dimanche 9 octobre 2011

Armen Chékoyan - Interview

© Van Aryan, 2007


Armen Chékoyan : La victime est celui qui ne survit pas

par Nune Hakhverdian

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- Nune Hakhverdian : Les gens ne lisent pas beaucoup aujourd’hui, dit-on.
- Armen Chékoyan : Aujourd’hui, la littérature n’intéresse pas du tout les gens. Par exemple, l’artiste Hakob Hakobyan a dit des choses dans votre journal qui ont fait sensation, et c’est très bien qu’un peintre parle aussi de littérature. Mais le plus étonnant, c’est que personne n’ait réagi aux questions qu’il a soulevées.

- Nune Hakhverdian : As-tu le temps de lire ?
- Armen Chékoyan : J’écris tellement que je n’ai pas le temps de lire. Si tu parles d’écrivains, tu deviens membre des réunions organisées par l’Union des Ecrivains. Si tu lis les écrits des autres, tu as une approche individuelle et, dans de nombreux cas, tu préfères ne pas lire leurs ouvrages, en particulier si tu réalises que tu n’as pas lu beaucoup de livres écrits par Shakespeare et Tolstoï. Même si tu as le temps, tu ne peux pas lire ce qui est l’essentiel. Pour moi, les meilleurs lecteurs sont les peintres, les ouvriers et les chauffeurs, parce qu’ils lisent le contenu et que leurs mots sont concrets, contrairement à ceux des représentants de la littérature et des écrivains. J’accepte plus facilement de peindre que d’écrire. Ce que je pense m’importe. J’essaie d’écrire moi-même au lieu de chercher des choses utiles dans les écrits d’autrui. Pour moi, par exemple, Vano Siradéghian est un bon écrivain. Mais tu ne trouves son nom ni dans les pages des revues littéraires, ni lors des réunions de l’Union des Ecrivains.

- Nune Hakhverdian : Haykakan Jamanak est envoyé chez l’éditeur tel un journal.
- Armen Chékoyan : Mon roman est le roman le plus long de tous les temps. On se disait avec le rédacteur en chef du quotidien Aravot qu’une fois que j’aurai fini le dixième volume, on pourrait proposer le tout au Livre Guinness des Records. Mais, quand on est arrivés au douzième volume, ça ne nous motivait plus. Si Aram n’avait pas publié Haykakan Jamanak, le roman n’aurait pas été aussi long. Mon roman est une collaboration entre un journal et un écrivain, ce qui m’intéresse beaucoup. J’ai écrit le premier volume, puis le second et le troisième… Maintenant je continue d’écrire parce que, pour moi, ce n’est pas quelque chose de l’ordre de la littérature ; c’est un mode de vie.

- Nune Hakhverdian : Les époques évoluent dans Haykakan Jamanak.
- Armen Chékoyan : D’autres changent les noms des personnages dans leurs œuvres et conservent les intrigues et ce qu’ils disent également. Je fais l’inverse ; je garde les noms et je modifie les intrigues. C’est le côté particulier de mon écriture.

- Nune Hakhverdian : Tout le monde lit les journaux et ce roman publié dans la presse semble être une invitation à lire.
- Armen Chékoyan : Le problème est qu’on invite toujours ceux qui n’ont pas besoin d’invitation. Prenons l’Eurovision, par exemple. Nos chanteurs chantent à leur manière dans notre pays, mais pour participer à ce concours, ils insèrent des éléments arabes ou turcs dans leurs chansons. Si tu chantes et que tu as du succès là-bas, tu dois chanter comme en Europe. Nous aurons du succès si nous envoyons des gens qui sont appréciés là-bas. Si les gens apprécient les chansons de Tata et de Ruben Hakhverdian, alors ce sont eux qui doivent aller à l’Eurovision.

- Nune Hakhverdian : Ils vont gagner ?
- Armen Chékoyan : Ils auront le prix haut la main ! Ils devraient envoyer ceux que le public aime. Naturellement, pour moi, il ne s’agit pas d’une compétition très importante, mais comme les gens regardent et votent, on devrait prendre ça au sérieux. En général, on devrait voter pour ceux qu’on apprécie. Quand je lis la liste des gens qui figurent dans la commission en charge de la remise des prix littéraires, c’est affreux. Comment ces gens savent qui doit obtenir un prix, sans avoir lu leurs livres ? J’ai l’air maintenant de donner des conseils ; et je n’aime pas ça. Tout le monde conseille le Président, les dirigeants de l’opposition et les autres. Pourquoi donnerais-je mon avis, si le Président a des conseillers ? Pourquoi devrais-je expliquer que la détention de Nicol Pachinian est pire pour Nicol que pour le Président ? Au moins, les conseillers perçoivent un salaire. Actuellement, les conseillers habituellement nommés sont soit des jeunes, soit des personnes âgées à la retraite. Il existe des conseils municipaux, mais sans la présence d’anciens. Les musulmans, par exemple, ont cette notion de l’« aksakal », un homme âgé et d’expérience, qui donne des conseils, lesquels peuvent ne pas plaire parfois. Quant à ces conseillers, ils se contentent de flatter et sont incapables de donner l’ombre d’un bon conseil.

