vendredi 7 octobre 2011

Ger Mennens - Multiculturalism and postmodernity / Multiculturalisme et postmodernité

Jean-Michel Basquiat, Sans titre, 1981


Multiculturalisme et post-modernité : un défi pour nos structures politiques

par Ger Mennens

www.opendemocracy.net


[Le nationalisme monoculturel ne peut plus nous apporter les identités nationales dont nous avons besoin. La formation d’identités citoyennes multiculturelles exige une nouvelle manière de concevoir nos cartes politiques.]

Le multiculturalisme exige une politique de reconnaissance. Il implique que l’identité culturelle des minorités ethniques et nationales soit reconnue, et que ces cultures minoritaires aient des droits spécifiques afin d’exprimer et de conserver leur culture. Politique et culture ne doivent donc pas être deux sphères séparées. Dans le multiculturalisme, la politique interfère activement avec la culture. Dans le libéralisme, au contraire, culture et politique sont considérées comme séparées. Le principe libéral de négligence bienveillante signifie que l’Etat doit s’en tenir à une position neutre en matière de culture. La « culture » appartient exclusivement à la vie privée. Charles Taylor déclare à bon droit que ce principe est intenable, puisque l’Etat et la politique sont toujours marqués culturellement (1). La politique elle-même constitue une pratique culturelle, dans laquelle les normes et les valeurs jouent un rôle important. La culture ne peut donc appartenir exclusivement à la vie privée : la culture fait aussi partie de l’arène politique, il n’existe pas de frontière entre politique et culture. Il s’agit ici d’une conception post-moderniste du rapport entre des catégories comme la société, les arts, la science et la politique.

Le post-modernisme remet en question l’existence de frontières fixes entre des catégories qui sont traditionnellement considérées comme totalement séparées. Prenons, par exemple, la distinction entre science et politique. La science est toujours mise en pratique à travers le regard d’individus qui portent certaines valeurs et normes, et qui ne peuvent donc être impartiaux. Les catégories ne sont plus séparées, mais sont devenues hybrides.

Max Weber soutient que la politique est un univers isolé de prise de décision rationnelle, de haut en bas, lequel relève exclusivement du secteur politique. Grâce à des procédures juridiques dans le cadre d’une bureaucratie compétente et efficace, la politique livre des projets qui sont ensuite appliqués tout prêts à un secteur distinct et séparé : la société. Or cette vision rationnelle de la machinerie bureaucratique, des causes et des effets de ses règles et règlements, ne fonctionne plus. Impossible de concevoir des projets de façon centralisée et de haut en bas. De nos jours, pour vous assurer le soutien de vos projets, de vos règles et règlements, des négociations sont nécessaires dans le cadre d’un large champ de groupes d’intérêt. Plusieurs acteurs, en rapport avec tel ou tel domaine politique, exigeront de prendre place à la table de négociation. Des mesures politiques n’obtiendront de soutien que si les acteurs ont l’impression qu’ils peuvent influencer le résultat de la politique qui les concerne. Si bien que les projets sont aussi élaborés de bas en haut. Dans cet ensemble médian de méso-politique, l’issue de tel ou tel projet n’est plus un produit fixe, mais évolue plutôt durant sa mise en œuvre. Les objectifs politiques ne sont plus atteints grâce à une rationalité moderniste ; ils sont atteints grâce à la participation. Il s’agit d’un réseau d’acteurs, qui ont tous leurs propres buts et qui traitent et négocient afin de parvenir à des compromis. Dans ce monde post-moderne, nous considérons la société et la politique comme interdépendants. La politique du multiculturalisme exige cette approche en réseau.

Le concept de post-modernité fait partie d’une théorie normative liée à une réalité empirique. L’essai Nous n’avons jamais été modernes de Latour (2) constitue un énoncé autant descriptif que normatif. Le multiculturalisme peut réussir dans des Etats qui comptent des sociétés postmodernes en réseau. Mais il ne fonctionnera pas dans des Etats qui sont encore régis par des gouvernements à la prise de décision moderniste, de haut en bas. Il existe un lien étroit entre multiculturalisme et postmodernisme. Tous deux, en tant que pratique et norme, rejettent les concepts totalisants et universels, et reconnaissent au contraire la différence et le pluralisme. Tous deux rejettent l’absolutisme platonicien et adoptent le relativisme.

