samedi 29 octobre 2011

Névart Toumanian / Hovhannès Toumanian - Souvenirs et entretiens / Memories and Conversations

Hovhannès Toumanian, Quatrains, traduction Denis Donikian
© Editions Actual Art (Erevan), 2006


Névart Toumanian
Souvenirs et entretiens
Erevan, Arménie, 2009, 336 p. (en arménien)

par Eddie Arnavoudian

http://groong.usc.edu


Entretiens du « poète de tous les Arméniens » avec sa fille


Névart Toumanian, fille du poète Hovhannès Toumanian, a rédigé ces Souvenirs et entretiens avec son père, inspirés en partie par ses lectures des célèbres Conversations de Goethe avec Eckermann (1). Résultat, un livre superbe. Névart communique une part de la grandeur et de la magnanimité du « poète de tous les Arméniens ». Titre chevaleresque que s’acquit et mérita Toumanian. Personnage public sans pareil dans l’histoire moderne de l’Arménie, sa vie fut un pivot autour duquel gravitèrent d’innombrables hommes et femmes de toutes conditions sociales et de tous âges, toute une communauté et, durant les époques de crise, jusqu’à la nation elle-même.

Ecrit à la manière d’un journal enrichi de souvenirs ultérieurs, nous avons là un chef-d’œuvre du genre, une vision encyclopédique de l’univers de Toumanian, de sa philosophie de la vie et de l’art, de ses points de vue sur la langue, sur l’importance de jouer, sur le fait de raconter à nouveau des contes populaires, sur les animaux et la chasse, sur les enfants, sur la peinture, sur l’enseignement et la traduction, sur les poètes et la théorie littéraire, et bien d’autres choses encore. Le charisme et le magnétisme exceptionnel du poète, sa générosité et son altruisme, son esprit de solidarité, son dévouement à la nation et son hospitalité sans pareille, toujours prêt à régaler une foule innombrable et interminable d’invités et de visiteurs.

Il s’agit d’un livre de sagesse et d’une irremplaçable source de première main.

Dans la vie d’Hovhannès Toumanian, d’une valeur exemplaire pour notre époque, nous lisons une riposte sans réplique à l’intellectuel décadent lequel, dépourvu de tout sens de solidarité collective et d’engagement social, place toujours au-devant son intérêt privé. Grâce aux Souvenirs de Névart, nous allons à la rencontre de l’artiste-intellectuel modèle, du poète qui fut en même temps un militant national et social, de l’écrivain qui fut toujours parmi le peuple, prenant part à ses malheurs et à ses joies, de l’intellectuel qui sacrifia sans condition son ambition personnelle au bien commun.

I.

Par delà leur strict intérêt biographique et intellectuel, ces Souvenirs et entretiens prennent parfois les contours d’une création artistique. Reconstituant des moments de la vie privée de Toumanian, l’ouvrage se lit tel un drame, fait du combat et de la création d’un homme, d’ambitions frustrées et d’un potentiel tronqué, de rêves irréalisés, mais aussi d’espoir, d’amour et de générosité. Il s’impose même comme une tragédie – un esprit solitaire harcelé par de sombres nuages, un père affligé, un individu souffrant un inconsolable regret face au gâchis du potentiel de l’homme et la solitude d’une fin minée par un cancer qui tua le poète, à l’âge de 54 ans seulement.

La personnalité de Toumanian, universellement perçu comme allègre, plein d’humour et inlassablement grégaire, fut, comme il ne cesse de le reconnaître, presque toujours aux prises avec une mélancolie sinistre, bien que cachée. Lors d’une période de retrait de la vie sociale et politique en 1915, sa fille relate cette soirée où elle découvrit à quel point il fut « torturé et solitaire » « durant toute son existence, si tendue et épuisante ». Tout cela était néanmoins dissimulé par son sourire et son optimisme à toute épreuve… Chez lui et en société il vivait dans le bonheur et la joie. En le voyant ainsi, tout le monde le croyait insouciant, en sécurité et heureux ; aimant les banquets et la musique. D’aucuns allant jusqu’à voir en lui un paresseux (p. 117). Or personne ne vit l’autre face. En 1923, ultime année de son existence, Toumanian confie :

« Beaucoup de gens me croient heureux, avec une vie stable et équilibrée. Mais ils n’ont aucune conscience des tempêtes et des tensions que j’ai en moi. Ils n’en savent rien… Ils n’ont même pas lu mes écrits comme il conviendrait… Personne ne découvrira jamais la vérité, personne ne sera jamais capable d’en faire état. » (p. 289)

