours après l’ascension réussie, Aivazian et Boghossian vinrent le voir pour lui faire part de leurs inquiétudes concernant l’incrédulité et le harcèlement dont ils étaient victimes de la part de certains officiels et ecclésiastiques, pour avoir affirmé être parvenus jusqu’au sommet. Ils lui confièrent aussi être inquiets pour leur sécurité, soulignant que si cette situation continuait, ils pourraient se voir contraints de nier la vérité, s’ils n’obtenaient pas une protection suffisante de la part des autorités. L’on ne sait si Abovian lia ces inquiétudes à Parrot, bien qu’il semble que non. Le décor était ainsi planté pour ce qui arriva finalement.

Les deux soldats russes, Zdorovenko et Chalpanov, ne subirent cependant aucune pression et confirmèrent le fait d’avoir atteint le sommet. Le 2 novembre 1831, Chalpanov déclara : « J’étais, en fait, avec le professeur Parrot sur la cime du Mont Ararat durant le mois de septembre 1829. » La déclaration de Zdorovenko fut « […] semblable en tous points à celle livrée plus haut. »

En fin de compte, c’est la déclaration d’Abovian qui est de première importance dans cette affaire, car il était très intelligent et éduqué, tout en étant dans une position de nature à livrer aux autorités un récit crédible et factuel des événements du jour. Abovian se présenta devant le tribunal à Dorpat, où il étudiait, le 30 août 1831. Interrogé s’il se trouvait personnellement sur le sommet de l’Ararat avec Parrot le 9 octobre 1829, Abovian répondit avec force : « Oui ! » A la seconde question, demandant d’où était partie l’expédition, Abovian répondit qu’ils s’étaient mis en route à partir du monastère de Saint-Jacob, située à une hauteur de 6 375 pieds (1 943 mètres), et qu’ils avaient atteint le sommet le lendemain. Une autre question s’intéressa au temps qu’ils avaient passé sur le sommet. A quoi Abovian répliqua : « L’après-midi. » On lui demanda enfin ce qu’ils avaient fait sur le sommet. Abovian rapporta qu’il avait érigé une croix, tandis que Parrot, debout sur le point le plus haut de la cime, prit des mesures à l’aide de ses instruments scientifiques. L’on ignore cependant pourquoi la déposition officielle d’Abovian ne figure pas dans l’ouvrage de Parrot, Reise zum Ararat, paru en 1834, car ils étaient tous deux présents à Dorpat et étaient alors très liés. Il manqua ainsi une opportunité de mettre un terme aux chicanes qui suivront. La déposition d’Abovian fut finalement publiée dans le Saint-Petersburgische Zeitung en 1835.

Peu après l’ascension, Abovian évoquera l’avancée finale :

« Nous affrontions implacablement tant de difficultés que, lorsque la cime de la montagne sembla se rapprocher, chacun de nous, l’un après l’autre, s’engagea dans cette direction. Ne nous souciant à ce moment-là de la moindre difficulté et ignorant notre épuisement, nous nous pressâmes et hâtâmes afin de voir ce lieu si convoité. Tout se passa comme si nous épousions la pente vers le ciel, là où se trouvait la cime. Nos jambes sans espoir et nos genoux vacillants gagnaient en vitesse et s’élançaient vers le haut, vers cette aire stupéfiante. Des merveilles s’offrirent à nos yeux, outre l’envie joyeuse que nous avions de nous réjouir, en direction du berceau du monde tout entier. Nos âmes nageaient de bonheur, envahies d’une incommensurable allégresse ; nous nous mîmes à accourir çà et là afin de contempler les vallées et les crêtes en contrebas. L’un s’étonnait de la hauteur de la montagne, l’autre tentait d’observer des lieux lointains, chacun se répandait en paroles de gratitude et en bénédictions dans sa langue. »

La première ascension de l’Ararat, et celles qui suivirent, par Abovian, outre sa première ascension suivante du Mont Aragats à 13 435 pieds (4 094 mètres), accompagnant le professeur Moritz Wagner, de l’université de Munich, font de lui le père incontestable de l’alpinisme arménien. De retour en Arménie, après ses études à Dorpat, Abovian s’imposa comme un éducateur progressiste et le premier représentant national de la littérature moderne.

