lundi 3 octobre 2011

Artavazd M. Minassian - How Did I Survive ? / Comment ai-je survécu ?

© Cambridge Scholars Publishing, 2008


How Did I Survive ? [Comment ai-je survécu ?]: un fidèle bolchevique raconte son histoire

par Andrew Kevorkian

Ararat, 11.07.2011


Bien qu’écrite à la fin des années 1980 et au début des années 1990, non traduite ni publiée jusqu’à récemment, la courte autobiographie d’Artavazd M. Minassian est d’une lecture intéressante car la longue existence de l’A. (1913-1993) inclut celle de l’Union Soviétique, dont il fut un fier – bien que souvent peu commode – serviteur.

Vu que Minassian fut un fidèle et actif bolchevique, un socialiste à toute épreuve et critique virulent de Josef Staline après la mort du dirigeant, il eût été instructif de lire ce qu’il aurait pensé de Gorbatchev, après sa chute, et d’Eltsine, une fois retiré des affaires, et ce qu’il penserait de Poutine.

Tant sont apparentes les fidélités de Minassian envers tous ceux qui sont au pouvoir et ses critiques de l’ancien temps, ainsi que ses fidélités nouvelles, une fois le nouveau « pouvoir » mis en place.

Tout en étant Arménien en son for intérieur, Minassian passa toute sa vie à Bakou et, près de sa fin, à Rostov-sur-le-Don. Dans l’Azerbaïdjan d’alors, les Azéris étaient considérés comme Turcs, et ses références aux « Turcs » ne renvoient pas à la Turquie. De fait, rien dans ce mince volume n’a trait aux questions arméno-turques ou à celles arméno-azéries.

Bien qu’il servit loyalement son pays (jusqu’à atteindre le rang de major dans l’armée soviétique durant la « Grande Guerre patriotique ») (1), Minassian, de son aveu même, devait être quelqu’un avec qui il était très difficile de travailler. Il fut constamment en bisbille avec le Parti communiste (flanqué à la porte, puis réadmis à quasiment chaque page), ainsi qu’avec les officiels locaux du Parti.

Minassian aborde son vécu durant la guerre de façon très détaillée – évoquant aussi bien les affrontements concrets et les combattants que ses sempiternelles activités politiques. Concernant ces dernières, le lecteur a parfois l’impression qu’enseigner et instiller l’idéologie soviétique était aussi important que lutter contre l’ennemi.

Minassian combattit (à savoir, sur le front) sans nul doute héroïquement, se faisant écharper plusieurs fois, mais il fut un jour très gravement blessé, au point que les chirurgiens voulurent lui amputer une jambe. Quarante-cinq ans plus tard, cette jambe restait encore à amputer.

Minassian servit dans un bataillon d’artilleurs, témoin de la plus grande bataille de tanks de l’histoire – autour de Koursk, bataille qui fut l’un des tournants de la guerre. Il se trouvait aussi dans l’unité qui fit la jonction avec les troupes américaines sur l’Elbe. Il est fier à juste titre de sa participation au conflit.

Dans pratiquement tous ses contacts avec des officiels du parti – qu’il s’agisse de politique ou du contenu de ses écrits – l’invité à table est toujours Staline. Chaque action, chaque demande, chaque document de quiconque est examinée avec ce sous-entendu (même si la question n’est pas vraiment posée) : « Que pense Staline ? » ou « Qu’a écrit Staline à ce sujet ? ». Très souvent, lorsqu’il semble se mettre à dos les opinions du Grand Guide, Minassian jette ses dernières cartes – Lénine ou Marx.

Lorsque Minassian évoque certains débats (y compris la séance de huit heures où il soutint sa thèse de doctorat), le lecteur ne manque pas de sourire, sinon de s’esclaffer, tandis que les « spécialistes » étudient chaque mot. A la question de savoir comment quelque écrit que ce soit (dont ses œuvres majeures) est publié, il répond simplement : « Avec difficulté. »

Figure une anecdote amusante au sujet de sa première œuvre devant être analysée par les « spécialistes » : il apprend, de fait, que son titre et son sommaire contiennent de graves omissions. Lesquelles sont rapidement corrigées en ajoutant au titre : « J. S. Staline sur… ». Même si Staline ne s’est jamais prononcé sur le sujet, le sommaire devait laisser entendre qu’une grande partie de la pensée de l’auteur était inspirée par le Grand Guide.

