lundi 24 octobre 2011

Jack Kevorkian (1928-2011)

Jack Kevorkian, 1915 Genocide 1945
© J. W. Ocker – www.oddthingsiveseen.com


Paradoxes et perspective : l’art du docteur Kévorkian

par Jean Murachanian

http://asbarez.com


Quel que soit votre point de vue sur le suicide assisté, vous avez probablement un avis sur Jack Kévorkian. Il était l’un de ceux qui, tout en suscitant parfois la polémique au regard de la notoriété, semblaient parallèlement plaider pour quelque chose qui lui tenait à cœur – ce qu’il considérait comme un droit fondamental des malades en phase terminale : mettre fin à leur douleur et à leurs souffrances grâce au suicide avec l’assistance d’un médecin.

Le docteur Kévorkian s’acquit une dimension nationale dans les années 1990, lorsque l’on apprit qu’il avait procédé à plus d’une centaine de suicides assistés. Même s’il est difficile de vérifier à l’heure actuelle, le docteur de la Mort est largement crédité de la prolifération de l’assistance en milieu hospitalier dans ce pays. Grâce à sa croisade sans répit, il amena un changement dans notre manière de traiter les malades en phase terminale, leur permettant de passer le restant de leur existence dans un relatif confort, sans l’intervention de procédures de sauvetage souvent intrusives. On peut affirmer que les efforts du docteur Kévorkian ont aidé les malades en phase terminale à entrer dans l’étape finale de leur vie avec un sentiment de dignité et de reconnaissance, que nous devrions finalement tous saluer.

La mort est inévitable, une réalité constante que, paradoxalement, nous avons tendance à rejeter de nos existences trépidantes. La plupart des croyances, y compris le christianisme, promettent le salut, mais en règle générale pas pour ceux qui commettent le suicide. La croisade du docteur Kévorkian intervient précisément à ce point de jonction, la question controversée, au plan social et spirituel, du suicide assisté pour les malades en phase terminale. Le droit au suicide assisté est l’un de ceux pour lesquels plaidait le docteur Kévorkian, de toutes les fibres de son être, y compris de manière intéressante – et inattendue – par son œuvre artistique.

Les créations du docteur Kévorkian ne sont pas de l’art que l’on pourrait considérer comme élevé ou raffiné. Leur intérêt réside dans leurs couleurs voyantes et leur imagerie macabre. On se demande si, comme avec ses positions controversées sur le suicide assisté, le docteur Kévorkian n’a pas créé son art à seule fin de provoquer autrui. Par exemple, il utilisa du sang véritable, y compris le sien, pour peindre le cadre d’une installation multimédia intitulée 1915 Genocide 1945 et riait souvent, lorsqu’on l’interrogeait sur sa pratique, du fait que « cela attire les gens » (Michael Betzold, Appointment with Doctor Death [Rencontre avec le docteur de la Mort], Troy, Michigan : Momentum Books, Ltd, rééd. 1996, p. 13). Si bien que, tout en ne s’étant jamais considéré comme un artiste, n’ayant pas même donné l’air d’aimer peindre, il semble en fait avoir été doué pour le dessin et, comme le montre un simple coup d’œil sur ses œuvres, avait une connaissance évidente de l’anatomie humaine. Concernant sa motivation pour peindre ces images parfois pénibles et dérangeantes, il confia à son journal en 1964 : « Je me lasse facilement des belles scènes et des beaux portraits, et l’art abstrait n’a pas de signification tangible ou intelligible pour moi. Les gens peuvent broncher devant certains de mes tableaux, mais personne ne nie leur force ni leur précision. » (ibid.).

L’entrée en art de Jack Kévorkian débuta dans les années 1960, lorsqu’il prit des cours d’art et produisit quelque dix-huit tableaux, pour la plupart détestables, fût-ce au regard de l’art moderne ou post-moderne. Malheureusement, une société de transport égara ensuite ces œuvres. Kévorkian revint à la peinture dans les années 1990 dans un effort pour promouvoir sa croisade en faveur du suicide assisté, évoluant apparemment d’un mode d’expression libre à un mode plus explicitement politique. Aujourd’hui, la majeure partie de ces tableaux est conservée au Musée-Bibliothèque Arménien d’Amérique (Armenian Library and Museum of America - ALMA) à Watertown, Massachusetts. Ce musée a récemment conçu une exposition intitulée « The Doctor is Out » [Le docteur est de sortie], qui ouvrit en 2008 pour célébrer la sortie de prison du docteur Kévorkian.

