dimanche 20 novembre 2011

Darrell Delamaide


Darrell Delamaide
The Grand Mirage
Barnaby Wood Books, 2011

par Norm Goldman

www.examiner.com



Recréer l’histoire sous la forme d’une fiction a toujours piqué ma curiosité car cela m’oblige à me tourner vers le passé afin de comprendre pleinement l’objet du récit. C’est le cas avec The Grand Mirage de Darrell Delamaide, où je repars, à travers un périple éclatant et imagé, dans l’empire ottoman au début du 20ème siècle et la construction du chemin de fer de Bagdad – un grand projet et l’entreprise de deux empires, l’allemand et l’ottoman.

L’importance de ce chemin de fer pour l’Allemagne ne saurait être sous-estimée, car il permettra les transports à travers la Turquie, la Syrie et l’Irak actuels jusqu’à Bagdad, puis vers Bassorah. Ayant directement accès au Golfe Persique, Bassorah représentait une menace sérieuse pour l’Angleterre, le Golfe donnant directement sur la Mer d’Arabie, voie navigable vers les côtes de l’Inde et le joyau de la Couronne impériale britannique. De fait, ce chemin de fer fut à la source de litiges internationaux avant la Première Guerre mondiale, d’aucuns soutenant même qu’il fut l’une des causes majeures du conflit.

En outre, à cette époque, il y eut beaucoup de bouleversements dans ces parages, où coexistaient des groupes divers, partisans d’une réforme de l’administration de l’empire ottoman. Cette formation s’appelait les Jeunes-Turcs et leur mouvement s’opposait au sultan ottoman, plaidant pour la réintroduction d’une monarchie absolue et désireux de ressusciter l’empire ottoman. En 1908, ils instaurèrent une seconde ère constitutionnelle, qui devint la révolution des Jeunes-Turcs, tout en gardant le sultan comme prête-nom. Les Jeunes-Turcs prirent le contrôle du gouvernement via le Comité Union et Progrès. Parallèlement, une animosité se manifesta à l’égard des minorités ethniques tels les Arméniens, qui étaient chrétiens, et les Kurdes, qui étaient musulmans, ces derniers ayant massacré 300 000 Arméniens en 1894.

Orchestrant avec clairvoyance tout cet arrière-plan que nous venons de rappeler, Delamaide développe son récit autour des agissements de son principal protagoniste, Richard Leighton, 9ème baron Leighton et orientaliste. Edward Grey, Secrétaire au Foreign Office, recrute Leighton en qualité d’espion afin de surveiller la construction du chemin de fer du Bagdad.

Leighton n’apprécie guère ce rôle, qui lui semble mensonger et à certains égards lâche. Néanmoins, son loyalisme vis-à-vis de la Grande-Bretagne l’emporte, quelque pusillanime qu’il puisse se montrer au début, en particulier lorsqu’il songe au danger, pour le cas où le Kaiser parviendrait à réaliser son chemin de fer Berlin-Bagdad. Le résultat pourrait être désastreux pour la Grande-Bretagne, car l’Allemagne deviendrait des plus agressive en Europe et mènerait peut-être à la guerre. Pour ne pas jouer les trouble-fête, les Allemands vendent le projet en soulignant l’avantage du rail pour le commerce, plutôt que la possibilité de s’en servir comme moyen de transport de troupes vers le champ de bataille.

Leighton accepte d’intégrer une caravane en partance pour Bagdad et d’agir en tant qu’éclaireur britannique, sous couvert de travailler à des traductions du Coran.

Tout cela semble innocent à souhait et dépourvu de tout danger véritable. Néanmoins, à mesure que l’histoire se déroule, Leighton découvre que les Allemands ne sont pas vraiment abusés par ses indiscrétions et feront tout, y compris l’assassiner, pour l’empêcher de mettre à jour leurs projets.

Le rejoignent dans la caravane son fidèle domestique, ainsi qu’un ingénieur américain, missionné par les Etats-Unis, qui fut un temps membre des Rough Riders de Teddy Roosevelt (1).

Delamaide se jette à corps perdu dans cette saga, faite d’espionnage, d’agents doubles, d’une diplomatie fourbe et de magouilles de la part de la Deutsche Bank, principal soutien financier des Allemands, mais aussi d’un massacre inexpliqué d’ouvriers du chemin de fer et d’intrigues internationales. Sans oublier une histoire d’amour impliquant l’ex-petite amie arménienne de Leighton, Elena – sur qui nous n’en savons guère jusqu’aux derniers chapitres où elle joue un rôle important.

Bien que le rythme du récit me semble parfois un tantinet ralenti, en particulier dans les premiers chapitres, je ne peux que recommander cette œuvre remarquable de Delamaide, en ce qu’il parvient à rassembler avec intelligence réalités et fiction pour atteindre à un réalisme qui rend le contexte historique aussi chaotique, et dangereux, que tout ce qui peut advenir aujourd’hui au Moyen-Orient. Il s’agit là d’un roman qui eût pu aisément échapper à tout contrôle. Or, grâce à une narration maîtrisée et une évocation talentueuse de l’époque et des lieux, ce récit retiendra votre imagination, bien après l’avoir quitté.

[Journaliste chevronné, Darrell Delamaide a parcouru les cinq continents. Il est aussi l’auteur de The New Superregions of Europe, Gold et Debt Shock.]

NdT

1. Allusion au conflit hispano-américain de 1898, où s’illustra le 1er régiment volontaire de cavalerie - http://fr.wikipedia.org/wiki/Rough_Riders

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Source : http://www.examiner.com/books-in-montreal/review-the-grand-mirage-review-1
Article paru le 08.11.2011.
Traduction : © Georges Festa – 11.2011.