lundi 17 octobre 2011

Mattéos Ourhayetsi / Matthieu d'Edesse / Matthew of Edessa - Chronique / Chronicle

Carte de l’Arménie vers l’an mil
© Sémhur, 2007 – http://fr.wikipedia.org


Mattéos Ourhayetsi [Matthieu d’Edesse]
Chronique
Erevan : Université d’Arménie, 1973, 376 p. (en arménien)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 26.05.2008


Ainsi disparut la terre des Arméniens.
Mattéos Ourhayetsi, Chronique, p. 99


La Chronique de Mattéos Ourhayetsi (vers 1050 – vers 1144) couvre près de deux siècles d’histoire arménienne, de 952 à 1137 après J.-C., et reconstitue une époque de transition destructrice, qui va de l’effondrement de la dynastie bagratide à la ruine qui s’ensuivit de l’Arménie historique. Au-delà, Ourhayetsi retrace aussi l’apparition de nouvelles principautés arméniennes en Cilicie, à partir desquelles émergera plus tard une nouvelle monarchie arménienne. C’est là qu’il nous surprend par une vision singulière et accablante du rôle des Croisés chrétiens contre les Arméniens et dans la région dans son ensemble. Le projet entier est de premier ordre – précis, éclairant, écrit parfois avec un art recherché et révélant une profonde modernité en matière de vision politique.

Premier grand historien de l’Arménie à écrire en diaspora, Ourhayetsi se montre expert dans son diagnostic du déclin interne de l’Arménie, qu’il considère comme la cause principale de l’écroulement de la monarchie arménienne. Il nous abasourdit par sa dénonciation cinglante du pouvoir byzantin, pour avoir affaibli un Etat arménien déjà en péril. Mais il nous revigore lorsqu’il évite d’imputer la responsabilité des malheurs de l’Arménie à des puissances étrangères. Dans son exposé, le succès de l’agression étrangère n’est pas la cause, mais une conséquence de la corruption et du déclin de l’Etat arménien et de son élite. Corruption et déclin qu’il étudie, afin de tirer des leçons pour l’avenir.

Ourhayetsi est un homme du 12ème siècle arménien. Son analyse, ses conclusions et sa vision de l’avenir s’expriment dans le cadre de sa foi chrétienne et de ses dogmes. Or ses catégories théologiques sont sans exception lestées d’un solide contenu social et historique. Si bien que sa Chronique renferme, outre une maîtrise des causes internes de l’échec arménien, une compréhension, contemporaine s’il en est, de l’essence du pouvoir, de la politique et de la guerre, tels qu’ils figurent dans l’histoire des nations et dans les relations internationales. La Chronique atteint des sommets lorsqu’elle met en relief les conditions préalables - politiques, militaires et sociales - qui définissent, aux yeux d’Ourhayetsi, l’Etat politique vertueux, à savoir capable de combattre le déclin intérieur et de résister à la menace extérieure.

Rédigé à une époque de guerres incessantes et de luttes acharnées pour la survie dynastique ou nationale, un message fort continue d’émaner de la Chronique. Pour que les Arméniens survivent, ils doivent ne compter que sur eux-mêmes et être indépendants, tandis que l’unique voie conduisant réellement à l’autonomie, au pouvoir et à l’indépendance est un Etat politique bien ordonné et vertueux.

I. L’écrasement de l’Etat et la destruction de la nation

Le déclin du pouvoir impérial arabe, à partir du 9ème siècle, fournit aux feudataires arméniens l’opportunité de réaffirmer un certain degré d’indépendance, d’alléger le fardeau des impôts arabes et de profiter ainsi de plus de richesses et de pouvoir pour eux-mêmes. Parmi eux, l’ancienne lignée des Bagratouni [Bagratides] s’avéra la plus puissante et émergea à la tête de la nouvelle monarchie arménienne. Et lorsque Achot Ier Gaguik Bagratouni monte sur le trône, « premier parmi les princes » de la nation arménienne :