- Nune Hakhverdian : Dans notre pays, il y a comme un lobby qui préside aux conseils et aux commissions. Il existe des conseils dans les théâtres, les compétitions, etc. Ce genre d’institutions ne peuvent prendre des décisions objectives, et pourtant leur rôle est surévalué.
- Armen Chékoyan : Si je devenais membre ou président d’une commission quelconque, les prix seraient à nouveau attribués aux mauvaises personnes, car nous avons tous des contacts et une sensibilité personnelle. Les prix littéraires devraient être remis par les lecteurs lambda. Si tu mets en place des professionnels, en particulier de mauvais professionnels ou membres de commissions, les prix sont attribués aux mauvaises personnes.

- Nune Hakhverdian : Est-il possible de créer des prix indépendants ?
- Armen Chékoyan : A mon avis, ce genre de choses n’est pas possible ici. Je crains qu’ils n’aillent demander aux mauvais professionnels qui doit recevoir ces prix. Les prix aident les écrivains à être indépendants et non, par exemple, aller faire l’éloge de candidats durant les campagnes électorales, dans l’espoir que son livre puisse être publié après les élections. De nos jours, les écrivains sont dans une situation de pauvreté. Naturellement, dans tous les pays, les écrivains devraient vendre leurs livres, puis vivre avec cet argent, mais en Arménie ce n’est pas possible, car beaucoup de gens ne peuvent pas se permettre d’acheter des livres. Pour ce genre de lecteurs, les écrivains ne peuvent pas être indépendants, et pour être financièrement stables, il faut toujours prendre des chemins de traverse.

- Nune Hakhverdian : Où ces chemins conduisent-ils ?
- Armen Chékoyan : Cela a à voir avec de la « fausse » information. Récemment, j’ai réalisé, quand je regarde le travail d’un peintre ou d’un écrivain, que j’essaie de savoir s’il y a quelque chose de faux. Même si tout le monde pense être honnête, un comportement faux est toujours évident. Les gens peuvent être honnêtes, mais leurs écrits peuvent être totalement inintéressants. Par exemple, je n’écris plus de poèmes, parce que ce style est déjà faux, je veux dire, faux pour moi.

- Nune Hakhverdian : Pourquoi ?
- Armen Chékoyan : Quand tu essaies de trouver le mot qui sonne juste, tu le fais sur la base de quelque chose d’autre. La plus grande réussite en poésie, c’est l’opportunité d’être libre, même dans les rythmes risqués. Comme la liberté pour un prisonnier. S’il n’y a pas le sentiment de liberté, il ne peut y avoir de poésie. Impossible pour moi d’écrire des poèmes meilleurs que ceux que j’ai écrits dans le passé. Récemment, j’ai traduit des poèmes de Boris Grebenshikov. Je suis sûr que personne n’a traduit ses poèmes, voilà pourquoi j’ai décidé de les traduire. Et comme je n’avais pas écrit de poésie depuis longtemps, j’avais emmagasiné pas mal d’énergie. Quand je traduis, j’utilise cette énergie.

- Nune Hakhverdian : C’est plus du Chékoyan que du Grebenshikov…
- Armen Chékoyan : Je ne peux traduire ses œuvres que de cette manière. Je crois que si je traduisais simplement les mots, ce serait moins Grebenshikov.

- Nune Hakhverdian : Est-ce qu’internet est le bon ou mauvais endroit pour présenter des œuvres d’écrivains ?
- Armen Chékoyan : Je dirais que ce n’est pas le lieu idéal, mais je n’ai pas le droit moral d’en parler et je n’utilise ni cet outil, ni cet espace.