L’on ne sait dans quelle mesure le profond pessimisme du poète fut causé par sa mauvaise santé qui le harcela, sa vie durant. Mais il se peut que sa poésie, sa passion de l’écriture, son amour de la littérature, son attachement à ses amis et à ses proches, et son penchant quasi obsessionnel à collectionner des objets d’art – argenterie, porcelaines précieuses, manuscrits anciens, éditions princeps – furent pour lui autant de moyens d’échapper ou du moins faire face à ces incessantes cassures. Le temps ne fit cependant qu’ajouter de nouvelles souffrances et déchirures – la perte de son père, les pogroms de 1905, la nouvelle de la mort de son fils, la catastrophe du génocide de 1915, ainsi que la famine, la pauvreté, les disettes et les épidémies qui s’ensuivirent. Puis ses souffrances personnelles, un sentiment d’échec pour ne pas avoir répondu à sa véritable vocation et n’avoir pas écrit davantage de poèmes et de pièces de théâtre.

Or Hovhannès Toumanian débordait de vie, vivait pleinement et se prêtait à tous ceux qui le croisaient.

II.

Pour un homme chez qui la simplicité était un principe directeur – « Dans l’art et dans la vie, la chose la plus essentielle et la plus précieuse est la simplicité. » -, l’existence de Toumanian fut loin d’être simple. Issu d’une famille pauvre rurale, au nord-est de la province arménienne de Lori, il gagna la capitale géorgienne voisine, Tbilissi, où, sans moyens personnels, il parvint à s’établir quasiment à la façon d’un aristocrate local, « accédant à l’aisance et à la sécurité » (p. 55). Comme beaucoup d’aristocrates, il s’endetta lui aussi, constamment et lourdement, afin de financer objets luxueux, riches collections artistiques, bibliothèque fabuleuse et réceptions incessantes.

En dépit de l’énormité de ses dettes, banquiers et amis argentés étaient heureux de lui faire des dons, n’espérant guère être remboursés. D’aucuns furent consternés de voir qu’il utilisait de l’argent prêté non seulement pour acquérir des produits de luxe, mais aussi pour le partager avec autrui. « Tous ces gens demandaient des comptes […], mais père n’était pas un homme à compter. » (p. 55)

Malgré ses goûts aristocratiques et la vie urbaine à Tbilissi, Toumanian ne perdit jamais le contact avec l’Arménie rurale. Très intéressé par la vie paysanne, ses traditions et son folklore, il voyagea en province, accumulant des matériaux bruts pour ses écrits. Il ne devait malheureusement pas profiter du luxe d’un temps consacré à la libre création. L’interruption continuelle fut la condition même de son existence. « Sa journée débutait tôt, dès l’aube, en particulier en été », mais fréquemment, « dès l’aube aussi se déversait le flot des visiteurs. » Si bien qu’il « était incapable de travailler au meilleur de sa forme ». La demeure de Toumanian était toujours ouverte au premier venu. Il était toujours là pour conseiller en tout, de l’argent et des affaires juridiques aux problèmes médicaux et aux litiges domestiques, des débats littéraires aux questions regardant les beaux-arts. Lors de ses nombreux périples dans les régions rurales, il emportait des manuels de droit et de médecine afin de pouvoir donner des conseils avisés (p. 89).

Parmi les visiteurs incessants de Toumanian, figurait le chef de guérilla Antranik Toros Anzanian qui, sensible à « l’autorité monumentale dont bénéficiait Hovhannès Toumanian dans toutes les couches de la société arménienne » (citation de Hratchig Simonian, extraite de sa biographie Antranik et son temps, vol. 1), relate dans ses Mémoires :

« Les portes de sa maison étaient ouvertes à chacun. Tel un monastère, pèlerins et visiteurs allaient et venaient chaque jour profiter d’une table généreuse et de ses bienfaits. Il ne s’attablait jamais sans un invité et n’achevait jamais une journée sans avoir accompli une bonne action ou rendu service. » (Antranik et son temps, p. 231)

D’après Névart Toumanian, son père et Antranik s’entendaient comme larrons en foire, veillant tard à se raconter des histoires, débattre de politique et à maudire l’incompétence et la médiocrité des dirigeants politiques arméniens d’alors, Fédération Révolutionnaire Arménienne incluse. Antranik s’avéra être « une de ces rares personnes qui, dès la première rencontre, lancent un pont de sympathie et de compréhension humaine ». Fin raconteur, il connaissait une multitude de contes populaires, en partie repris et publiée par Toumanian (p. 143-144). (Hratchig Simonian livre beaucoup de détails révélateurs sur leurs relations.)