« Il y eut de grandes réjouissances à travers toute l’Arménie, car le peuple était témoin de rétablissement du royaume de la nation arménienne, comme il l’avait été au temps de leurs ancêtres. » (p. 3)

Doté d’une conscience aiguë des rapports entre force politique et militaire, Ourhayetsi poursuit :

« L’allégresse (populaire) était à son comble, car le souverain couronné était le courageux Gaguik, un homme énergique et guerrier. Le jour de son couronnement eut lieu une parade de ses 100 000 soldats les plus remarquables, courageux et vigoureux, lesquels, durant la guerre, s’étaient battus tels des fils de lions et d’aigles. Leur réputation gagnant les contrées avoisinantes, les souverains de tous les peuples adressèrent des présents et des gages d’amitié au roi d’Arménie. » (id.)

Cette résurgence d’un Etat arménien indépendant est replacée par Ourhayetsi dans son contexte régional et même global, qui n’était pourtant pas du tout propice. Saisissant lui aussi l’opportunité de la retraite des Arabes, un Etat byzantin renaissant faisait la guerre pour regagner son influence prédominante en Asie Mineure. Ourhayetsi cite une lettre de l’empereur byzantin Jean Ier Tzimiskès au roi d’Arménie Achot III Olomadz, qui planifie l’avance confiante de l’empereur. Se déployant implacablement vers l’Est, l’armée du pouvoir byzantin atteignit l’Arménie. Les Arméniens étaient certes des chrétiens partageant avec les Grecs un intérêt commun afin de repousser le pouvoir arabe. Mais cela ne leur épargna ni le contrecoup du matraquage militaire byzantin, ni le venin de ses milices religieuses inquisitoriales.

Veillant sur les richesses de l’Arménie, sa position stratégique et craignant la concurrence d’un Etat arménien, aucun empereur byzantin ne pouvait encourager une monarchie arménienne indépendante. Concernant l’un d’entre eux, Constantin IX Monomaque, Ourhayetsi écrit qu’après avoir obtenu la collaboration des notables arméniens,

« la semence du mal perça dans son cœur – l’élimination de la monarchie arménienne. » (p. 62)

L’élimination du seul pouvoir séculier arménien ne suffira cependant pas à l’empire grec. Il dut aussi combattre un rival d’importance sous la forme d’une Eglise arménienne, détentrice d’un statut et d’une autorité influente, d’un grand nombre de richesses et de domaines, et dirigée par des personnalités obstinées et éduquées. Alors,

« l’empereur Doukas prit une décision inique : il décida de supprimer et de détruire le Saint-Siège de l’église Saint-Grégoire en Arménie. » (p. 90)

En 1040, l’empereur Michel IV « mobilisa ses forces et passa en Arménie, qu’il dévasta par l’épée et la servitude. » (p. 56) « En l’absence d’une direction militaire », de nombreuses provinces d’Arménie « n’eurent guère le choix et se soumirent aux Grecs » (p. 57). Mais, parvenu aux portes d’Ani, l’empereur subit une terrible défaite. Quoi qu’il en soit, les attaques byzantines incessantes finirent par épuiser la monarchie arménienne. Les envahisseurs, qui arrivaient de l’Est plus lointain, attendaient, prêts à bondir :

« […] convaincus que, sous la domination byzantine, le territoire entier de l’Arménie serait sans direction et sans défense, les Grecs ayant éliminé d’Orient des hommes braves et puissants et espérant gouverner l’Arménie et l’Orient tout entier avec des forces en nombre inférieur. » (p. 68)

Ainsi débuta une agression, qui « pas à pas, d’année en année, ravagea et conduisit l’Orient à la ruine » (p. 69) et mena à « la destruction des Arméniens ». L’évocation de l’attaque contre la ville d’Ardzn illustre la nature de cette dévastation. « Les larmes empêchent » Ourhayetsi de décrire « le massacre des seigneurs et des prêtres qui demeurèrent sans sépulture, leurs cadavres devenant une nourriture pour les bêtes sauvages », tandis que de nobles dames accompagnées de leurs enfants étaient conduits comme esclaves en Perse (id.). Ardjesh, Meledina, Sebastia (alors le siège de l’Etat arménien des Arçrouni [Ardzrouni], qui avait abandonné aux Byzantins sa province historique du Vaspourakan), Baghin, Ani et Manazgerd tombèrent toutes victimes des féroces offensives militaires persanes, arabes, turques et autres.

