samedi 8 octobre 2011

Azad Yéghiazarian - Littérature arménienne du 20ème siècle : questions et auteurs / XXth Century Armenian Literature : issues and authors

Hovhannès Toumanian (1869-1923)
© fr.wikipedia.org


Azad Yéghiazarian
Littérature arménienne du 20ème siècle : questions et auteurs
Erevan, Arménie, 2002, 322 p. (en arménien)

par Eddie Arnavoudian

http://groong.usc.edu


Azad Yéghiazarian est un nom relativement peu connu dans les milieux littéraires arméniens. Il s’agit pourtant d’un critique impressionnant, à en juger par les essais rassemblés dans son livre Littérature arménienne du 20ème siècle : questions et auteurs. Publié en 2002, cet ouvrage réconfortant est dû à quelqu’un qui a résisté de toute évidence aux engouements et aux modes éphémères des théories esthétiques post-modernes et souvent dénuées de sens. Les essais de Yéghiazarian sont des exemples d’équilibre subtil et d’analyses mûrement réfléchies. Dans ses commentaires sur la littérature arménienne à l’époque soviétique, par exemple, il se montre critique, sans être conduit par la nécessité ridicule de rejeter toutes les réalisations d’alors, dans le seul but de satisfaire aux préjugés du jour. Son approche globale est toujours novatrice, ses jugements originaux, singuliers et bien étayés, accompagnés de comparaisons éclairantes avec des contemporains étrangers.

Parmi de nombreux essais intéressants, un groupe s’intéresse à l’unité et à l’intégrité dans la littérature arménienne, qu’elle soit produite en Arménie ou en diaspora. Les différences sont naturellement connues, mais, au-delà, se manifeste un terrain commun dans l’expérience nationale arménienne du génocide et des années tourmentées qui suivirent 1915. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au moins, même si elle est le reflet d’existences vécues dans des circonstances et des pays différents (France, Etats-Unis, Moyen-Orient, Arménie), la réponse à ces évènements ou leur impact composent un point de référence central pour de nombreux écrivains arméniens. Non qu’ils reflètent nécessairement ou directement le vécu des années 1915-1921. Mais leur œuvre décrit et prend en considération la réaction des Arméniens, que ce soit dans les lieux multiples de la diaspora ou dans ce qui devint l’Arménie soviétique. Chez Chahnour et Tcharents s’exprime une critique virulente du passé. Dans le cas de Mahari, Totovents, Vahé Haïk et Hamasdegh, s’illustre la nostalgie d’un monde perdu et une tentative de le recréer par la fiction. Chez Tcharents et Mahari, Bakounts et Néchan Béchigtachlian, apparaît aussi une satire féroce de l’élite dirigeante politique arménienne de cette époque et de celle qui suivit.

Dans cette veine, les œuvres de Chahan Chahnour, romancier de la diaspora, installé en France, et de Yéghiché Tcharents sont comparées, mettant en évidence une désillusion et une révolte commune à l’encontre des anciennes notions romantiques de nationalisme. Leur œuvre, soutient l’A., constitue une critique, directe ou indirecte, d’un nationalisme passé, lequel s’est révélé impuissant à empêcher la catastrophe de 1915. Le ton adopté par Yéghiazarian suggère une proximité avec ce point de vue, mais il ne développe pas. Il note toutefois que cette révolte radicale fut de courte durée et que les anciennes conceptions « romantiques » émergèrent à nouveau rapidement. De même, il n’examine pas les causes de cette volte-face, débat qui eût été susceptible de livrer d’utiles aperçus.

Accompagnant Tcharents, une étude passionnante sur « Le monde des livres » attire l’attention sur l’ancrage littéraire international de son œuvre, foisonnante d’allusions et de références reprises du monde entier, de Perse, d’Inde, de Chine, de la France féodale ou de l’Allemagne moderne. Tcharents refond les mythes et entremêle les récits fabuleux issus d’époques et de cultures différentes afin de dépeindre son époque troublée. A cet égard, Yéghiazarian relève une méditation fréquente sur le monde du livre – du patrimoine littéraire de l’humanité – dans une grande part de la poésie moderne urbaine. Le monde du livre, un univers global de références culturelles, fournit une mine de métaphores, d’images et de définitions à l’artiste urbain, à l’instar de la nature pour l’écrivain romantique ou réaliste. Il s’agit là d’un point suggestif, bien que partial, qui ne parvient pas à prendre en compte le fait que les réalités concrètes de la vie urbaine constituèrent souvent des références adaptées à un poète urbain.