Parrot rencontra le jeune Khatchatour Abovian à Etchmiadzine. A noter que plus tard, en 1844, Abovian accompagna aussi Herrmann von Abich, professeur de minéralogie dans la même université de Dorpat que Parrot, sur l’Ararat. Ils firent ensemble sans succès trois tentatives, repoussés par de violentes tempêtes tout près du sommet. Lors d’une de ces tentatives, ils érigèrent une croix aux abords du sommet. L’année suivante, cependant, Abich, accompagné de Peter Charoyan, un élève d’Abovian, et de deux autres guides arméniens, réussit à gravir le sommet oriental. L’un de ces guides était Simon Sarkissian.

Néanmoins, Abovian était destiné à réussir à nouveau l’ascension de l’Ararat. Cette fois, il le fit avec l’Anglais Henry Danby Seymour et Simon Sarkissian, le 30 septembre 1846. Sarkissian avait survécu à l’avalanche d’Agori en 1840 et gravira une troisième fois la montagne avec la grande expédition de 68 membres, organisée par le colonel Iossif Khodzko, topographe dans l’armée russe, en 1850. Sa quatrième tentative d’ascension eut lieu en 1878, accompagnant un autre Anglais, George Percival Baker. Cette fois, Sarkissian, alors âgé de 90 ans, fut contraint de rebrousser chemin, tout près du sommet. Baker continua et réussit à gagner le sommet le 7 août.

A noter aussi qu’une dizaine d’années plus tard, la croix d’Abich fut découverte par les majors anglais Robert Stuart et Walter Thursby, durant leur ascension le 14 août 1856. Trois de leurs compagnons étaient parvenus au sommet, deux jours plus tôt. « A environ 1 200 pieds (365 mètres) du sommet, nous tombâmes sur une croix en chêne, qui avait été installée par le professeur Abich », écrit Stuart, qui s’interroge : « Le professeur Abich fit plusieurs tentatives, mais échoua, comme le prouve la position de la croix […] » N’étant pas familier avec l’histoire de la montagne, Stuart croyait par erreur qu’ils étaient les premiers…

Pour éclairer davantage le sujet, il convient de se reporter aux sources russes et arméniennes. Parmi ces sources précieuses, figure un article d’E. G. Weidenbaum, « A la découverte de l’Ararat : tentatives pour atteindre son sommet » (en russe), publié dans les Actes de la section caucasienne de la Société Impériale Russe de Géographie (vol. XIII, 1884) (en russe). D’après l’enquête de Weidenbaum, un an après l’ascension de Parrot, Ivan Shopen, directeur de l’Office des Revenus et des Propriétés de la province d’Arménie, exprima des doutes quant à la véracité des dires de Parrot et son ascension réussie du sommet de l’Ararat. Nous découvrons ainsi l’identité du principal accusateur de Parrot, qu’il décrit comme « […] un homme appartenant à l’opinion européenne éclairée, un homme de mérite à sa manière – qui, compte tenu de sa longue résidence dans ces contrées, a droit indubitablement à la confiance pour sa connaissance des lieux. »

Weidenbaum mentionne aussi Karl Kokh, botaniste réputé, qui connaissait personnellement Parrot et Shopen. Kokh est d’avis que « la jalousie fut le motif principal de Shopen pour contester la véracité des déclarations de Parrot, compte tenu du fait qu’il avait lui-même fait deux tentatives d’ascension de l’Ararat, marquées par deux échecs retentissants. » Il poursuit en précisant que la corpulence de Shopen était peu adaptée à une telle entreprise, comparée à la forme athlétique de Parrot.

Autre sceptique, le receveur des Postes d’Erevan, Artem Kalantarian. Il voulut contraindre Abovian à tenir le pari de gravir à nouveau l’Ararat pour prouver que la chose était possible. Malheureusement, avant que cela n’ait lieu, par un beau jour d’avril 1848, Abovian quitta son domicile et disparut mystérieusement. L’on ne retrouva jamais sa trace.

