vendredi 7 octobre 2011

Saro Varjabédian - After Water There is Sand / Après l'eau vient le sable

© Saro Varjabedian, 2011


After Water There is Sand [Après l’eau vient le sable] : un réalisateur arméno-américain aux prises avec la perte et les racines
Entretien avec Saro Varjabédian

par Sona Avagyan

Hetq, 31.08.2011


« Mon grand-père adorait prendre en photo la famille pendant les vacances. Il a toujours voulu aller en Alaska et photographier l’Alaska. Après sa mort, ma grand-mère, ma mère et ma tante sont allées réaliser en Alaska ce qu’il n’avait pu faire. Voilà d’où vient l’idée de ce film. J’ai pensé que ce serait bien et important de faire un film en Arménie, » nous confie Saro Varjabédian, réalisateur arméno-américain.

En août dernier, il se trouvait pour la première fois en Arménie pour y tourner son film After Water There is Sand. Titre repris d’un proverbe arménien homonyme, qu’il nous explique ainsi : l’eau s’écoule, reste le sable, un être part et sa mémoire demeure.

Le sable est la mémoire du personnage principal du film – Tamar, une Arméno-américaine – concernant son mari disparu, avec lequel elle a vécu soixante ans durant. Dans le film, Tamar, octogénaire, vient pour la première fois en Arménie avec ses deux filles pour accomplir le rêve de son mari – photographier sa famille en Arménie face au Mont Ararat.

Le film est dédié à la mémoire du grand-père de Saro, décédé il y a quatre ans. Le scénario est aussi, dans une certaine mesure, lié au grand-père du réalisateur. « Ce qui me passionnait c’était d’explorer de quelle manière on peut faire la paix avec la perte de quelqu’un. Et mon idée pour le film était de me rapprocher de cette personne en faisant ce qu’elle aimait plus que tout, », explique Saro.

D’autre part, il voulait en apprendre davantage sur l’Arménie et ses origines arméniennes en venant en Arménie et en y tournant un film.

Après avoir réalisé ce film dédié à son grand-père, Saro dit se sentir mieux. Lorsque son grand-père était en vie, Saro eut l’idée qu’il serait à jamais autour d’eux. « Une des choses que je regrette encore c’est de ne pas avoir passé plus de temps avec lui, lorsqu’il était avec nous. Je ne pense pas que cela change. Mais tout ce que je peux faire maintenant c’est de consacrer l’essentiel de mon temps et de faire en sorte de passer du temps avec ma grand-mère et les autres membres de la famille qui sont encore là, pour être sûr de ne pas commettre la même erreur, », précise-t-il.

Grâce à ce film, Saro veut transmettre aux spectateurs le message que, même après avoir subi la perte d’un mari après soixante ans de mariage, il reste encore une vie à vivre, que l’on peut trouver un sens nouveau dans sa vie et que ce sens nouveau pour les Arméniens en diaspora doit être lié à leur identité et à leur famille.

Même si Tamar ne réussit pas à réaliser le rêve de son mari dans le film, parce que les gardes russes ne permettent pas de prendre des photos sur la frontière face à l’Ararat, le réalisateur estime qu’il est plus important pour Tamar d’être davantage liée à ses deux filles grâce à cette expérience, et que leur famille en sorte renforcée.

« Plus important, le fait qu’à travers ses filles, le chauffeur de taxi, sa présence en Arménie, elle apprenne à faire la paix avec la disparition de son mari. Elle réalise que ce qui compte ce n’est pas la photo, c’est ce qu’elle a vécu avec sa famille, chose que son mari avait toujours voulu faire, » ajoute Saro Varjabédian.

Dans le film After Water There is Sand, il n’y a pratiquement pas d’hommes. Il s’agit d’un film sur quatre Arméniennes. Personnage important du film, le chauffeur de taxi qui est aussi une femme et conduit Tamar et ses deux filles vers un village frontalier. Tout le monde affirme à Saro qu’il n’existe pas de femmes chauffeurs de taxi en Arménie, mais Saro est certain qu’à Erevan et Gumri il y en a deux ou trois, bien qu’il ne les ait pas rencontrées.