Yéghiazarian lance un débat intéressant et des plus nécessaire sur le caractère et la nature de la poésie nationaliste/patriotique arménienne. Il retrace son évolution, des célébrations déclamatoires et ampoulées de la grandeur passée, visant à inspirer de la fierté (extraits de Bédros Tourian, Méguerditch Béchigtachlian) au tableau plus réaliste de la vie sociale, des mœurs et des traditions que l’on trouve chez un Toumanian, puis à la compassion mélancolique d’un Vahan Dérian envers une nation arménienne opprimée, mais continuant à exister, présentée sous un jour plus spirituel que matériel ou social. Au-delà de Dérian, l’on découvre la polémique de Tcharents contre la déclamation poétique et un passé considéré comme une entreprise manquée et dénuée de toute substance pour l’avenir.

Ces transitions poétiques reflètent clairement et proposent des réflexions quant à l’expérience et le développement social, politique et national véritable du peuple arménien, retraçant l’évolution allant de l’espérance qui accompagna les renaissances nationales du 19ème et du début du 20ème siècle, à la défaite et au désespoir issus du génocide et des années de guerre, puis à un nouveau redressement. Yéghiazarian ne développe pas ce point, mais il aborde un problème connexe, soutenant que dès ses débuts au 5ème siècle, la littérature arménienne fut animée par un élan intentionnel et social d’ensemble. Notation pertinente. Un vaste élan national et social est quasiment inévitable dans l’œuvre d’une intelligentsia décidée à faire de sa langue un art et dans le cadre du vécu d’une nation confrontée à de gigantesques défis sociaux, politiques et culturels, fragile, instable et harcelée par des puissances étrangères désireuses de la détruire ou de l’assimiler.

A cet égard, une étude qui affirme la prééminence des thèmes nationaux/patriotiques, durant les pires périodes de l’histoire de l’Arménie soviétique, présente une argumentation peu convaincante et imparfaite. Yéghiazarian insinue que des écrivains tels que Chiraz, Kapoutikian, Témirdjian, Zorian et autres parvinrent à assumer des thématiques arméniennes, y compris sous la répression stalinienne à son apogée. Mais il oublie de mentionner le fait que ces thématiques « patriotiques » étaient des plus contrôlées et ne furent permises et répandues que durant la Seconde Guerre mondiale, en tant que concession de la part de Staline pour renforcer son effort de guerre parmi les populations non russes.

Le traitement des questions patriotiques ou nationales, dans Le Bel Ara d’un Naïri Zarian, par exemple, ne constitue pas un développement naturel sur toute la période stalinienne – ou même post-stalinienne. Il suffit de reconsidérer le destin de Tcharents, Bakounts et tant d’autres, ou, plus proches, les persécutions malveillantes qui frappèrent un Parouir Sévak. De plus, bien qu’il en fasse état, Yéghiazarian n’accorde pas l’importance qui conviendrait aux graves conséquences de l’interdiction, jusque dans les années 1960, de tout débat sur le génocide. Ce qui conduira, comme Moucheg Galchoyan l’a noté avec pertinence, à des distorsions et à une altération importantes au sein de la pensée et de la conscience nationale arménienne, s’agissant de l’art et de la société au sens large. Surtout, Yéghiazarian ne parvient pas à dresser un tableau convaincant des mérites artistiques d’un art « orienté vers la nation » durant les pires années du stalinisme.

Par-delà ces préoccupations nationales, une étude comparée du poète arménien Hovhannès Toumanian le présente comme un visionnaire du même ordre que les socialistes utopiques européens. L’A. établit entre eux certains parallèles et différences fascinantes sur des sujets tels que le rôle de l’argent, de la propriété privée, du travail et du monde ouvrier, sans oublier la question du bonheur de l’homme, du vice et de la vertu. Chez Toumanian se manifeste un souci de l’émotion et de la sensibilité spirituelle, humaine, absentes chez les Utopistes, volontiers dogmatiques et mécaniques. En outre, de par l’accent mis sur l’effort et la collaboration volontaires, la pensée de Toumanian suggère une sensibilité démocratique, elle aussi absente chez les Utopistes, davantage autoritaires. L’intérêt de ces derniers pour les questions étroitement matérielles les conduit à négliger les relations intellectuelles et spirituelles au sein d’une démocratie, fondements indispensables d’une vision utopiste viable.

Dans d’autres études sur Avédis Aharonian, Aksel Bakounts, Avétik Issahakian, Naïri Zarian et Lévon Chanth, Yéghiazarian ne cesse de surprendre et revigorer. Mais il déçoit aussi parfois, quand, par exemple, il ignore complètement une figure aussi éminente que Parouir Sévak, tout en accordant une grande place à la poétesse Silva Kapoutikian, de moindre envergure. A un autre niveau, plusieurs essais manquent de citations adéquates et de développements qui leur eussent conféré profondeur et substance. Peut-être l’A. en retravaillera-t-il et en étoffera-t-il certains, car ils comportent des éléments d’un intérêt inestimable pour notre compréhension de la littérature arménienne au 20ème siècle.

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20040419.html
Article publié le 19.04.2004.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.