- Nune Hakhverdian : Notre langue emprunte des mots étrangers et tente toujours de les traduire. Ce qui aboutit surtout à des mots nouveaux et déplaisants. Nous parlons maintenant soit une langue littérale artificielle, soit de l’argot. Beaucoup de gens disent que même si la langue d’Armen Chékoyan est un mélange, elle est très simple et très riche.
- Armen Chékoyan : Chose intéressante, les Russes sont ceux qui ont le plus utilisé de mots étrangers et ils possèdent la littérature la plus riche qui soit. La langue russe se développe sans cesse, parce que dans ce pays il n’y a pas de slogan du genre « Conservons notre langue ! ». Je donne en ce moment un interview et je m’efforce d’utiliser les bons termes, mais je n’arrive pas à m’imaginer ce qu’est ma langue. Voilà pourquoi, souvent, je ne peux achever mes idées. De nos jours, ce qui concerne l’écrit est remplacé par les ordinateurs, je veux dire, beaucoup de choses qu’on faisait, en apprenant la grammaire pour cela, est fait automatiquement par l’ordinateur. En général, dans la vie et les arts, qu’il soit moderne ou classique, le mieux c’est la simplicité. Même le carré noir de Malevitch est très simple. Toumanian, Sarian, Tcharents et Shakespeare sont simples, eux aussi. L’humanité n’a créé aucune valeur sérieuse qui ne soit simple. Seuls ceux qui ne les comprennent pas disent que ces valeurs sont compliquées. Ça me rappelle ces gens qui disaient que la musique des Beatles était du bruit et que ces garçons avaient les cheveux longs. Quand je les regarde maintenant, je m’aperçois qu’ils n’avaient pas les cheveux si longs que ça, parce qu’à cette époque les gens avaient les cheveux plus longs. Je veux dire par là que les grandes choses ont toujours été critiquées. On se souvient maintenant de Hrant Matévossian, on accroche ses toiles sur les murs, mais c’est affreux, quand j’y pense, de voir à quel point il était critiqué à la fin de sa vie. Je peur de moi-même, d’autrui ; j’ai peur que nous fassions les choses dans la facilité, qui s’oublie de même aisément. La conscience est la valeur la plus haute d’un homme.

- Nune Hakhverdian : Peut-on poser d’autres questions à de bons écrivains ? J’aimerais te demander ce qu’est le bonheur pour toi.
- Armen Chékoyan : J’ai beaucoup écrit là-dessus dans mes derniers livres. J’ignore ce que c’est. Tu y penses quand tu vois d’autres gens heureux. Le bonheur ne dure jamais longtemps ; impossible d’être heureux trente années durant. Ça deviendrait quelque chose de normal. L’être humain est une création qui pense toujours que les autres sont heureux, mais que lui ou elle ne l’est pas. Or le bonheur est un instant qui brûle et disparaît ; tu en prends conscience, lorsqu’il n’est déjà plus là. Si le bonheur était quelque chose de précis, ça se saurait. C’est une chose abstraite que l’amour. Je ne sais si quelqu’un dirait qu’il ou elle est heureux, mais quand les gens participent à des émissions à la télévision, ils disent être heureux. Les gens veulent se montrer heureux. Si, il y a quelques mois, on avait l’habitude de croire que le peuple japonais était plus heureux que nous, ce n’est plus le cas après le tsunami. Je sais une chose de sûre : l’argent ne fait pas le bonheur. Shura Balaganoff, par exemple, savait combien il lui fallait d’argent pour être heureux. Mais ça ne l’a pas aidé.

- Nune Hakhverdian : Aujourd’hui, l’industrie du spectacle est elle aussi un mélange et les gens retirent ce qu’ils veulent de la poésie. Et ça progresse.
- Armen Chékoyan : Il n’y a pas de progression ; les auteurs de chansons stagnent. S’ils y pensent, ils trouveront ce qu’ils cherchent. Nos compositeurs ne trouvent que ce qu’ils cherchent, je veux dire, des mots qui s’accordent avec le contexte qu’ils recherchent ; ils ne réalisent pas que c’est à eux de les améliorer pour créer de bonnes chansons. S’il ne s’agit que de cadrer avec le contexte de la chanson, autant prendre celles des Beatles et les arméniser. Ça ferait d’excellentes chansons en Arménie. C’est une bonne chose de traduire des chansons.

- Nune Hakhverdian : Dommage que ta poésie ne soit pas traduite.
- Armen Chékoyan : Même si j’ai traduit des poèmes, à mon avis, traduire de la poésie est une affaire sérieuse. Impossible de traduire celle de Tcharents et de Toumanian dans une autre langue. C’est un fait, malheureusement. Si l’on veut comprendre Pouchkine il faut le lire en russe. C’est le problème des poètes. Je dirais même plus, c’est aussi un problème de lecteurs.

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Source : http://www.168.am/en/articles/7983
Article publié le 30.04.2011.
Illustration : Armen Chékoyan, Haykakan Jamanak : Girq 4 : Anavart Vep, Van Aryan, 2007, 292 p. – ISBN : 978-99941-67-63-0 / http://books.am
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.