dimanche 9 octobre 2011

Oğuz Atay - Aspettando la paura / En guettant la peur


Oğuz Atay
Aspettando la paura [En guettant la peur]
Lunargento, 2011

par Roberta Bertoldi

www.balcanicaucaso.org


[Oğuz Atay, disparu prématurément en 1977, est considéré comme le pionnier du roman moderne en Turquie. La maison d’édition Lunargento propose aujourd’hui au public italien une anthologie de ses récits, Aspettando la paura, conçue par Giampiero Bellingeri avec une postface d’Orhan Pamuk (1). Notre recension.]

Dans la littérature turque, l’ingénieur et inventeur Oğuz Atay (1934-1977) occupe une place centrale. Son roman Tutunamayanlar (1972) [Les Perdants], titre que l’on pourrait traduire par ‘Ceux pour lesquels il est impossible de faire le lien’], représente son chef-d’œuvre et a été désigné par l’UNESCO comme « le roman probablement le plus important de la littérature turque du 20ème siècle ». Tutunamayanlar devint aussi un modèle et une source d’inspiration pour le jeune Orhan Pamuk, futur prix Nobel de littérature en 2006, qui reconnaît une affinité avec l’écriture d’Atay, allant jusqu’à dire : « Si j’avais eu vingt ans de plus, j’aurais pu être l’auteur de ce livre. »

En attendant la traduction italienne de Tutunamayanlar, nous pouvons aborder maintenant cet auteur rare à travers la lecture d’Aspettando la paura, huit nouvelles publiées en Turquie entre 1972 et 1977 et aujourd’hui disponibles en italien grâce à la traduction de Giampiero Bellingeri et Şemsa Gezgin.

Dès le premier récit, « L’homme au manteau blanc », le lecteur est plongé dans une ambiance kafkaïenne, où le protagoniste, recouvert d’un improbable manteau pour femme, laisse la vie lui passer dessus, imperméable à tout, sauf à la fin où il s’abandonne et se laisse pénétrer par l’eau de mer qui l’entraîne dans les profondeurs.

« L’oublié » nous conduit dans les pertuis secrets et poussiéreux d’une mansarde, où dans l’obscurité les souvenirs d’une relation achevée tragiquement réapparaissent inopinément parmi de vieilles photos et des crânes défoncés, via un monologue orchestré de façon chaotique par la voix de la conscience.

La nouvelle qui donne son titre au recueil, Aspettando la paura, ôte au lecteur ses derniers doutes. Il ne s’agit pas ici d’un ouvrage facile à lire ; il convient de s’abandonner à la prose, ne pas opposer de résistance à la distorsion linguistique, communicative, des protagonistes de ces récits. Qu’il faut lire par petites gorgées, car Atay touche à des cordes dissimulées au sein de notre intimité ; nos peurs et nos solitudes se confrontent à celles des personnages des récits, tandis que leurs tentatives désordonnées pour faire le lien avec autrui ressemblent à s’y méprendre à nos monologues, lorsque la peur nous tenaille.

La peur s’insinue chez le narrateur d’« En attendant la peur » par l’entremise d’une lettre anonyme, écrite dans une langue inconnue et morte, signée Ubor Metenga. La menace contenue dans la missive amène le protagoniste à s’enfermer chez lui, nourrissant sa désagrégation logique, émotionnelle, affective… menaçant finalement son intégrité physique.

« […] Pourquoi était-il question d’Ubor Metenga dans la lettre qui m’était adressée ? […] Ubor Metenga : une personne, comme je le croyais aux premiers jours ? Peut-être ce nom était-il le sien. Et peut-être demeurait-il seul, comme tous les hommes méchants (comme moi). Et ce misérable Ubor Metenga voulait me faire payer l’amertume de sa solitude, de son abandon.

[…] J’ai donc voulu que ceux-là aussi sachent comment ce monde est fait. Je me suis enfermé des jours durant dans ma chambre, ruminant quelque juste méchanceté à leur intention. Et puis j’ai accompli la première mauvaise action qui devait me venir à l’esprit : je me suis mis à lui écrire des lettres de menace ; des lettres de menace Ubor Metenga. » (p. 118)

« Une lettre jamais expédiée » et « Ni oui ni non » composent deux épîtres, où les protagonistes se laissent entraîner dans un récit fragmentaire, qui procède par à-coups, replié sur lui-même, dégénérant dans des absurdités grammaticales où l’absence de ponctuation communique au lecteur la difficulté pour les personnages de s’adapter aux conventions, y compris lexicales, du vivre ensemble, des relations humaines.