En 1064, « le territoire entier de l’Arménie fut inondé de sang, passé au fil de l’épée et réduit en esclavage. » (p. 96). Les conquérants « massacraient sans pitié la population entière » d’une ville, « la moissonnant telle l’herbe nouvelle et amoncelant les cadavres tels des tas de pierres » (p. 99). « Les hommes de noble lignée furent empilés tels du bois de forêt. » (p. 88). « Tout baignait dans le sang », tandis que « les sabots des chevaux turcs épuisaient les collines et les montagnes. » « Des odeurs pestilentielles émanant du grand nombre de cadavres se répandaient et enveloppaient la terre. » (p. 92). Le massacre était suivi du « pillage de l’or, de l’argent et autres pierres précieuses. » Puis s’ensuivait « l’esclavage des hommes, des femmes, des garçons et des filles » (p. 89), chassés « en masse, tels des nuées d’oiseaux » (p. 93), tandis qu’en outre, « prêtres, moines, prélats et seigneurs » morts « devenaient de la nourriture pour les bêtes sauvages et les oiseaux » (p. 95). Alors,

« au début de l’an 1080 […] le monde chrétien fut affligé par une terrible famine. La raison en était une population turque sanguinaire et haineuse, qui envahit toute cette zone, ne laissant aucune province en paix. Les terres de toutes les (nations) chrétiennes furent passées au fil de l’épée et leur population réduite en esclavage. Le matériel agricole du pays fut détruit, la nourriture se fit bientôt rare, l’ouvrier comme l’artisan étaient soit tués, soit faits esclaves […] De nombreuses provinces furent dépeuplées […], tandis que par milliers et dizaines de milliers les habitants prenaient la fuite […] » (p. 142-143)

Ainsi fut anéantie la condition même et l’infrastructure de toute vie sociale : la capacité de production du territoire et sa force de travail furent massacrées ou contraintes de s’exiler. Avec la mort du dernier roi arménien [Gaguik-Abbas II], la même année (p. 145), ce fut aussi la fin du règne des Bagratides [Bagratouni]. A ce propos, Ourhayetsi s’emporte contre l’empire byzantin. Les Grecs sont condamnés comme « frères » des Turcs, qui infligèrent eux aussi de « terribles châtiments » aux Arméniens (p. 74-75). Dans un accès de colère, il écrit :

« Se retrouvant sans chef, du fait de ceux qui étaient censés les protéger, ces Grecs amorphes et sans morale, […] les Arméniens souffrirent mille maux entre les mains de la soldatesque turque infidèle et assoiffée de sang. Les Grecs éliminèrent systématiquement d’Arménie les braves guerriers, les coupant de leurs foyers et de leurs provinces, détruisant ainsi la monarchie arménienne. Ils anéantirent les bastions de cette terre – ses soldats et ses généraux. La fuite sans retour devint la marque de fabrique du… courage grec. Ils ressemblaient à ce berger indigne fuyant à la vue du loup. Les Grecs réussirent une chose […] Ils abattirent les puissants remparts de l’Arménie […] » (p. 89)

Ourhayetsi est tellement révolté qu’il ne rate jamais une occasion de s’en prendre aux Byzantins, s’agissant de l’Arménie, des Arméniens ou autres (p. 74, 77, 90, 145 et al.). Mais ce n’est là qu’un préliminaire au cœur même de cette Chronique mémorable : son évocation des composantes essentielles à un Etat fort et stable et à un organisme social sain.