En tout cas, la preuve décisive de la réussite de Parrot est à chercher dans les pages d’un ouvrage de Kozma Spassky-Avtonomov, L’Ascension de l’Ararat, publié à Moscou en 1839. L’expédition de Spassky-Avtonomov ne fut que la seconde à atteindre avec succès le sommet de l’Ararat en 1834. Son récit dissipe aussi cette thèse erronée de la plupart des chroniqueurs, selon laquelle Spassky-Avtonomov n’aurait gravi que le sommet oriental inférieur ou n’aurait même atteint aucun sommet. En réalité, il gravit les deux sommets. Dans cette entreprise, il fut assisté par deux guides arméniens d’Agori, Hovhannès Aivazian, qui avait aussi accompagné Parrot dans sa troisième tentative réussie et s’était avéré si utile pour lui, et Yeghdar Ghougassian. Le village arménien d’Agori était situé à une hauteur d’environ 4 000 pieds (1 219 mètres) au-dessus du niveau de la mer, à la base des gorges d’Agori, sur le versant nord de la montagne. Cela avant 1840, lorsqu’un puissant séisme secoua violemment la montagne, déclenchant une avalanche catastrophique qui détruisit totalement le village et le monastère, ensevelissant tous ses habitants sous une couche énorme de rochers et de glace. J’estime d’ailleurs que le toponyme turc Agri Dag pour le Mont Ararat dérive du nom de ce village arménien.

Aivazian les guida avec confiance là où Parrot avait bivouaqué durant la première nuit de leur troisième tentative. Le lendemain matin, Aivazian les dirigea vers la croix sur le plateau en forme de dôme, que Parrot avait érigée à 16 028 pieds (4 885 mètres), point culminant de sa seconde tentative. Le trio continua à gravir la couverture neigeuse en direction du sommet oriental, dont ils réussirent rapidement l’ascension. Après une pause déjeuner sur le col séparant les deux sommets, ils se dirigèrent vers le sommet occidental, plus élevé. Aivazian s’écria soudain à l’attention de Spassky-Avtonomov que c’était là où Parrot était arrivé. Le poussant ainsi à écrire ces lignes : « A mes yeux, du moins, la raison pour laquelle le guide Aivazian m’avait tout d’abord déclaré que le professeur n’était pas arrivé au sommet, pour ensuite insister sur le fait qu’il l’avait fait, m’apparut clairement ; comme tous les habitants d’Agori, il considérait le sommet principal du Massis (toponyme arménien pour l’Ararat) comme étant celui situé à l’est. Pour Aivazian, le professeur n’était donc pas allé sur le Massis, puisqu’il n’avait gravi que le sommet occidental. » Le sommet oriental ne se trouve qu’à 50 pieds (15,24 mètres) plus bas que le véritable sommet occidental ; or les villageois d’Agori et, de fait, tous les observateurs depuis la partie nord de la montagne, considèrent la pyramide orientale plus proche comme la plus élevée des deux, du fait de l’illusion optique créée par la perspective sur les observateurs, à quelque 14 000 pieds (4 267 mètres) plus bas. Ayant observé la montagne depuis le nord, j’ai eu moi aussi cette impression. Or mon ascension réussie, le 19 juillet 2003, par l’itinéraire sud, avec une expédition britannique, dissipa toute confusion, m’exposant de même à la splendeur de l’Ararat et à la fascination qu’il suscite chez ses admirateurs.

Cinq années seulement séparent les deux premières ascensions. Spassky-Avtonomov eut la chance de profiter de la compétence du guide de Parrot, Aivazian, qui participa et fut le témoin oculaire de ces deux ascensions réussies. Ses mots spontanés, non sollicités, une fois parvenu sur le véritable sommet, doivent être reçus comme la preuve indubitable que Parrot et son équipe gravirent véritablement l’Ararat en 1829. La preuve était visible pour chacun, mais inaccessible pour la plupart des chroniqueurs, du fait de la rareté du texte de Spassky-Avtonomov.

Je suis convaincu que cette information mettra un terme à toutes les questions et aux doutes persistants entourant l’exploit véritablement spectaculaire de Parrot, car son ascension fut l’une des plus hautes menée par l’homme à ce jour.


[Physicien retraité, Philip Ketchian a gravi le Mont Ararat avec un groupe expéditionnaire britannique et son épouse, Elsa Ronningstam Ketchian, en juillet 2003.]

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/151010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.