dimanche 2 octobre 2011

Etgar Keret - Au pays des mensonges / Fairyland

© Actes Sud, 2011


Traduire des monstres en oiseaux chanteurs : les récits d’Etgar Keret

par James Warner

www.opendemocracy.net


[Etgar Keret est un écrivain israélien à l’écriture urgente, secrète, populaire. Ses récits imaginaires peuvent être lus comme des stratégies visant à affronter un univers violent aux ambiguïtés morales insolubles.]

De nombreux récits d’Etgar Keret se rapportent à des tentatives pour surmonter un traumatisme grâce à la pensée magique. Ce qui situe son œuvre dans la tradition des contes et contes de fées hassidiques – qui constituent, précise-t-il sur www.medarabnews.com, les deux sources principales de son inspiration, tout en reflétant son vécu en tant que fils de survivants de la Shoah (1).

Son premier récit, Pipes [Pipelines] (2), déclarait-il à The Believer, fut inspiré par un ami qui se suicida lors de son service militaire en Israël (3). Un garçon échoue à un test psychologique – lorsqu’on lui montre une image d’un garçon sans oreilles, il n’arrive pas à voir ce qui ne va pas dans cette image. Rater ce test restreint les opportunités éducatives du garçon. Devenu adulte, il trouve un emploi dans une usine, où il fabrique des tuyaux à l’intérieur desquels il fait circuler des billes. Il fabrique finalement un tuyau si compliqué que lorsqu’il y fait circuler une bille, celle-ci n’atteint pas l’autre extrémité. Il fabrique alors un tuyau plus gros, de même forme, et s’en sert pour prendre la poudre d’escampette – ce qu’il découvre à l’autre extrémité du tuyau est une sorte de vie future pour anges déchus.

Si le père de Keret survécut à la Shoah en se cachant dans un trou sous terre, les récits de son fils sont pleins de trous qui relient les mondes. Kneller’s Happy Campers [La Colo de Kneller] décrit une vie future pour des gens qui se suicident, une vie future qui ressemble à s’y méprendre à Israël. Dans ce récit, les Israéliens qui se sont suicidés se rendent dans des cafés pour essayer d’y dénicher des Israéliennes qui se sont suicidées. A un moment donné, ces hommes se retrouvent dans un café palestinien et un suicidé israélien demande à son homologue palestinien : « C’est vrai que quand vous partez faire votre boulot, ils vous promettent 70 vierges nymphomanes à la fin des temps ? » Le Palestinien lui répond : « Bien sûr, c’est ce qu’ils nous promettent, et regarde que ça m’a rapporté. Une vodka tiède ! » A quoi l’Israélien rétorque : « Finalement, tu t’es fait baiser, non ? ». Le Palestinien : « Sûr ! Et toi, qu’est-ce qu’ils t’ont promis ? »

Il y a là le ton d’un humour sarcastique issu du shtetl – laconique, fataliste, paradoxal, mélancolique. L’Israël de Keret donne plus l’impression d’être un prolongement de la diaspora que son apogée. Un Israël où, comme dans le récit « Shoshi », un entraînement de base continue même après la mort.

L’univers de Keret est un univers fait de dilemmes moraux impossibles. Dans « Good Intentions » [Bonnes intentions], un homme éprouve tant d’empathie envers autrui que sa vie devient insupportable – il tente d’engager par contrat des tueurs pour le tuer, mais il est si évidemment un être de bien qu’aucun d’eux ne peut s’y résoudre. Dans « Atonement » [Expiation], un homme pardonne à sa femme tout ce qu’elle a fait pour l’amener à la frapper – « Et il lui pardonna comme le fit Dieu, et le délai fut véritablement idéal, trente secondes seulement s’étant écoulées avant qu’il ne fût trop tard pour proposer ce pardon. » Le rythme temporel est central dans Fairyland [Au Pays des mensonges] (4). Dans « Missing Kissinger » [On a perdu Kissinger], un homme découpe le cœur de sa petite amie pour le remettre à sa mère, et le cœur de sa mère qu’il remet à sa petite amie. L’histoire s’achève avec une conclusion à la Keret : « Il existe deux sortes de gens, ceux qui aiment dormir près du mur et ceux qui aiment dormir près des autres qui les pousseront hors du lit. » Keret est aussi l’auteur d’un sketch pour la télévision israélienne dans lequel deux fonctionnaires au ministère israélien des Sports tentent de parler à l’Allemand en charge d’une compétition olympique de saut d’obstacles, de manière à accorder au concurrent israélien un départ en tête, à cause de la Shoah.