II. Les leçons de l’Histoire et la nécessité d’un Etat vertueux

Ourhayetsi rédige ses chroniques, afin de tirer des enseignements de l’Histoire « pour le profit des générations à venir ». Il entrevoit les signes d’une renaissance arménienne, bien que ce ne soit pas en Arménie historique. En Cilicie, les communautés arméniennes résistaient avec succès, entre guerres, conquêtes et expropriations. Ourhayetsi a le sentiment qu’il est nécessaire de prévenir les nouveaux dirigeants, afin que :

« […] lorsque viendront les temps heureux, lorsque Dieu, à sa venue, accordera aux croyants ce qu’il leur a promis et leur fera don de ces jours d’allégresse […], cette génération-ci n’oublie pas les terribles conséquences des funestes péchés de nos pères. » (p. 183-184)

La connaissance de l’Histoire peut aider à prévenir une telle amnésie. Elle nous permet de « sans cesse nous rappeler et songer à ce terrible châtiment », qui nous attend, si nous transgressons. Mais pour éviter le « châtiment », il est aussi « impératif » que nous « tenions compte de l’avis de Dieu, toujours et sans exception ». Tenir compte de l’avis de Dieu, c’est vivre une vie vertueuse.

Fervent chrétien, Ourhayetsi tire des leçons historiques d’une Histoire conçue comme une relation entre l’homme et son Créateur. L’Histoire est un ensemble complexe d’événements qui découle de l’obéissance ou du défi de l’homme au regard de la volonté divine. L’obéissance a sa récompense et le défi son châtiment inévitable. Or ces concepts ne sont ni étroitement métaphysiques, ni exclusivement théologiques. L’obéissance, le défi, la récompense et le châtiment apparaissent aussi comme des catégories, lesquelles reflètent le progrès ou le recul social et politique, la prospérité ou le déclin. Ils deviennent synonymes d’une cause et d’une conséquence historiques. Ourhayetsi croit dans la vie après la mort, dans le Paradis éternel pour l’homme vertueux ou les feux de l’Enfer pour le pêcheur. Mais il voit aussi dans le vice social un châtiment se traduisant par une catastrophe sociale, une existence infernale ici bas. L’obéissance, d’autre part, consiste aussi à maintenir un Etat en bon ordre et se voit récompensée par la stabilité, la paix et la prospérité sur terre.

Tandis qu’il poursuit son diagnostic historique des péchés de l’Arménie, tout en exhortant à la vertu, l’ouvrage d’Ourhayetsi est des plus pénétrant et actuel. La trahison et la destruction de l’Arménie par les Byzantins apparaissent ici comme une conséquence, un « châtiment » frappant le « flot innombrable » des péchés des Arméniens (p. 74, 127), détaillant la dégénérescence sociale et politique de la classe dirigeante arménienne, tant séculière que religieuse. C’est la corruption et l’irresponsabilité de cette classe dirigeante qui sont la cause essentielle de l’affaiblissement politique, lequel a laissé l’Etat arménien aussi vulnérable aux agressions extérieures. Le diagnostic d’Ourhayetsi trouve son expression la plus dense dans deux discours prophétiques d’Hovhannès Gouzern.

Dans son premier discours, prononcé en 1023, Gouzern prédit une vague de corruption et de déclin au sein de l’élite arménienne :

« Les seigneurs s’allieront aux voleurs, aux bandits et aux pillards. Les juges deviendront vénaux, percevront des pots de vin et rendront des sentences iniques […] Ceux qui haïssent le savoir, les beaux parleurs, ceux qui dénigrent et accusent seront sur le devant de la scène […] Les moines abandonneront leurs refuges et leurs monastères, et se complairont à une existence terrestre, errant parmi les rues et se mêlant aux femmes […] » (p. 35)

Les dirigeants séculiers et religieux sont accusés de se préparer à abandonner toute responsabilité sociale et intellectuelle pour un profit égoïste et un plaisir personnel :