Le flot ininterrompu de visiteurs chez Toumanian témoigne de son aura. Comptant toute une phalange de l’intelligentsia arménienne moderne – Chanth, Chirvanzadé, Aghbalian, Komitas, Siamanto, Démirdjian, Vahan Dérian, Issahakian, Vertanès Papazian, Hovhannès Hovannissian, Alexandre Tsatourian et bien d’autres artistes et intellectuels arméniens, mais aussi géorgiens et russes. Un des plus assidus était Ghazaros Aghayan, poète comme lui, linguiste, folkloriste, romancier et intellectuel. Bien que plus jeune de quelque vingt ans, Aghayan devint l’ami le plus proche et le plus intime de Toumanian. Sa mort, en 1911, fut un rude coup. « On peut dire, écrit Névart, qu’après Aghayan, père n’eut plus jamais d’autre ami véritablement intime. » (p. 144)

Les relations entre Aghayan et Toumanian sont bien connues. Par delà leur attirance personnelle, ils étaient liés par une même vision démocratique et un dévouement commun au progrès et à l’émancipation des gens ordinaires, dont les vies inspirèrent leurs œuvres. Le critique littéraire Arsène Derdérian compare leur amitié à celle de Goethe et Schiller et de Marx et Engels, tandis que le romancier Alexandre Chirvanzadé note que « c’est Aghayan qui montra la voie à Toumanian et le guida vers une maturité complète, restant quant à lui dans l’ombre. » (Pour un commentaire sur cette amitié et cette collaboration, consultez, si vous lisez l’arménien, la seconde édition, parue en 1990, de son volume Badmapanasirakan Handes, p. 41-61).

Toujours prêt à interrompre le flot de sa création afin de s’occuper de ceux qui faisaient appel à lui, sa vie durant, le poète ignora sa propre maxime selon laquelle « rien ne saurait être comparé au plaisir de la création, rien » et « rien ne devrait jamais être autorisé à perturber son flot » (p. 223). Vainement, Vahan Dérian exhorte-t-il Toumanian à se détourner des affaires publiques et à se consacrer à l’écriture. Il ne le pouvait. « Tu dis des bêtises, Vahan. Voilà comment nos existences se doivent d’être. » (p. 109) Tel était l’intellectuel idéal. Il se rebella parfois, allant jusqu’à acheter un téléphone dans l’espoir de filtrer les visiteurs. Mais ils continuèrent d’arriver et son téléphone de sonner sans arrêt.

III.

La stature de Toumanian comme figure nationale et sociale émergea avec le plus de force lors des périodes de crise nationale : durant les pogroms azéris de 1905 conte les Arméniens à Bakou et dans le Caucase, et les années 1914-1921, marquées par le génocide et la Première Guerre mondiale. En 1905, en vertu d’un solide principe humaniste et contre l’esprit du temps, Toumanian œuvra pour une entente entre Arméniens et Azéris. Voyageant dans des villages en guerre, il exhorta à mettre fin aux hostilités fratricides. « Quant à nous, écrit-il, nous ne devrions pas envahir ou combattre nos voisins turcs. Si nous devons attaquer, en étant plus forts, ce serait injuste, et plus faibles, une stupidité. » (p. 87) Mais il reste ferme dans sa détermination en faveur de l’autodéfense. « […] S’ils nous attaquent, espérons que l’Etat les arrête. Si cela s’avère impossible, alors nous les combattrons sans pitié. Mais n’envahissons pas leurs villages ! » (p. 86)

Dans ses Mémoires, Andranik souligne la vision de Toumanian, libre de tout chauvinisme national. Dans la réalité de l’Arménie et du Caucase, un mélange de nationalités et de populations, tous deux partageaient une même hostilité envers quelque manifestation que ce soit de haine nationale. Pour Antranik, Toumanian incarne « l’Arménien idéal », « un patriote et un militant […], aimé et respecté non seulement du peuple arménien, mais aussi des peuples russe, géorgien, persan et tatar ». Plus tard, lors des guerres arméno-géorgiennes, Toumanian rappellera cette observation d’Antranik, gravée dans sa conscience :

« Lorsque, le soir venu, tu reposes ta tête sur l’oreiller, songe à tes voisins, qu’ils soient Arméniens ou Turcs, Russes ou Géorgiens, et quels qu’ils soient, songe à eux en bien. » (cité in Hratchig Simonian, p. 537)

