vendredi 21 octobre 2011

Gonzalo Perera - ¡ Yo también soy armenio ! / Moi aussi, je suis Arménien !


Moi aussi, je suis Arménien !

par Gonzalo Perera

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Je suis né dans une petite ville (Rocha, vingt mille habitants) dans un petit pays (l’Uruguay, 3,3 millions d’habitants) au printemps 1966. Descendant de Catalans où que mes regards se portent : Perera Ferrer. Si je compte parmi mes ancêtres une touche séfarade indiscutable, je ne compte, à l’opposé, pas la moindre trace d’arménité. J’ai grandi parmi les livres, car mes parents, tous deux enseignants, à l’époque de la dictature militaire, subvenaient aux besoins de la famille grâce à une librairie nommée « Barlovento ». Dès mon plus jeune âge, l’Histoire a exercé sur moi une singulière fascination. Je ne saurais définir véritablement ma vocation professionnelle, puisque j’ai passé un doctorat en mathématique et que j’ai ensuite partagé mon temps, sur le plan professionnel, entre la recherche scientifique et la pratique du journalisme militant, d’opinion, qui prend parti. Mais ces lectures précoces ont certainement marqué et configuré à l’avance ma vie.

Vers l’âge de dix ans, j’ai consacré plusieurs mois à dévorer une collection d’ouvrages sur la Première Guerre mondiale. Dans le quatrième volume, où il était question de la participation de l’empire ottoman à la guerre et du processus politique des « Jeunes-Turcs », il était fait allusion à l’extermination en masse des Arméniens d’Anatolie. Les cartes m’aidèrent à localiser où se trouvait l’Anatolie. Ce ne fut pas une recherche ardue. Mais en revanche, à compter de ce jour, voici trente-cinq ans, je n’ai cessé d’étudier et de tenter d’en savoir plus sur les Arméniens, et sur le génocide pour lequel le peuple arménien, au terme d’un vaste processus à plusieurs étapes, dut verser le sang béni de plus d’un million et demi de victimes innocentes.

Lorsque, le 19 janvier 2007, des balles lâches et anonymes, insufflées par l’inique article 301 du code pénal turc (lequel condamne pour « outrage à l’identité tuque » toute référence au génocide arménien), mirent fin à l’existence de Hrant Dink devant la rédaction d’Agos, l’indignation me poussa à écrire dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha un article en hommage à Hrant Dink et contre toutes les formes de négationnisme. J’étais bouleversé par le slogan qui parcourut le monde entier, sous la forme sublime d’une protestation solidaire face à son assassinat : « Nous sommes tous Arméniens ! Nous sommes tous Hrant Dink ! »

Puis, j’ai écrit dans divers médias (La República, El Popular, Ecos Regionales, par exemple) ou bien je suis intervenu dans des radios (Emisora del Sur, par exemple) sur le génocide arménien et les pressions constantes du lobby turc afin de dissimuler les traces de cette épouvantable boucherie grâce à leurs privilèges géopolitiques et économiques.

Il y a peu, avec mon très cher ami Germán Garabed Todzjián (l’haltérophile le plus brillant qu’ait possédé l’Uruguay et membre éminent de la communauté arménienne), nous avons lancé sur Facebook un groupe intitulé « Uruguayos por el reconocimiento del genocidio armenio » [Uruguayens pour la reconnaissance du génocide arménien], qu’animent avec ferveur plusieurs autres amis (membres ou non de la sphère arménienne). Il a dépassé en peu de temps les cinq mille membres (majoritairement étrangers à la tradition arménienne) et adressé une lettre au Président de la république du Paraguay, Fernando Lugo, demandant que son pays s’honore en rejoignant la liste des Etats qui reconnaissent le génocide arménien, planifié, mis en œuvre et nié par l’Etat turc.

Le 9 septembre 2011, le chancelier uruguayen, le docteur Luis Almagro, déclara lors d’un séminaire sur les relations bilatérales entre Uruguay et Arménie :

« Non seulement nous recherchons les meilleures relations avec tous les peuples, comme le fait l’Arménie, mais nous ne voulons pas être conditionnés non plus quant à cette amitié que nous cultivons avec ce pays. Nous y croyons fermement, et nous avons analysé en profondeur le sujet du Nagorno Karabagh, nous recherchons les consensus et nous continuons à rechercher les consensus nationaux afin de prendre une décision officielle sur ce sujet. Nous pensons, quant à nous, que le Nagorno Karabagh est et reste intimement lié à l’Arménie. A sa population arménienne, et que son indépendance ou son lien avec l’Arménie dans l’avenir constitue la voie la meilleure pour le Nagorno Karabagh.