Cela étant, Minassian parvint à contribuer à la théorie marxiste-léniniste par de nombreuses thèses et articles d’érudition pour divers journaux, ainsi que par des ouvrages tels que « Logique dialectique », « Matérialisme dialectique » en trois volumes, « Dialectique et sophistique », « Dialectique en tant que logique ». Nous savons que nombre de dirigeants – de haut rang et subalternes – du Parti lisaient les manuscrits avant leur publication, mais nous ignorons de quelle manière le public les lisait.

Suite à la mort de Staline en 1953, Minassian rejoignit la longue liste des critiques et se montra virulent dans sa condamnation de tout ce que fit, déclara ou pensa Staline. Il convient de se demander comment se fit-il que ce dernier fit entrer une Union Soviétique essentiellement agricole, à la mort de Lénine, dans le monde de l’industrie, comment se fit-il qu’il joua un rôle majeur dans la défaite de l’ennemi durant la Seconde Guerre mondiale, comment se fit-il qu’il fit entrer l’Union Soviétique dans l’ère atomique, et comment se fit-il qu’il fit entrer l’Union Soviétique, la première, dans l’ère spatiale. Comment il se fait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

De nombreux « crimes » de Staline sont inclus, naturellement. Nous avons droit à de longs débats entre des officiels du parti – de haut rang et subalternes – qui se mettent à dos le Grand Guide et les officiels du Parti, lesquels estiment qu’ils font, à leur niveau, ce que Staline, d’après eux, veut. Nous découvrons de nombreuses personnes qui sont exécutées (et dont l’honneur fut rétabli après la mort de Staline !) et exilées sans raison apparente ou – ce qui semble être endémique – du fait de l’envie et de la jalousie. Chaque condamnation anonyme faisait apparemment l’objet d’une enquête en profondeur.

Minassian survécut à tout cela, s’enrôlant un jour dans l’armée, en 1940, après le début de la guerre, mais avant l’invasion d’Hitler et l’entrée en guerre de l’Union Soviétique. Mais l’on ne peut s’empêcher de se demander s’il ne survécut pas aussi grâce à telle ou telle dénonciation.

Naturellement, beaucoup de choses concernent la vie quotidienne durant la période soviétique – les premières années de Minassian furent misérables, ce qui fut probablement la norme au début de l’expérience communiste.

L’espace ne nous permet pas de lister ici nombre d’absurdités du système soviétique – dont certaines véritablement burlesques -, mais Minassian en inclut une, digne d’être relevée ici. Un « ennemi du peuple » est arrêté et torturé, mais est acquitté, puis relâché « en octobre ». Néanmoins, sa veuve reçoit un certificat indiquant que son mari est mort en prison « en septembre ». Comme le note Minassian : « Le tribunal libéra Sheremet, qui était déjà mort depuis un mois. Il y a vraiment là ‘un document qui se passe de commentaires !’ »

Quoi qu’il en soit, Minassian mourut dans son lit, entouré d’une famille nombreuse et aimante, alors qu’on ne peut en dire autant de nombre de ses contemporains.


Artavazd M. Minassian. How Did I Survive ? Traduit, édité et annoté de l’original russe, par le petit-fils aîné de l’A., Alexandre V. Gevorkian. Newcastle (Royaume-Uni) : Cambridge Scholars Publishing, 2008, 179 p. – ISBN-13 : 9781847186010 [en anglais]


[Andrew Kevorkian est consultant en relations publiques et écrivain. Il vit à Philadelphie. Il écrit des reportages sur les activités de la communauté arménienne pour des médias arméniens et non-arméniens].

NdT

1. Allusion au front de l’Est, durant la Seconde Guerre mondiale, qui opposa l’Allemagne nazie à l’Union Soviétique de juin 1941 à mai 1945 - http://fr.wikipedia.org/wiki/Front_de_l%27Est_%28Seconde_Guerre_mondiale%29

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Source : http://araratmagazine.org/2011/07/a-loyal-bolshevik-tells-his-story-in-how-did-i-survive/
Traduction : © Georges Festa – 10.2011