vendredi 7 octobre 2011

Chris Bohjalian - The Night Strangers / Les Etrangers de la nuit

© Crown, 2011


Chris Bohjalian, The Night Strangers

par Nanore Barsoumian

The Armenian Weekly, 04.10.2011


Une dose suffisante de traumatisme peut changer un homme. Mais qu’en est-il si sa psyché fragile est obsédée par des visions terrifiantes de corps mutilés et empalés, et si son existence est soudain envahie par un tas d’herboristes cinglés attenant à une serre ? Dans The Night Strangers [Les Etrangers de la nuit], Chris Bohjalian, auteur à succès, consacré par le New York Times, utilise un stylo affûté pour disséquer, lancer et vous servir une intrigue à couper le souffle, à savoir la rencontre d’une histoire de fantôme avec un thriller psychologique.

Chip Landon n’arrive pas à faire atterrir avec succès son avion commercial sur un lac, comme le légendaire Sully Sullenberger l’a fait avant lui (1). Emmêlé dans une formation d’oies sauvages, l’avion de Linton perd l’usage de ses deux réacteurs et s’engage – train d’atterrissage actionné – en plein lac Champlain, dans le Vermont. Pilote comptant plus de dix ans d’expérience, Linton sait que son avion est capable d’effectuer avec succès un amerrissage et que ses passagers peuvent s’en sortir indemnes. Mais par une suite d’événements de dernière minute, une simple vague provoquée par un bateau tout proche fait tanguer et capoter l’avion à travers le lac, emportant les passagers dans sa course folle, coincés dans un avion infernal qui les broiera. Les quatre cinquièmes des passagers périssent. Bohjalian décrit cette catastrophe cauchemardesque avec une telle intensité qu’on a l’impression de vouloir annuler de toute urgence de futures réservations de vol.

Trente-neuf cadavres – et non des âmes – pèsent lourdement sur la conscience de Linton. Il semble qu’il n’y ait personne qui ignore qui est Chip Linton – l’homme qui n’a pas été Sully Sullenberger. Un départ de Pennsylvanie, leur Etat d’origine, pour Bethel, une ville reculée du New-Hampshire, semble être le meilleur moyen pour apaiser la famille et simplement exister – c’est du moins ce que croit la femme de Chip, Emily. Mais leur nouvelle et étrange résidence donne plus l’impression d’être une maison hantée qu’une habitation.

Bohjalian prend son temps pour élaborer cette sinistre demeure victorienne à trois étages avec ses détails particuliers, enveloppant une grande partie du récit dans ses murs et ses papiers peints : « Il régnait une incohérence dans cette maison qui paraissait à l’origine pittoresque, comme si une vieille tante excentrique, plutôt qu’un architecte chevronné, l’avait conçue, mais qui semblait maintenant inutile et inquiétante. Pourquoi la mansarde du troisième étage était-elle inaccessible depuis les deux chambres du troisième étage ? Quel était le véritable but de ces escaliers branlants qui partaient d’un recoin de la cuisine vers un angle obscur au second étage ? Et puis ce papier peint des Dunmores, d’un goût plus que douteux : l’avaient-ils choisi consciemment pour terrifier leurs deux fils ? Mon Dieu, Emily eut peur d’avoir pu se tuer, elle aussi, si elle avait dû grandir auprès des tournesols carnivores dans telle pièce ou de ces mammifères semblables à des vipères dans telle autre. »

Mais le plus étrange, c’est cette porte dans la cave humide et sombre, ne conduisant apparemment nulle part, hermétiquement fermée par trente-neuf verrous d’équipage, un chiffre qui annonce en toutes lettres plus une conspiration qu’une coïncidence. Et les serres, qui surgissent de terre sans contrôle dans pratiquement chaque jardin de la ville – y compris le leur – laissent les Linton perplexes, et même méfiants.

L’histoire de cette maison et de ses précédents habitants contribue au rôle des revenants, en particulier après que l’on ait découvert des armes en tout genre, disposées dans plusieurs coins et placards. Pendant ce temps, Hallie et Garnet, les deux filles jumelles des Linton, sont devenues les nouvelles attractions de la communauté herboriste de la ville. Emily doit assumer les responsabilités d’une mère, soutien de famille et soutien de Chip. Isolés dans une ville du New Hampshire, sans famille ni amis, les Linton recherchent toute l’aide qu’ils peuvent obtenir – mais celle-ci sera-t-elle désintéressée ?

The Night Strangers est raconté via plusieurs points de vue – y compris celui du chat de la famille Linton – dans des narrations à la troisième personne. Or le récit du pilote traumatisé est retracé à travers un discours à la deuxième personne, procédé suffisamment fort pour conduire le lecteur à travers des épisodes dérangeants, à la fois réels et psychotiques : « Tu sens une pointe acérée au bas du dos, comme si tu t’appuyais contre un ongle saillant. Par réflexe, tu tressailles. A tout hasard, tu t’assieds en avant et passes ta main sur le bois derrière toi. C’est rugueux contre le bout de tes doigts, mais rien de pointu ne surgit des poutres. Cette souffrance est – comme tu le supposais quand tu as ressenti cela – simplement une de ces douleurs étranges, mystérieuses, qui te harcèlent depuis le 11 août. »

Ce livre empoigne et envoûte. Un mélange d’horreur, de frissons, de drame, de sexe et de sang – juxtaposés au calme et à la solitude d’une petite ville de Nouvelle-Angleterre – qui mettra à l’épreuve votre courage et votre détermination. Et vous vous retrouverez en train d’examiner avec angoisse votre chambre, redoutant de trouver le fantôme d’un enfant tapi dans un coin.

The Night Strangers va envahir votre univers.

NdT

1. Allusion au sauvetage du vol US Airways 1549 sur l’Hudson, à Manhattan, le 15.01.2009, par le pilote Chesley Burnett Sullenberger III - http://en.wikipedia.org/wiki/Chesley_Sullenberger

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/09/30/the-night-strangers/
Traduction : © Georges Festa – 10.2011

site de Chris Bohjalian : http://www.chrisbohjalian.com/