mardi 25 octobre 2011

Christopher Atamian - What's Happened to Our Culture in the Diaspora ? / Qu'est-il arrivé à notre culture en diaspora ?

© CNRS Editions, 2001


Qu’est-il arrivé à notre culture en diaspora ?

par Christopher Atamian

Ararat, 29.08.2011


C’est en traduisant du français en anglais l’ouvrage de Krikor Bélédian, Cinquante ans de littérature arménienne en France (1) que j’ai découvert que Missak Manouchian et moi étions cousins. Qui était Missak Manouchian et en quoi ma relation avec lui importe-t-elle ? J’aborderai plus loin ces questions dans cette brève étude, que j’ai volontairement structurée à la manière d’un chassé-croisé, une trame d’idées et d’observations.

Durant plus de cinquante ans, plusieurs générations d’écrivains arméniens se sont succédé en France, pour la plupart des réfugiés, sous une forme ou une autre, venus des territoires ottomans et qui écrivaient quasi exclusivement en arménien pour un public arménien. Certains d’entre eux, comme Zareh Vorpouni, Hratch Zartarian, Nigoghos Sarafian et Chahan Chahnour, étaient membres du groupe Menk [Nous]. D’autres – je pense en particulier à l’écrivaine féministe hors pair Zabel Essayan – n’appartenaient que de manière périphérique à ce qui fut appelé « l’Ecole de Paris », la « Parisi Tebrots ». Ces écrivains produisirent un grand nombre de romans, pièces de théâtre, revues, journaux, feuilletons, essais, traités de médecine – pour ne citer que cela – le tout en arménien occidental.

Qu’y a-t-il de plus remarquable à mes yeux chez ces écrivains aujourd’hui négligés ? Simplement le fait qu’ils écrivaient en arménien occidental pour un public arménien. Tout cela – il nous faut en prendre conscience – a été perdu, l’une des dernières phases, peut-être, de l’Aghet, la Catastrophe. Or nous avons perdu notre langue non pas tant du fait de la volonté destructrice de la Turquie, que de nos propres priorités culturelles et de notre volonté d’oublier. J’ai été élève au Lycée Français de New York, par exemple, lequel fait partie d’un réseau global d’écoles qui a produit littéralement des centaines de milliers de citoyens francophones à travers le monde. En fait, dans ma promotion et celle qui nous précéda dans cet établissement, pas moins de quatre étudiants sont devenus des auteurs reconnus et même primés – en français.

Les Arméniens ont oublié leur langue – en dehors du Moyen-Orient, ils ont fait le choix de bâtir des centaines, que dis-je, des milliers d’églises – qui pour la plupart restent inoccupées ou à moitié vides, oubliant que si la religion fait partie de la culture, si l’on oublie sa langue et son histoire, alors la religion n’offre qu’un piètre réconfort. De fait, je n’ai jamais entendu parler d’un seul diplômé d’une école arménienne aux Etats-Unis ou au Canada, qui ait fini par devenir un écrivain ou un traducteur arménien. Comment cela se fait-il ?

Ce qui me ramène à Missak Manouchian, que j’ai découvert en profondeur, pour la première fois, dans l’ouvrage superbe de Bélédian. Poète lyrique et reconnu, qui fonda aussi des revues telles que Tchank (Effort) et Machagouyt (Culture), Manouchian était originaire d’Adıyaman, le même village de mes grands-parents paternels. Lorsque j’ai mentionné ce fait à mes proches – que ce célèbre poète, communiste et révolutionnaire, immortalisé par Léo Ferré et, plus récemment, par le réalisateur Robert Guédiguian, était d’Adıyaman -, tout le monde semblait savoir qu’il était mon cousin. « Mais oui ! c’est ton cousin ! » Et de m’expliquer quels étaient nos liens de parenté.

Je continue à trouver cela tout simplement stupéfiant, le fait que, durant plus de trente ans, personne n’ait jamais mentionné cet élément, loin d’être insignifiant, de notre histoire familiale. Serait-il possible, par exemple, dans une famille juive d’être apparenté à Isaac Bashevis Singer, ou à Menahem Begin ou à un célèbre résistant durant la Shoah, et que cela ne vous soit pas inculqué dès la naissance ? Peu probable. Autant vouloir oublier des miroirs – une réalité que vivent de nombreuses familles arméniennes et que Peter Balakian mentionne, par exemple, dans ses mémoires, Black Dog of Fate (2). L’Aghet n’était jamais évoqué dans ma famille : mon père parlait des Turcs dans des termes difficilement transposables par écrit ; ma marraine se référait en français aux « événements » ; il était fait allusion à des « choses horribles », mais personne ne me fit asseoir pour m’expliquer d’où était ma famille, ce qui lui était arrivé et quelle fut sa trajectoire depuis l’Anatolie et la Cilicie jusqu’à nos résidences d’adoption. En fait, je me souviens être persuadé durant mon adolescence que tous les Arméniens provenaient à l’origine du Liban, que ce soit de Beyrouth, Bourj Hammoud ou de la vallée de la Bekaa.

A quoi bon énoncer cela ? Si les Arméniens ne sont pas aussi nombreux que les Français, il n’y a aucune raison pour qu’ils ne construisent pas des écoles tout aussi valables que les lycées français. Il n’y a aucune raison pour que nous n’apprenions pas à nos enfants à parler, lire et écrire en arménien occidental – en fait, j’ai appris tout cela, à des degrés divers de réussite, devenu adulte. Et finalement il n’y a aucune raison pour que nous n’enseignions pas notre histoire – littéraire et autre – au monde, pour la transmettre à la génération suivante. Il est tout simplement scandaleux, par exemple, que même à Erevan, d’après le superbe documentaire Finding Zabel [A la recherche de Zabel] de Lara Aharonian et Talin Suciyan, personne ne se souvienne de Zabel Essayan, un des écrivains – arméniens ou autres – les plus éminents du 20ème siècle. Faire cela signifie nous impliquer davantage dans notre langue, notre littérature et notre culture. Traduire notre littérature en anglais, tout en écrivant en arménien occidental. C’est faisable. Si nous pouvons bâtir un millier d’églises, alors nous pouvons bâtir dix lycées présentables et éditer des manuels scolaires tout aussi présentables. Toute la question est de savoir comment reconstruire des liens rompus et si, dans cette cacophonie déplacée que devient notre dialogue culturel en diaspora – quelqu’un a la volonté de le faire.

NdT

1. Krikor Bélédian, Cinquante ans de littérature arménienne en France, Paris : CNRS Editions, 2001, 512 p. – ISBN-13 : 978-2271059291
2. Peter Balakian, Le Chien noir du destin, traduit de l’américain par Georges Festa, Genève : MétisPresses, 2011, 416 p. – ISBN-13 : 978-2-94-0406-39-5

[Ecrivain, producteur et réalisateur, Christopher Atamian vit à New York. Il a récemment achevé plusieurs traductions d’ouvrages de l’arménien et du français en anglais et a fait partie de la sélection d’artistes invités à la Biennale de Venise en 2009. Il publie actuellement un roman et travaille sur plusieurs autres projets littéraires et cinématographiques. Traduction anglaise de l’essai de Krikor Bélédian à paraître prochainement.]

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Source : http://araratmagazine.org/2011/08/whats-happened-to-our-culture-in-the-diaspora/
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.