Le style familier, accessible de Keret est l’une des raisons de sa popularité – même si sa désinvolture est plus aisée à saisir pour ses imitateurs américains que le sentiment d’urgence qu’il transmet. Ses récits tentent à donner l’impression d’être bruts de décoffrage – il confie au Salt Hill Journal dire à ses étudiants : « Je déteste l’idée d’un récit bien écrit. Je préfère de loin cette idée d’un bon récit mal écrit. » (5). Il décrit des événements miraculeux sur un ton d’irritation débridée, machiste – la voix de quelqu’un qui s’abaisserait à une querelle, tout en restant aimable sous cape, reflétant peut-être la manière avec laquelle les Israéliens de sa génération se voient. Lire Keret pourrait être comparé à un détournement par un chauffeur fou, lequel changerait de file presque au hasard, tout en connaissant l’itinéraire le plus rapide pour arriver à destination.

Le récit de Keret à être paru pour la première fois ici en anglais sur www.opendemocracy.net, évoque un jeune garçon aimé de son chien, mais lequel attaque les autres humains (6). Le père essaie de se débarrasser du chien, mais celui-ci revient toujours, même après que le père l’ait tué. (Le récit s’intitulait à l’origine « Shooting Clint » [Abattre Clint], mais dans des versions ultérieures, le chien fut rebaptisé Tuvia – non pas repris du partisan juif polonais Tuvia Bielski, mais de Tuvia Tsafir, une star de la télévision israélienne qui imite des personnalités politiques.) Keret évoque dans le magazine KGB Bar Lit son amertume en voyant certains lecteurs interpréter cette histoire d’une manière trop restrictive : « Le chien représente pour eux l’Arabe, et le père la classe dirigeante israélienne. Le garçon, selon cette interprétation étrange, serait la génération israélienne plus jeune. Je trouve cette interprétation vraiment simpliste et fausse. » (7) Ce qui est assez juste – après tout, Stephen King, mettons, pourrait écrire un récit avec une intrigue assez semblable, auquel cas les gens auraient tendance à le lire comme s’il s’agissait d’un chien revenant à la vie. Il suffit peut-être de dire que le chien a quelque chose à voir avec le retour du refoulé – comme ce vampire, propriétaire d’un café, dans le récit « No Politics » [Pas de politique] de Keret, qui mord sans rémission tous ceux qui enfreignent son règlement prohibant tout débat politique.

« Siren » est un récit sur la Journée de commémoration de la Shoah, racontée du point de vue d’un écolier nommé Eli. Mikey, un jeune homme sur le point de s’engager dans un commando naval, dérobe le vélo du gardien Sholem pour participer à cette célébration. Durant la Shoah, Sholem était un sonderkommando, un prisonnier des camps de la mort, dont la tâche était d’enlever les cadavres. Eli dénonce Mikey pour le vol du vélo de Sholem, et Mikey s’apprête à le rouer de coups, lorsque ce dernier est sauvé par la sirène annonçant la commémoration - chaque Journée de commémoration de la Shoah, un moment de silence traverse Israël où chaque citoyen se tient debout afin de commémorer ceux qui périrent durant la Shoah. Tandis que Mikey et tous les autres s’immobilisent au son de la sirène, Eli se glisse à travers un trou dans la palissade et repart chez lui.

Etre capable d’émouvoir, lorsque tous ceux qui vous entourent sont glacés de peur, est un classique des contes pour enfants – utilisé en littérature par des auteurs aussi variés que H.G. Wells et David Foster Wallace, et en l’occurrence par Keret lui-même dans un autre récit, au moins -, mais dans « Siren » [La sirène], un récit qui fait maintenant partie du programme des écoliers israéliens, Keret réalise quelque chose de singulier en exprimant cette atmosphère de conte dans ce qui est techniquement un récit réaliste.

Le fait d’être un survivant a peut-être quelque chose à voir avec la croyance dans la magie. Les récits de Keret fourmillent d’anges, de nains et d’artistes de cirque. D’une certaine manière, il est moins aisément classé avec d’autres auteurs en hébreu qu’il ne l’est avec certains auteurs de nouvelles d’inspiration spéculative en anglais, par exemple Avram Davidson, Harlan Ellison, Robert Sheckley, Roger Zelazny, Neil Gaiman ou Kelly Link.

La littérature fantastique aide à négocier le gouffre qui sépare nos besoins subjectifs et la réalité objective. Dans « Second Chance » [Deuxième chance], une technologie est découverte qui permet aux gens d’atteindre des moments critiques dans la vie, au lieu d’avoir à choisir entre telle et telle voie, de les suivre toutes deux, l’une après l’autre. Le héros de l’histoire est seul à choisir de ne pas profiter de cette technologie, mais lorsqu’il raconte à ses petits-enfants son engagement héroïque vers la voie d’une seule existence, ils ne le croient pas, estimant qu’il doit avoir une deuxième vie qu’il est gêné de leur révéler. Keret nous enseigne que nous avons plusieurs choix, même lorsque nous n’en avons pas conscience.