Dans le film, l’histoire de la femme chauffeur de taxi ressemble à celle de Tamar – elle aussi a perdu son mari et conduit un taxi parce que son mari exerçait ce métier. Si le chauffeur de taxi avait été un homme, note Saro, il n’aurait pas eu la même proximité psychologique avec Tamar.

Près du lac Sevan, Saro découvre la statue d’Akhtamar et y apprend la véritable histoire d’Akhtamar. Quoi qu’il en soit, Saro préfère la version modifiée de la légende qu’il avait apprise auparavant. Il décide spontanément d’insérer une version très différente de l’histoire d’Akhtamar dans son film : un jour, Tamar fut empêchée d’aller allumer la flamme, son aimé se perdit et se noya, et lorsqu’elle entendit ses cris, Tamar se sentit si coupable qu’elle resta plantée là, devenant une statue qui attend son aimé.

A première vue, cette version d’ « Akhtamar » n’a rien à voir avec le scénario du film After Water There is Sand. Or, pour le réalisateur, le lien est évident – dans le film, Tamar attend elle aussi son mari disparu.

Saro n’a eu qu’à tourner de petites séquences. Il produira ensuite le film et le soumettra aux grands festivals du film à l’étranger et en Arménie. Il a écrit lui-même le scénario avec l’aide d’une ancienne condisciple arméno-américaine, la réalisatrice Margot Arakélian.

Saro Varjabédian étudie actuellement à l’Université Columbia. En tant que caméraman, il a participé à de nombreux tournages. After Water There is Sand est son troisième court-métrage comme réalisateur. Il proposera ce film dans le cadre de sa soutenance universitaire.

Les enseignants à l’Université de Columbia ont compris et aimé le scénario du film, car il est véhicule un message universel : chacun d’entre nous perd un membre de sa famille, une personne aimée et en souffre. « Mes professeurs soutiennent à fond mon identité culturelle très spécifique. Et je pense que le sujet les passionne, » ajoute-t-il.

Il est convaincu que la meilleure chose qu’un réalisateur puisse espérer est qu’un film fasse réfléchir les gens sur la vie d’un point de vue philosophique et les touche sur le plan des émotions. Il souhaite que After Water There is Sand incite les gens à se poser des questions et à faire connaître la culture, la famille et les relations entre Arméniens.

A la fin du film, Tamar décide de continuer à voyager en Arménie et voir le reste du pays. Saro a lui aussi voyagé lors de son premier séjour en Arménie. Il s’est rendu à Gumri, Djermouk, Sevan, Chouchi, Stépanakert, Dilidjan, et a visité les monastères de Tatev et de Noravank.

En Arménie, la nature, dit-il, est « superbe » et les habitants des villages si chaleureux que chaque fois qu’ils voyaient qu’il n’était pas d’ici et parlait l’arménien avec beaucoup de difficultés, ils s’empressaient de l’aider, et même de le nourrir.

« A Stépanakert, j’étais censé appeler un ami. Il devait venir me chercher et me conduire. Mais quand je suis arrivé là-bas, mon téléphone ne marchait pas et je n’avais pas internet. Je n’avais aucun moyen de contacter qui que ce soit. Je suis entré dans plein de magasins, en expliquant : « C’est mort ! Impossible de passer un appel ! » Voilà tout ce que je pouvais dire en arménien. J’ai trouvé un magasin, le gars savait l’anglais. Il a appelé par téléphone depuis son magasin mon ami. Puis il m’a offert du café, de l’eau. La seule information que j’avais, c’était une carte de visite du Centre Naregatsi à Chouchi. Il s’est arrangé pour quelqu’un me conduise là-bas, en me promettant de s’occuper de moi. »

Parallèlement, Saro note que tous ceux avec lesquels il a parlé en Arménie lui ont dit combien il est difficile de trouver du travail. Comparées au niveau de vie qu’il connaît en Amérique, les conditions d’existence dans les villages arméniens, souligne-t-il, sont très mauvaises. Par exemple, les maisons sont dépourvues d’eau courante et il faut aller chercher l’eau dans des seaux. Quant à Chouchi, il a eu l’impression que les édifices s’y détériorent.

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Source : http://hetq.am/eng/articles/3950/
Traduction : © Georges Festa – 10.2011.