Tout en restant dans le cadre épistolaire, la nouvelle « Lettre à mon père » diffère des précédentes. Riche de références autobiographiques, le texte met en évidence la relation d’Atay avec son père, son sentiment d’infériorité vis-à-vis de celui-ci et sa nostalgie sans limites envers un homme qui, tout en ayant occupé de hautes fonctions officielles (Cemil Atay fut élu député au Parlement turc de 1939 à 1950), ne renonça jamais à ses origines et n’utilisa jamais la politique pour « se procurer des avantages ».

Le regret, le manque, mais aussi l’exorcisme cynique de la mort se font jour dans toute leur puissance à la fin de cette missive :

« Moi, papa, je ne ressemble en rien à ces sombres intellectuels ; je m’oppose à eux et je me range à ta spontanéité. Et si j’ai l’esprit confus à cause de certaines lectures, j’espère encore conserver et porter en moi ta sincérité. Reste qu’à la fin j’ai peur de te ressembler en tout et pour tout, mon cher papa : c’est-à-dire que moi aussi, je finirai par mourir comme toi ? »

« Le cheval en bois » est un récit fantasque, à mi-chemin entre l’antiquité des poèmes homériques et l’actualité de la naissance de la république de Turquie, jusqu’aux années 70, lorsqu’un inepte Comité des célébrations décide la construction d’un cheval destiné à être installé là où le grand Ulysse introduisit par la ruse son engin de guerre. Mais la copie du cheval sera très éloignée de l’original, carrément en ciment. Le protagoniste de la nouvelle, Tuğrul Tuzcuoğlu, fils d’un député très estimé dans la région, consacre toute son énergie à empêcher le massacre que représente l’érection de cette œuvre, laquelle banalise à ses yeux le passé héroïque de Troie au profit d’une actualité indécente et commerciale.

La solution finale voit Tuzcuoğlu, sous les habits d’un nouvel Ulysse, sortir du cheval, casque sur la tête, au pas héroïque… mais un fusil à la main.

Très belle, la dernière nouvelle, « Les narrateurs à quai – Songe », tout en empruntant au cours de la narration des chemins improbables et oniriques, constitue une véritable défense et illustration de ce qu’était la littérature pour Atay.

Dans une gare ferroviaire, sur le sommet d’une montagne, trois raconteurs d’histoires – le narrateur à la première personne, un juif et une femme – cherchent à vendre aux voyageurs leurs récits. Ils tiennent en main des paniers et, à l’intérieur, des rouleaux avec leurs histoires dactylographiées. Les trains ralentissent à peine à proximité de la gare, le temps d’acheter un sandwich, une boisson et… une histoire.

Mais le public est exigeant et superficiel, il veut des histoires toujours nouvelles à consommer comme un rapide casse-croûte. L’institution de la censure, représentée par le chef de gare, limite et contrôle toute liberté d’expression. Le consumérisme, auquel sont assujettis les textes, use et épuise les narrateurs jusqu’à ce que le dernier rescapé lance à bout de forces un appel désespéré au lecteur.

« Pourtant, je veux lui écrire à ce lecteur, écrire toujours pour lui, lui raconter des histoires sans cesse, lui dire où je me trouve. Je suis là, cher lecteur, et toi, où es-tu ? » (Les narrateurs à quai)

On aurait envie de lui répondre que nous aussi, nous sommes là, en train de recueillir dans le panier les récits d’Oğuz Atay et de les dérouler avec délicatesse, afin d’y lire un message qui nous concerne à n’en pas douter.


NdT

1. Oğuz Atay, Aspettando la paura, traduit du turc en italien par Giampiero Bellingeri et Şemsa Gezgin, postface d’Orhan Pamuk, éditions Lunargento, 2011, 232 p. – ISBN : 978-88-96058-03-9
Signalons la traduction française : Oguz Atay, En guettant la peur – Et autres nouvelles, traduit du turc par Ali Terzioglu et Jocelyne Burkmann, L’Harmattan, collection Lettres turques, 2010, 277 p. – ISBN : 978-2-296-11708-2

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Aspettando-la-paura-102068
Article publié le 13.09.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 10.2011.