Il s’agit là d’une définition forte, qui s’applique naturellement ici, comme tant d’autres positions que nous avons prises auparavant, mais soyez certains de nos convictions et de cette amitié fondé sur des principes. Et que nous n’en resterons pas là, que nous continuons à travailler et que ce séminaire représente un premier outil pour voir ce que nous pouvons faire sur le plan de la technologie, du commerce, comment mieux inverser les choses en Arménie. Quant à la communauté arménienne, qui fait aussi l’aller et retour entre les deux pays, elle constitue l’élément clé, un élément qui a enrichi l’Uruguay, la contribution de la communauté arménienne dans notre pays. Contribution qui enrichit aussi maintenant les relations bilatérales entre les deux pays. Il est temps de passer aux actes et non de discourir, tout en réaffirmant nos principes et le fait que nous recherchons une relation chaque fois meilleure avec l’Arménie et de lui donner, chaque fois, davantage de substance et de contenu. »

Qu’est-ce qui explique cet ensemble de gestes de solidarité et cette sensibilité particulière de l’Uruguay à la cause arménienne ? En quoi les maillons personnels et collectifs relient la grande chaîne de réussites qui vont des souvenirs de mes lectures d’enfance à l’actualité ?

La réponse est très simple et s’annonce dans les déclarations du chancelier Almagro : la clé des deux processus, collectif-communautaire et personnel-individuel, réside dans l’action intégrante de la communauté arménienne en Uruguay.

En avril 1965, le Parlement uruguayen reconnut par une loi le génocide arménien, devenant le premier Etat à prendre cette position. Le 18 novembre 1970, le même Parlement uruguayen exhorta la Chancellerie à présenter à l’ONU la vérité historique sur le génocide.

La forte présence et l’insertion de la communauté arménienne au sein de la société uruguayenne qui, de ce fait, était alors très sensible à la légitimité et à la légalité en tant qu’instruments bâtisseurs d’une civilisation, expliquent sans nul doute cette attitude si digne.

Mais ce qui est général devient habituellement bien visible et perceptible à partir de ce qui est particulier, aussi permets-moi, cher lecteur, d’illustrer ce phénomène global et communautaire par mon expérience très personnelle et singulière. Comme on dit, laissez-moi vous révéler l’univers grâce à un simple trait des couleurs de mon village.

A l’âge de 16 ans, j’ai décidé que, lorsque j’aurai atteint mes 18 ans, je ferais des études d’ingénieur. L’unique université qui existait alors en Uruguay, l’Université d’Etat de la République, où j’ai l’honneur d’être professeur, se trouvait dans la capitale, Montevideo, à 208 kilomètres de ma Rocha natale. Les deux années d’études préparatoires, qui m’attendaient, furent critiques. L’Uruguay vivait alors sous la féroce dictature militaire qui assombrit la période 1973-1984. Et l’expulsion ou l’incarcération des enseignants, qui n’étaient pas proches du régime, avaient entraîné une immense médiocrité dans la majorité des lieux d’enseignement. Restaient quelques instituts exceptionnels où la qualité et l’exigence universitaire n’avaient pas décliné, mais qui ne se trouvaient, pour la plupart, qu’à Montevideo. L’étudiant qui faisait des études pré-universitaires dans l’un de ces centres d’exception, pouvait habituellement ensuite suivre avec succès un cursus d’ingénieur à l’université, mais il était rattrapé par la vague de médiocrité de la majorité des institutions éducatives ; à son entrée à l’Université, il effectuait littéralement un saut dans le vide. Cet état de fait et les efforts énormes de mes parents firent qu’à 16 ans, j’emménageai dans un modeste pensionnat de Montevideo, pour que je puisse effectuer mes deux années pré-universitaires dans l’un des meilleurs centres d’enseignement du pays.