Toumanian fut aussi un organisateur et un homme d’action hors pair. En 1905, il emprunte de l’argent pour les nécessiteux et s’occupe du ravitaillement en farine des villages en proie à la famine. En 1920 il recueille, de la part de riches habitants de Bakou, un don de 30 000 roubles qu’il répartit à égalité entre les enfants victimes du tremblement de terre de Gori, les victimes de la famine en Russie et les réfugiés d’Arménie Occidentale (p. 227). Durant le génocide et les années de guerre, il se rend dans plusieurs régions concernées, dont Van, y apportant secours et solidarité. Lors de la période de l’après-génocide, il aida à organiser hôpitaux et orphelinats, fournir abri et nourriture aux réfugiés d’Arménie Occidentale regroupés dans l’enceinte d’Etchmiadzine, le siège de l’Eglise Arménienne. Fustigeant les autorités tant civiles que religieuses pour leur incompétence, il va jusqu’à piller des entrepôts publics et à en distribuer le contenu parmi les réfugiés. Ulcéré par le refus du chef de l’Eglise Arménienne (2) de permettre aux réfugiés tenaillés par le froid de s’abriter dans la basilique nouvellement construite, Toumanian eut l’audace de les y conduire lui-même. Défié par un Catholicos furieux, affirmant son droit et son autorité en qualité de « Catholicos de tous les Arméniens », Toumanian rétorqua : « Et moi, je suis le poète de tous les Arméniens ! » (p. 126).

Cet activisme le conduira par deux fois en prison après la Révolution russe de 1905, tout d’abord dans la sinistre prison de Médekh à Tbilissi, puis à Saint-Pétersbourg. Incarcéré, Toumanian trouva pour une fois le temps d’écrire, sans être dérangé. Lors d’une visite à la prison, « tandis que père serrait dans ses bras et embrassait Tamar (sa plus jeune fille), il déposa un minuscule morceau de papier cigarette dans son corsage. » Lorsque la famille rentra à la maison, ils découvrirent sur ce papier deux chefs-d’œuvre du poète, « Une goutte de miel » et « Descente » (p. 90). En guise de plaisanterie, Dérénik Démirdjian va jusqu’à proposer que, contrairement à tous ceux qui furent injustement jetés en prison par le tsar, Toumanian aurait dû être incarcéré pour lui donner les conditions de créer davantage de chefs-d’œuvre.

Mais si la prison ne brisa pas son esprit, elle brisa sa santé :

« Les premiers signes majeurs de la santé chancelante et du vieillissement de père apparurent au printemps 1912, suite à sa libération, de retour à Tbilissi. Il avait 43 ans […] mais l’expression joyeuse de son visage, ses belles couleurs d’autrefois avaient disparu. Sa démarche et son dos avaient fléchi. »

Il ne devait plus jamais s’en remettre, puis le cancer prit le dessus.

IV.

Malgré toute sa vie publique, sociale et politique, Toumanian trouva encore le temps d’écrire, nous laissant des trésors de poésie, des poèmes épiques, des récits, des quatuors et bien davantage. En Arménie et dans l’imaginaire populaire, son héritage perdure. Un héritage inspiré par la vie rurale arménienne au 19ème et 20ème siècle et enrichi par une connaissance remarquable de l’univers de la littérature, englobant Orient et Occident, le persan, l’arménien, le russe et l’européen. Comptant parmi ses favoris Firdousi et Nizami, Pouchkine, Dostoïevski, Tourgueniev et Goethe, en particulier : « L’auteur de Faust embrasse la vie tout entière. Si tu comprends Faust, tu as compris la vie. » (p. 149). Mais Shakespeare régna toujours en maître :

« Goethe est un génie, mais Shakespeare est plus grand encore. Il possède un dynamisme, une profondeur, une force et un raffinement impressionnants. Il est élémentaire. Il est lui-même la nature. Toutes les manifestations de la nature […] sont en lui avec le soleil qui domine. Shakespeare est l’univers […] Il est complet et parfait. » (p. 215)

Contrairement à nombre d’intellectuels arméniens gris muraille, Toumanian avait aussi conscience et appréciait la contribution des Arméniens à la littérature mondiale. Les « œuvres des historiens arméniens classiques, et ce dans leurs éditions les plus recherchées, composaient les joyaux de sa bibliothèque. » (p. 64). Il en faisait volontiers lecture à sa famille et aux visiteurs, se délectant en particulier à lire et relire Moïse de Khorène et Arisdaguès Lasdivertsi. Il se passionnait pour la poésie de Chnorhali et Grégoire de Narek, « un volume qu’il avait pour habitude d’emporter durant les vacances ». En lisant Grégoire de Narek, son « visage s’illuminait », comme submergé.