Son recueil le plus récent, Suddenly, a Knock at the Door [Soudain l’on frappe à la porte], ne paraîtra en anglais qu’en 2012, mais les récits qui le composent, déjà parus dans des revues américaines, renvoient à un degré nouveau de maturité, de raffinement et de complexité (8). Dans « What, Of this Goldfish, Would You Wish ? » [Quoi ? Tu voudrais de ce poisson rouge ?], un réalisateur de documentaires voyage à travers Israël en demandant aux gens ce qu’ils souhaiteraient, s’ils avaient un poisson magique qui leur exauce trois vœux. Il découvre un vieux Russe, Serguei, qui possède vraiment un poisson magique – et qu’il a déjà utilisé pour ses deux premiers vœux. Serguei est effrayé à l’idée que le réalisateur lui vole son poisson, il tue donc le réalisateur, puis sur le conseil du poisson, est contraint de consommer son dernier vœu pour le ramener à la vie. Il s’agit d’une parabole aussi efficace et poignante qu’un tour de prestidigitation. Ce n’est qu’après la mort du réalisateur que nous apprenons que le poisson peut parler. Au moment où un meurtre se produit, le récit change de genre vers le fantastique, donnant la possibilité à Serguei d’arranger les choses, mais à un prix – il est désormais seul au monde, sans poisson à qui parler.

Le rabbin Nachman de Breslov a dit un jour que l’on peut connaître la nature profonde d’un pays grâce à son sens de l’humour.

Dans « What Animal Are You ? » [Quel animal es-tu ?], une journaliste de la télévision publique allemande demande à Keret d’écrire, afin qu’elle puisse le photographier en train d’écrire. De là, Keret embraie sur un de ses thèmes familiers, l’impossibilité de changer le passé, puis sur un gag caractéristique portant sur le fait d’avoir personne sur qui se défaire de ses frustrations : « Les gens de droite peuvent s’en prendre aux Arabes. Les racistes aux Noirs. Mais nous autres, qui appartenons à la gauche libérale, sommes piégés. On s’est enfermés là dedans. »

Le récit s’achève avec le fils de Keret, âgé de trois ans, qui demande en hébreu à la journaliste quelle sorte d’animal elle est. Keret traduit la question en anglais. La journaliste répond qu’elle est un monstre, présent ici pour dévorer les jolis petits enfants. Keret dit en hébreu à son fils que la journaliste déclare qu’elle est un oiseau chanteur au rouge plumage, arrivée là d’un pays lointain. D’évidence, plusieurs niveaux se manifestent à travers cet échange. Il s’agit d’une conversation réaliste en ce que les Allemands ont souvent une vision sombre de la manière appropriée de taquiner des enfants de trois ans, tandis que Keret a une meilleure idée de ce qui pourrait faire éclater son fils en larmes. Au niveau du conte, la morale est que les interprètes se doivent d’être malins. Il y a aussi cette idée politique concernant ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas transmettre à la génération suivante. Et tout cela résonne d’autant plus que le fait de traduire des monstres en oiseaux chanteurs constitue parallèlement le stratagème créateur central de Keret.

NdT

1. http://www.medarabnews.com/2011/03/23/on-etgar-keret-or-about-irony-in-the-middle-east/
2. Etgar Keret, Pipelines, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, coll. Lettres hébraïques, 2008, 253 p. – ISBN-13: 978-2742773893
3. Entretien avec Etgar Keret, par Ben Ehrenreich [en anglais], avril 2006 - http://www.believermag.com/issues/200604/?read=interview_keret
4. Etgar Keret, Au Pays des mensonges, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud, coll. Lettres hébraïques, 2011, 206 p. – ISBN-13 : 978-2-7427-9889-6
5. Entretien avec Etgar Keret, par Michael Awake [en anglais], Salt Hill, n° 22, 2008 - http://www.salthilljournal.net/ekeret/
6. Etgar Keret, « Shooting Clint » [Abattre Clint], paru le 02.12.2002 sur http://www.opendemocracy.net/arts-Literature/article_800.jsp
7. « A Moment with Etgar Keret », par Aaron Hamburger, KGB Bar Lit Magazine - http://www.kgbbar.com/lit/non_fiction/a_moment_with_etgar_keret
8. Etgar Keret, Suddenly, a Knock on the Door : Stories, Tel Aviv : Zmora-Bitan, 2010, 179 p. Traduit en américain par Nathan Englander et Miriam Shlesinger [à paraître en 2012].


[James Warner est l’auteur d’un roman, All Her Father’s Guns [Tous les fusils de son père], publié en 2011 aux éditions Numina. Ses nouvelles ont paru dans de nombreuses publications. Site personnel : http://www.jameswarner.net/]

____________

Source : http://www.opendemocracy.net/james-warner/translating-monsters-into-songbirds-stories-of-etgar-keret
Article publié le 02.08.2011.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011