« […] En outre, les seigneurs […] s’engageront sur une voie néfaste. Délaissant le devoir d’être utiles à leurs concitoyens et oubliant l’exigence de remplir avec succès leur office, ils en viendront à l’état d’ivrognes […] Les Pères de l’Eglise, les évêques, les prêtres, les moines seront plus enclins à aimer l’argent que Dieu […] et infligeront à notre Seigneur Jésus des blessures plus profondes que les Juifs qui le torturèrent et le crucifièrent. » (p. 35)

Le second discours, prononcé sept ans plus tard, réitère ces accusations, soutenant de plus que « rois, seigneurs et chefs spirituels souilleront la terre » et

« fouleront aux pieds les droits des paysans […] [Ils] s’empareront injustement de leurs biens et rendront des jugements implacables à leur encontre. » (p. 47)

Bien que de manière indirecte et inversée, Ourhayetsi énonce ici clairement les qualités qui définissent un Etat politique vertueux, qualités dont est alors dépourvue la classe dirigeante arménienne. L’Etat arménien manque de dirigeants politiques honnêtes et incorruptibles. Il lui manque une intelligentsia éduquée et éclairée, ainsi qu’un système judiciaire intègre. Les dirigeants arméniens ne se sentent aucunement redevables d’une quelconque solidarité, nécessaire à la cohésion de l’Etat tout entier.

Toujours conscient du fait que le pouvoir politique repose sur la puissance militaire, Ourhayetsi exige aussi de l’élite arménienne qu’elle s’attelle à l’absence de volonté et de capacité à soutenir une force militaire efficace et disciplinée. Cette élite affiche un refus obstiné d’entreprendre une modernisation de la technique militaire (p. 31) et, après la mort du roi Achot, va jusqu’à « haïr l’art de la guerre ». En retour, cette haine illustre la perte de l’esprit d’indépendance et une « acceptation de la servitude à l’égard des Byzantins » (p. 53). L’indifférence aux affaires militaires en Arménie est un des éléments d’un déclin plus large et « constant de la capacité militaire parmi les Croyants (chrétiens) » dans toute la région (p. 183). Ourhayetsi révèle par ailleurs l’absence de loyauté nationale au sein de l’élite arménienne. Bien que la politique byzantine consiste à chasser d’Arménie la noblesse, cette dernière est heureuse de « se transporter vers d’autres pâturages » (p. 32-33), du moment que ceux-ci lui procurent un minimum d’aisance matérielle.

Le côté positif de ces passages est souligné par d’autres définitions explicites de la classe dirigeante vertueuse, telles que les qualités de « justice, courage, générosité, l’aide aux veuves, aux orphelins et aux pauvres » (p. 3, 43), ainsi que la chevalerie et la bravoure militaire. L’appât du gain personnel, l’exploitation incontrôlée de la population, l’indifférence aux affaires militaires et le mépris des lois de solidarité sociale minent à coup sûr le pouvoir de l’Etat et la cohésion sociale. Et sapent l’énergie interne dont une nation ou un Etat a besoin lors de guerres incessantes et d’attaques étrangères. Sans cette énergie interne, sans un pouvoir indépendant, sans la capacité de s’en sortir par lui-même, aucun Etat, en particulier arménien, ne peut survivre.

Ourhayetsi avait raison d’alerter ses contemporains. La nouvelle monarchie arménienne en Cilicie dut résister aux émirats arabes, persans, turcs ou kurdes. Et bien que chrétiens, les Arméniens ne purent jamais s’appuyer sur les puissances chrétiennes, parmi lesquelles les Croisés, récemment arrivés d’Europe et qui se révélèrent aussi cupides et anti-Arméniens que tous les autres envahisseurs.