Le tableau intitulé Nearer My God to Thee, réalisé en 1994, montre la tête, les épaules et les bras d’un homme chauve effrayé – lequel ressemble beaucoup au docteur Kévorkian – vu d’en haut, avec un gouffre obscur qui s’ouvre sous lui. Il a les bras levés et tente désespérément de s’accrocher à la vie avec ses ongles, laissant de longues et profondes marques dans l’espace le plus proche du spectateur. Dans l’obscurité, derrière lui, des silhouettes fantomatiques observent la scène avec des yeux de fouine, dirait-on. Il s’agit là d’une image choquante et dérangeante. Kévorkian précise à ce propos : « Elle montre ce que la plupart des êtres humains ressentent à propos de la mort – du moins, la leur. Malgré le réconfort d’une religiosité hypocrite et sa promesse séduisante d’une vie future, faite d’une félicité céleste. La plupart d’entre nous feront tout pour contrarier la victoire inévitable de la mort biologique […] » (1). Le point de vue endurci, sinon cynique, de Kévorkian sous-entend sa position politique concernant le suicide assisté, tout en nous livrant un aperçu limpide sur la place de son art dans les questions spirituelles plus larges de la mort et de la rédemption.

Tout en promouvant explicitement sa position politique, cette image met aussi implicitement l’accent sur un dilemme intéressant – il est difficile d’imaginer comment le docteur Kévorkian voyait une image telle que celle-ci promouvoir de fait son combat politique. Elle ne suggère pas une volonté de quitter prématurément ce monde et traduit plutôt ce qui apparaît comme une volonté désespérée de demeurer dans ce monde et d’éviter cette obscurité inconnue « en dessous ». L’expression sur le visage du protagoniste suggère de même non pas un défi surhumain, mais un sentiment très humain de doute et de désespoir. Comme le note justement le docteur Kévorkian dans son commentaire, cette image renvoie en fait à la peur de la mort, en dépit de la promesse religieuse du salut. Mais il relève aussi qu’ « en dessous se trouvent les carcasses en décomposition de ceux qui nous ont quittés ; elles ont accompli une transition insensible et se demandent tout ce que signifie ce raffut. Après tout, comment le néant pourrait-il être atroce ? » Tandis que l’image insinue une peur existentielle et l’incertitude du choix humain, Kevorkian, quant à lui, insiste étrangement sur une interprétation soulignant le fait que nous n’avons rien à craindre, un paradoxe qui parcourt la carrière du docteur Kévorkian et se donne encore plus clairement à voir grâce à ses entreprises artistiques.

Autre image énigmatique, Fever (1994) représente le même homme (Kévorkian à nouveau ?) dépeint dans Nearer My God to Thee. Ici son torse nu expose une chair rose, translucide, révélant les os de son squelette. Son corps est adossé à un arrière-plan ardent, composé de rouge, jaune et blanc, peints à l’aide de touches expressives. Lequel arrière-plan semble former une aura autour de lui, le blanc brillant tout près de son corps et le rouge ardent longeant les bords du tableau. Cette image, précise Kévorkian, est liée à « divers signes et symptômes médicaux » : « Elle représente la gêne considérable d’une intense chaleur corporelle. L’enfer est à l’intérieur ; et dans certains cas tragiques, même la volonté de vivre est carbonisée. » L’intention de Kévorkian est ici probablement de suggérer que l’on ne doit pas craindre la mort, laquelle fait simplement partie du cycle de la vie, en particulier parce que la nature nous prépare à la mort finale par la gêne ou l’affaiblissement du corps. Comme le note Kévorkian en 2008, en analysant le message de son art : « Lorsque la mort s’approche naturellement, la nature vous y prépare. » Cette interprétation de l’image éclaire en quelque sorte le sens de la première, ainsi que l’approche naturaliste, faite de libre-arbitre, des questions de vie, de mort et de suicide chez Kévorkian.

Kévorkian désire clairement obtenir l’attention du spectateur avec ses images choquantes, le sensibiliser à son combat pour l’euthanasie et nous convaincre, probablement, de ne pas craindre la mort, mais de l’accueillir. Mais, loin de délivrer ce message avec le style attentionné d’un médecin bienveillant, il le fait avec la brusquerie d’un praticien impatient. Il est impatient parce qu’il pense que la question de l’euthanasie, que nous pourrions définir comme un acte ultime de libre-arbitre, nécessite de nos jours notre attention urgente, au plan à la fois politique et personnel, que ce soit à l’intérieur et à l’extérieur des traditions culturelles et spirituelles occidentales.

Autre tableau, Brotherhood (1994) représente le nez, la bouche et le torse d’un Noir avec ce qui semble être sa veste ouverte, dévoilant cinq visages différents aux couleurs de peau variées. Au centre de ces visages se trouve un visage vert pâle aux sourcils arqués, avec une fine moustache et un large sourire exhibant des dents en forme de crocs. Les autres hommes semblent mélancoliques, avec de profondes fissures sur leurs visages et de tristes yeux arrondis. Concernant cette image, Kévorkian commente : « Chaque personne fait physiquement partie d’une structure appelée humanité […] Sous couvert de proclamations chaleureuses d’idéaux sublimes, l’humanité se montre prodigue en vénération vis-à-vis de son véritable dieu, Satan […] » Une fois de plus, le commentaire de Kévorkian, bien plus peut-être que son art, évoque sa volonté de nous choquer par une sensibilité autre, un royaume de libre-arbitre souvent démenti par les consonances plus ténues, empreintes de doute et, pourrait-on dire, subtiles de son art. Si cet art peut ne pas être considéré comme élevé ou noble du point de vue de l’histoire de l’art, sa juxtaposition avec ses commentaires personnels et sa personnalité beaucoup plus médiatique suggère un paradoxe plus profond, tant artistique que politique.