Après avoir parcouru quelque peu le monde et d’un point de vue adulte, Montevideo est une petite ville tranquille d’un peu plus d’un million d’habitants, très à l’écart des grandes métropoles de la planète. Mais aux yeux d’un adolescent de 16 ans, qui avait grandi dans une petite commune de vingt mille habitants, Montevideo brillait de tous ses feux, vaste et étrangère.

Le premier jour dans ma nouveau résidence estudiantine, je m’approchai d’un condisciple, corpulent, les cheveux sombres et raides, avec une queue de cheval fournie qui retombait sur son visage et qu’il retirait de temps à autre de sa main avec un geste qui n’appartenait qu’à lui, le nez prononcé, riant aux éclats, avec un sens extraordinaire de l’humour. Dès que nous commençâmes à discuter, il s’avéra que nous étions supporters de la même équipe de football, que nous vivions à quelques pâtés de maison de distance et que nos opinions politiques étaient très proches. Il avait fait toutes ses études primaires et secondaires dans ce centre, grâce à quoi, par une hospitalité, une sensibilité et une solidarité hors pair, il décida immédiatement d’orienter et de protéger mes premiers pas dans ce nouveau monde. Très rapidement, il m’invita à étudier dans sa maison, infiniment plus confortable que la modeste pension où j’habitais, me proposant de partager les plats délicieux que confectionnait sa mère, me faisant découvrir des groupes de rock étrangers et nationaux que j’ignorais totalement et, naturellement, dans le cadre de la construction d’une amitié saine et profonde, je commençai à connaître, à travers lui, une culture, un patrimoine et une blessure ouverte. Cet ami en question s’appelle Armén Garó Sarkisián Guetzoián, aujourd’hui docteur en odontologie, universitaire et fervent soutien de la cause arménienne en Uruguay.

L’âme d’un adolescent de 16 ans est simple. En mon for intérieur, le processus qui eut lieu fut transparent : si quelqu’un me tend la main comme s’il était mon frère, quasiment sans me connaître, me donne son affection, m’ouvre les portes de sa maison, de sa famille, porteur d’une blessure qui transcende les générations, alors cette blessure est aussi la mienne. A celui qui m’offrit sa fraternité avec tant de générosité et si volontiers, je ne puis faire moins que lui témoigner une égale fraternité pour ses souffrances.

C’est là, à travers l’affection et la solidarité d’Armén Garó, et non dans quelque livre que ce soit, que naquit mon identification la plus profonde avec la cause arménienne. Où s’élabora la compréhension du fait que la cause arménienne est une cause de l’humanité, refuge à toute épreuve de la dignité, de la patience et du courage de dénoncer les puissants et réclamer la reconnaissance de ce qui n’est rien moins que la vérité, l’atroce, douloureuse, mais inexorable vérité.

Nous sommes nombreux en Uruguay à connaître des Armén Garó. Et nous, Uruguayens, qui connaissons un Armén Garó, nous nous sentons obligés de transmettre à nouveau le message. Tant est simple et profonde à la fois la raison de la perméabilité particulière de la société uruguayenne à la cause arménienne. Simplement, la qualité humaine et les valeurs éthiques, personnelles, que cultivent les nombreux Armén Garó et qui ont fait que le génocide arménien n’est pas seulement une page sombre des livres d’histoire, mais la blessure incarnée par un frère face à la vie et, par conséquent, une cause ressentie comme naturelle.

Ce sont les Armén Garó, les fils de ce sang arménien béni, qui ont semé amitié et solidarité avec tous les Uruguayens sans distinction, eux qui ont amené tant des nôtres à sentir que, tant qu’une seule goutte de sang victime de l’Etat turc génocidaire ne sera pas vénérée urbi et orbi, tant qu’un seul négationniste recommencera à commettre ce génocide atroce en prétendant le dissimuler, alors nous autres, fils de Catalogne, des Canaries, du Piémont, de Cracovie ou du Congo, nous bannirons toute distance, toute démangeaison, toute crainte, pour affirmer haut et fort :

« Moi aussi je suis Arménien ! »

[Docteur en mathématiques, Gonzalo Perera est professeur à la Faculté d’Ingénierie de l’Université de la république d’Uruguay et journaliste.]

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Source : http://www.vegamediapress.es/noticias/index.php?option=com_content&task=view&id=17322&Itemid=1
Article publié le 12.10.2011.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 10.2011.