III. Les Croisades d’un point de vue arménien

La Chronique d’Ourhayetsi ne propose pas une analyse exhaustive des Croisades. Son appréciation fluctue, à mesure qu’il suit leur parcours à travers la Cilicie et le Moyen-Orient. Mais le jugement d’ensemble est indubitablement que les illusions premières des Croisés vus comme des sauveurs chrétiens volèrent en éclats du fait de leur comportement violent et conquérant et de leurs pillages incessants, quelle que soit la nationalité ou la religion. 1097 est une année d’illusions :

« L’Italie et l’Espagne tout entières, de l’Afrique à la France profonde, tout s’ébranla […] Chacun (seigneur européen partant en croisade), accompagné de ses forces armées, prit le départ afin d’aider les chrétiens, libérer la ville sainte de Jérusalem des mains étrangères et libérer le tombeau du Christ. » (p. 166)

Néanmoins, au fil du temps, le jugement se fait sévère et accablant. Les Croisés, aussi prédateurs que toute autre force chrétienne byzantine ou musulmane, se révèlent être une calamité. « Au lieu de venir en aide aux Croyants, ils devinrent la cause de leur destruction. » (p. 210)

La dernière partie de la Chronique est un catalogue de la cupidité, des pillages, des tortures, des mutilations et des massacres dûs aux Croisés. Aidé de « forces immenses, ils gagnèrent Samossad et pillèrent les maisons situées hors des murailles de la ville » (p. 171). Attaquant la cité de Seroudj, ils « massacrèrent tous ses habitants, pillèrent la ville et emmenèrent une multitude de garçons, de filles et de femmes à Ourha. » Tandis que les terres contrôlées par les Croisés sont « emplies d’hommes et de femmes qu’ils ont réduits en esclavage », Seroudj « baigne dans le sang » (p. 182). Outre leurs guerres contre les musulmans, les Croisés « exploitent sans vergogne les chrétiens, les soumettant à la misère et au pillage » (p. 188). Leur brutalité conduit fréquemment les chrétiens du lieu à s’allier aux forces musulmanes (p. 201). Après une période de compétence, la direction des Croisés « passa aux mains de vauriens » lesquels « poussés par une soif féroce d’argent » entreprirent « la persécution et le pillage des chrétiens » (p. 202).

A Ourha, les Croisés recourent à des éléments « aveuglants » et « répandent volontiers un sang innocent ». Ils ont même l’audace de « tenter d’arracher les yeux de l’archevêque arménien » (p. 220). En 1113, ils intentent de grands procès contre la population d’Ourha. « Il n’y eut pas une seule exaction » qu’ils n’aient « perpétrée contre la population » (p. 218). Leur comportement fut en outre empreint d’une obscénité malveillante et perverse. Dans un « acte indigne », des Croisés « mêlent des excréments au pain » qu’ils présentent ensuite à leurs ennemis. A Jérusalem, ils tentent d’expulser Arméniens, Grecs, Assyriens et Géorgiens de leurs lieux de culte (p. 182). Ourhayetsi affiche aussi un mépris serein à l’égard de l’incompétence militaire des Croisés. Il y eut certainement de braves hommes parmi eux, mais leur arrogance leur rendit trop confiants en eux, en faisant ainsi une proie facile pour leurs ennemis.

Figure en outre une évocation de la violence des Croisés contre les Arméniens, dont cet exemple frappant, lorsque :

« le comte Bakhtin déclara la guerre contre le prince arménien Vassil, qui avait hérité de la principauté de Kogh Vassil […] [Bakhtin] tortura cruellement et tua cet homme courageux et ce puissant guerrier, s’assurant le contrôle de toute cette province, où il supprima la principauté arménienne. » (p. 225)

« Il élimina toutes les principautés arméniennes, avec plus de rigueur encore que les Persans. Faisant des rescapés de ces seigneuries arméniennes, qui avaient survécu aux violences de la nation turque, des réfugiés en butte aux persécutions. » (p. 226)

La culpabilité, dont Ourhayetsi flétrit les Croisés, est soulignée par le contraste entre les descriptions détaillées et concrètes de leurs violences et l’absence virtuelle ou, au mieux, la tiède recommandation de leur mérite, lequel mérite pâlit par ailleurs face à l’éloge excessif dont sont parfois honorés plusieurs seigneurs musulmans.