Les concepts de rationalisme, de centralisme et de monoculture, hérités des Lumières, doivent être remplacés par les notions de diffusion, de négociation et de diversité, si l’on veut que le multiculturalisme fonctionne avec succès. Dans le modernisme, l’identité nationale présuppose le nationalisme et vice versa. Le nationalisme du 19ème siècle, en tant qu’aspect de la modernité, a accompagné la construction des nations et s’est appuyé sur la notion, reprise des Lumières, selon laquelle les Etats peuvent être conçus de toutes pièces. De nos jours, les notions de construction d’une nation autour d’une identité de groupe sont remplacées par les notions de globalisation, d’individualisme et de diffusion. Au Canada, nationalisme et identité nationale ne sont pas une même chose, car il n’y a pas de groupe majoritaire officiel, d’ordre ethnique ou national. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas de groupes majoritaires au sein du Canada, mais que la politique canadienne a explicitement opté pour ne pas choisir tel groupe ethnique comme groupe dominant. Il s’agit là d’un exemple, d’un modèle, s’agissant de faire fonctionner le multiculturalisme. L’identité canadienne est officiellement multiculturelle. Au Canada, le multiculturalisme articule l’idéologie d’une non-nation.

Etant donné que la post-modernité est une condition pour un multiculturalisme réussi, les Etats qui s’appuient largement sur la démocratie de parti auront des difficultés pour s’adapter au multiculturalisme et encourager une politique de multiculturalisme. Les démocraties de parti opèrent encore une stricte distinction moderniste entre la culture (la société) et la politique. Dans le domaine de la prise de décision, la politique a le monopole. La politique appartient exclusivement à ceux qui sont membres, ou qui appartiennent à tel ou tel parti politique. Les acteurs sociétaux ne participent pas à la politique et en sont exclus. La prise de décision n’est pas censée prendre place dans le cadre d’un réseau d’acteurs ; elle est imposée du haut en bas à la société en général, avec un parti politique comme acteur central.

Seule une puissante culture citoyenne au sein de la société peut briser cette division entre politique et société. Un niveau méso-politique est nécessaire, si l’on veut créer un multiculturalisme réussi : les minorités ethniques et beaucoup d’autres, dans le cadre d’une société civile forte, peuvent alors devenir des acteurs prenant part aux processus de prise de décision. Les projets concernant la société sont ainsi co-élaborés avec le soutien de tous les acteurs à l’intérieur de ce réseau, sans qu’aucun groupe culturel ne se sente totalement exclu.

Or les démocraties de parti s’appuient sur l’idée qu’elles peuvent concevoir rationnellement les sociétés, de haut en bas, sans permettre à l’ensemble des groupes identitaires de participer. Les Etats deviennent de plus en plus diversifiés, via les processus de globalisation et d’immigration, et pourtant les démocraties de parti continuent d’agir d’après les principes des Lumières, telle que les professe le modernisme. Avec la mise à l’écart du nationalisme monoethnique, il nous faut réformer le système politique.

L’autonomie territoriale, ou la décentralisation, lorsqu’elle est bien conçue, constitue un moyen d’assurer l’implication de minorités dans le réseau de prise de décision. Ce genre de politique peut être adaptée aux Etats multiethniques et multinationaux, dans lesquels les groupes minoritaires sont géographiquement concentrés. Au cas où ces groupes ne sont pas géographiquement concentrés, un système devrait être imaginé d’après le modèle des ‘grandes coalitions’ (3), un système de prise de décision dans lequel tous les groupes identitaires ont des représentants à l’intérieur du gouvernement.


NdT

1. Charles Taylor, philosophe québécois contemporain, auteur notamment de Multiculturalisme. Différence et démocratie (1992), traduit en français par Denis-Armand Canal (Paris, Aubier, 1994) – voir l’étude de Janie Pélabay, « Charles Taylor : la reconnaissance des différences comme politique », http://www2.cndp.fr/magphilo/philo15/charles_taylor.htm
2. Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes : Essai d’anthropologie symétrique, Paris : La Découverte, 1991 - ISBN 2-7071-2692-6
3. Voir la thèse récente de Gerd Strohmeier, Grand Coalitions – Political Reasons and Political Impacts, Université de Passau (Allemagne), 2007 – résumé (en anglais) : http://www.psa.ac.uk/2007/pps/Strohmeier.pdf

[Avocat et sociologue, Ger Mennens a travaillé à l’Université de Maastricht et s’intéresse aux droits des minorités, aux questions de démocratie et de culture politique.]

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Source : http://www.opendemocracy.net/ger-mennens/multiculturalism-and-postmodernity-challenge-to-our-political-structures
Article publié le 05.08.2011.
Illustration : http://www.lecadeauartistique.com
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.