Mais la source d’inspiration la plus riche dans l’œuvre de Toumanian fut la vie des gens ordinaires, leurs coutumes, leurs traditions, leur folklore et leurs légendes. « Quiconque est au plus près de la terre et du peuple, quiconque plonge au plus profond de la création populaire est d’autant plus universel. Ce n’est que par là que l’écrivain peut s’acquérir une place dans la littérature mondiale. » Toumanian goûtait en particulier David de Sassoun, voyant dans cette épopée nationale « la représentation et l’expression de l’esprit » du peuple arménien (p. 224). Certains, en particulier dans la diaspora, ont rejeté Toumanian, voyant en lui un simple collectionneur de récits folkloriques, de légendes et de fables. Il fut à son époque vilipendé par un éditeur, qui écartait l’idée que « l’on puisse écrire de la poésie sur un chat et un chien ». Tandis que Toumanian était d’avis que le folklore et les légendes constituaient « des vallées profondes, infinies, des mondes riches et fabuleux » issus de « l’une des formes les plus hautes de la création », à laquelle « tous les génies aspirent ». Toumanian y aspirait et souvent l’atteignit. Même sa refonte la plus brève d’un conte folklorique populaire est pleine de vie et cela, au niveau social, philosophique et moral le plus sophistiqué.

Toumanian se montrait néanmoins profondément insatisfait par ses écrits, jugeant le tout maigre au regard de ce dont il était capable. « Mes écrits sont inférieurs à ce que j’avais conçu. Mes rêves et mes pensées sont plus élevées. Qu’ai-je écrit ? – s’exclame-t-il. Quelques mots, guère plus, et ce à la volée ! » (p. 78). Ses regrets furent parfois plus amers encore.

« J’ai, s’écria-t-il un jour, gaspillé tout le capital immense, hérité de mon pays natal ! » (p. 292)

Les deux dernières années du livre de Névart couvrent les premières années de l’Arménie soviétique. Bien qu’il ne soit fait mention ni des révolutions de février ou d’octobre 1917, ni de la victoire du pouvoir soviétique en Arménie, la sympathie de Toumanian est évidente. Il se montre particulièrement enthousiaste envers le dirigeant communiste arménien Alexandre Miasnikian, appréciant ses efforts au regard des écrivains et de la culture arménienne. « Enfin la littérature est protégée. Un gouvernement est là ; tu peux ensuite t’asseoir à ton aise et écrire. Voilà ce dont nous avons besoin. » Ecrivant à Avétik Issahakian, Toumanian l’exhorte à revenir au pays, « où l’art et la littérature retiennent comme jamais l’attention » (p. 243-244).

L’époque de l’Arménie soviétique réalisa de fait une des ambitions centrales de Toumanian – créer les bases solides d’une intelligentsia arménienne et lui assurer une place éminente dans la société. Mais les réformes des débuts de l’ère soviétique ne profitèrent guère à Toumanian. Les traitements médicaux ne parvinrent pas à repousser le cancer pernicieux qui le minait chaque jour davantage. « Il avait un grand désir, un grand appétit d’écriture. Mais la souffrance ne lui permit plus de se lever » vers son bureau. « Il n’avait plus de forces […] » Les dernières années de Toumanian furent, dans une grande mesure, consumées par la rage et la frustration de se voir contraint à l’impossibilité de créer.

« Ah ! Si seulement je pouvais quitter mon lit de malade ! Regarde ce que j’aurais pu publier ! Les possibilités d’écrire et de publier sont maintenant immenses… à profusion ! Mais moi, moi… Si seulement j’allais mieux ! » (p. 294)

Torturé par son impuissance à finir Hazaran Belboul, dont les chapitres achevés confinent au chef-d’œuvre, Toumanian se prend à rêver :

« Une fois remis, personne ne m’éloignera de mon bureau. Dès que mes yeux s’ouvriront au printemps, tu vas voir ce que j’épancherai ! Tout un flot de légendes et de fables ! » (p. 294)

Il ne devait jamais s’en remettre. Affaibli, en proie au délire, le 21 mars 1923, après s’être enquis du jour, il déclara : « C’est ma dernière nuit. Je ne verrai pas la fin du mois de mars. » Deux jours plus tard, Hovhannès Toumanian mourut. Ses dernières paroles - « Sois courageux ! » - s’adressèrent-elles à nous ou à lui ? Nous ne le saurons jamais…

NdT

1. Conversations de Goethe avec Eckermann, traduit par Jean Chuzeville, Paris : Gallimard, coll. Du monde entier, 1988, 640 p. (première traduction française par J.-N. Charles, Paris : Claye, 1862).
2. Gevorg V Soureniants (1846-1930), Catholicos de l’Eglise apostolique arménienne de 1911 à 1930.

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20111025.html
Publié le 25.10.2011.
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.