Peint en 1996, Very Still Life fait songer aux tableaux hollandais de « vanités », populaires au 17ème siècle, servant à rappeler au spectateur le caractère éphémère de la vie terrestre. Dans la version de Kévorkian, un large squelette humain avec un iris jaillissant d’une orbite repose au centre de la composition sur un tissu rouge, qu’entourent des fragments d’ossements. L’arrière-plan est noir, avec des glaçons bleus pendant d’en haut et un visage jaune écorché, cloué au mur. La description qu’en donne Kévorkian précise que ces « couleurs brillantes soulignent l’équilibre d’une mélancolie millénaire entre la chaleur de la vie et la froideur extrême de la mort, épicée par l’humour sardonique de l’ironie. »

De même, The Gourmet (On War), peint en 1994, représente un torse jaune tenant un couteau et une fourchette avec sa tête coupée sur un plat devant lui, une pomme dans sa bouche. Mars, le dieu de la guerre, portant un casque avec un bouclier en bandoulière, se saisit du torse par derrière, retenant son poing droit. Sur la table, au premier plan, figurent une salière et une poivrière en forme d’ogives nucléaires. Entourées de chaque côté par des boucliers renversés, l’un rempli de balles en bronze et l’autre de crucifix et d’étoiles de David en argent. Dans son commentaire, Kévorkian note : « Qu’est-ce que la guerre ? […] Un suicide – un suicide de masse – ahurissant, avec une humanité en train de se dévorer ou tentant de le faire […] Combien de temps encore persisterons-nous dans cette absurdité mortelle ? Combien de temps encore, avant que nous ne réalisions que le salut ne réside pas dans un paradoxe démentiel, alimenté par une gloutonnerie brutale et égoïste, mais par une alimentation bien plus « nutritive » et saine au sein du jardin tristement négligé de la compassion et de la compréhension humaine ? » Laissant entendre que le dieu de la guerre est responsable de notre appétit insatiable, insensé, d’autodestruction, et nous exhortant à rechercher compassion et compréhension entre les hommes. A nouveau, ses observations sur l’action du libre-arbitre se confrontent à ces portraits plus complexes de la folie et des entreprises téméraires, explorant ses limites morales et pratiques. Si la guerre est injustifiée, selon le principe sous-entendu par Kévorkian du caractère sacré de la vie humaine, comment justifier le suicide, pourrait-on se demander ? La guerre n’est-elle pas simplement une expression plus vaste, plus sociale, d’autodestruction ?

Ce rapide panorama sur quelques-unes des œuvres clé de Kévorkian révèle des perspectives et des messages paradoxaux inattendus quant à la nature de la vie, la foi et le libre-arbitre, nous prémunissant autant des tentations du désespoir que des errances du libre-arbitre. Comme l’atteste sa carrière publique, Kévorkian fut indubitablement un personnage controversé, apparemment sensible à la notoriété. Il affirmait avoir pour mission de nous donner le droit de choisir comment mettre fin à notre existence temporelle ici bas, devant une maladie en phase terminale. Et pourtant, ses déclarations publiques, pour audacieuses et dérangeantes qu’elles soient, combinées à ses productions artistiques, semblent délivrer un message plus aimable, plus subtil, d’un libre-arbitre conçu comme un combat et un espoir. Et même si sa mission semble heurter de front normes sociales et enseignements spirituels, son aspect le plus révélateur pourrait bien être ses propres contradictions internes, ses doutes personnels, humains s’il en est.

Note

1. http://www.pbs.org/wgbh/pages/frontline/kevorkian/aboutk/art/, consulté le 16.09.2011. Toutes les citations du docteur Kévorkian, figurant dans cet article, proviennent de cette source.

[Docteur en histoire de l’art de l’UCLA (Université de Californie, Los Angeles) (2009), Jean Murachanian est professeure associée d’histoire de l’art à l’Université de Nouvelle-Angleterre (Armidale, Nouvelles-Galles du Sud, Australie). Contact : comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version hebdomadaire électronique de nouveaux articles, consulter www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un collectif créé pour débattre de questions liées à l’art et à la culture arménienne en diaspora.]

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Source : http://asbarez.com/98424/paradox-and-perspective-the-art-of-dr-kevorkian/
Article publié le 03.10.2011.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.