L’ouvrage d’Ourhayetsi livre ainsi d’instructifs compléments aux accusations d’ensemble et accablantes d’Amin Maalouf dans son essai sur Les Croisades vues par les Arabes (1).

IV. Le chroniqueur objectif du pouvoir, de la politique et de la guerre

Mattéos Ourhayetsi est d’une foi chrétienne inconditionnelle et profondément fier de son identité arménienne. Il se plaît à évoquer l’érudition et la hardiesse intellectuelle des prêtres-philosophes arméniens, gardiens de l’orthodoxie et qui défendent l’Eglise contre les Byzantins. Il relate, tout heureux et enthousiaste, des cas de vengeance d’Arméniens en réponse à leur humiliation, devenue coutumière, par les Byzantins. Pourtant, il est au-dessus de tout aveuglement mesquin, ignorant ou fondamentaliste, face à la raison et à la vérité. Il ne juge pas au moyen d’opinions toutes faites. Et ne se répand pas non plus en dénonciations préfabriquées. Il traite l’Histoire avec sérieux, l’approchant avec un esprit rationnel et d’investigation. Pour sa Chronique, il entreprend une « recherche éprouvante et prenant du temps », « examinant d’un œil critique » les récits de témoins oculaires et étudiant les ouvrages des anciens historiens, puis « soumettant ses résultats » au « regard exigeant » de ceux qui en savent plus que lui (p. 74 et 185).

Le résultat est un récit affranchi de tout préjugé religieux ou national. Affranchi également de cette hypocrisie, qui suinte de nos politiciens contemporains et de nos médias régnants. La guerre, qu’elle soit menée par des chefs chrétiens ou musulmans, n’est que violence, destruction, massacre et asservissement, afin de s’emparer du pouvoir et des richesses grâce au pillage, au vol et au brigandage ou via un ordre imposé, fait d’impôts exorbitants frappant les populations soumises. La vision de l’Etat vertueux chez Ourhayetsi est indépendante de la foi religieuse du prince ou du monarque régnant. Le souverain arabe Cherab-Dohl se montre « bon et aimable envers les chrétiens » et il est « impossible d’exprimer […] tout le bien qu’il fit pour les adorateurs de la Croix » (p. 159). Ourhayetsi affirme en outre la possibilité d’une coexistence entre chrétiens et musulmans ou entre Arméniens et non Arméniens, et n’émet aucun jugement négatif à l’égard des Arméniens qui s’allient aux musulmans ou les servent comme soldats.

Les chrétiens arméniens, note Ourhayetsi, sont ruinés à part égale par les conquérants chrétiens ou musulmans. Mais il montre aussi que les dirigeants arméniens peuvent être aussi vertueux ou accablés de vices que les autres, quels qu’ils soient. Si leurs seigneurs en avaient l’occasion, ils se livreraient eux aussi au massacre et au pillage. Ourhayetsi n’enjolive pas le processus par lequel les « restes » de la noblesse arménienne s’établirent en Cilicie par la conquête et l’expropriation (p. 225). Les élites arméniennes, à l’instar des autres classes dirigeantes au Moyen Age, considéraient la terre et ses richesses comme leur bien personnel et affichaient un cruel mépris à l’égard des souffrances de leurs sujets, mépris qui, parfois, comme le montre Ourhayetsi, incitait la population à se venger.

La Chronique d’Ourhayetsi possède une intégrité intellectuelle et une vision politique d’une telle clarté qu’elle incite à coup sûr les lecteurs modernes à penser, plus largement et positivement, les troubles et les conflits de leur époque.


[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique littéraire arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

NdT

1. Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, éditions J’ai Lu, 1999, 315 p. – ISBN-13 : 978-2290119167

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20080526.html
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.


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